Chapitre 8 AUX ARMES !
Bobazon ne connaissait ni le duc de Medina-Celi ni Esteban d’Antequerre ; Bobazon était tout uniment un fils obéissant, qui suivait les conseils de son père.
Il marchait avec un sang-froid héroïque dans ce sentier tout semé de broussailles où le hasard l’avait jeté. Il écoutait, il observait, il plaidait le faux pour savoir le vrai, selon l’expression proverbiale. Il tâchait, en un mot, de savoir pour vendre de suite sa science. Sa vocation, nous l’avons dit, était de battre monnaie par tous moyens et à tous prix.
La conspiration se promenait aujourd’hui dans Séville à visage découvert. Dix fois, depuis le matin, Bobazon l’avait rencontrée. Son tort était de penser qu’on pût gagner de l’argent à vendre une conspiration si naïve et si bonne fille.
Son tort était de ne point savoir que, derrière ces conspirations qui passaient, il y a presque toujours d’autres conspirations, – les vraies, – marchant dans l’ombre, celles-là, résolues, voilées, muettes.
Nous le trouvons déjà bien assez habile pour un balourd du fin fond de l’Estramadure. Laissons-le se faire aux bonnes habitudes des villes, et sans doute il acquerra de l’usage.
Sa force était dans son imperturbable faculté de mentir. Parmi les honnêtes gens, la franchise est la meilleure et la plus sûre de toutes les diplomaties. A Séville, sous Philippe le Grand, chez les gueux et aussi ailleurs, le mensonge était une valeur.
Bobazon trompait par instinct, comme les autres boivent, mangent ou respirent ; il ajoutait à ce talent naturel la bonne et belle pesanteur, la gaucherie, la simplicité de cet âge d’or qui continue de florir dans les campagnes : il couronnait le tout par un égoïsme villageois robuste, ample, épais, c’était un gaillard bien armé.
L’assemblée des gueux était montée à un certain diapason. Il y avait agitation parmi les hôtes de la Grandesse, d’ordinaire si paisibles et si prudents. Bien des dames-jeannes avaient été vidées. Depuis quelques semaines, d’ailleurs, le vent soufflait aux aventures. Nous avons vu, sur le parvis de Saint-Ildefonse, l’élite de la confrérie barrer le passage aux alguazils et protéger la fuite de Mendoze conduit par le marquis de Pescaire.
Le grand Gafedado eût blâmé cela.
Il est certain, en outre, que, depuis la veille, Séville tout entière était dans un courant de bizarres événements. Les nouvelles les plus incroyables allaient et venaient ; le pouls de la cité battait la fièvre.
Les gueux participaient à ce trouble de la santé politique ; ils avaient de plus leur fièvre particulière : la menace d’expulsion suspendue sur leurs têtes et leurs franchises abolies ; ce n’était pas l’envie de se révolter qui leur manquait ; ils eussent voulu seulement se révolter à couvert et faire une guerre où l’on ne fût point obligé de se battre.
Malgré leur excitation et malgré l’habitude qu’ils prenaient, bien malgré eux, de ne plus s’étonner de rien, les paroles de Mazapan produisirent sur eux un effet extraordinaire.
– Le duc de Medina-Celi est Esteban d’Antequerre ! avait dit le paralytique.
Chacun savait que Mazapan, Gabacho et d’autres qui n’étaient point encore revenus avaient été mandés, ce matin, dans la maison de Pilate.
– O mes frères ! s’écria le premier Picaros ; dans tout le cours de ma longue carrière, je n’ai rien vu de pareil.
– Que croire ?… commença Caparrosa.
Notre Bobazon l’interrompit d’un geste fier, et dit avec son sourire le plus important :
– Vous aurez bien d’autres surprises avant qu’il soit peu, mes maîtres… Moi, je savais cela depuis longtemps… Mangez et buvez : nul ne peut dire si nous ne faisons pas ici notre dernier repas.
Escaramujo commençait à prendre de l’orgueil en songeant que ce remarquable personnage était son pays et son cousin. Du reste, Bobazon prêchait d’exemple. Il avalait les morceaux en double et caressait à chaque instant son verre.
Ce n’est pas qu’il fût sans inquiétude, il sentait parfaitement qu’autour de lui s’agitaient des menaces dont il n’avait point le secret, mais la position qu’il prenait le mettait à l’abri des vulgaires surveillances, et il espérait, en payant d’effronterie, franchir aisément la barrière qui le séparait de la liberté.
– Si Medina-Celi est Esteban d’Antequerre, reprit-il la bouche pleine, Esteban d’Antequerre est Medina-Celi… comprenez-vous cela ?
– Pas le moins du monde, répliqua Picaros, ou que le ciel me punisse !
– C’est pourtant bien simple, fit Escaramujo qui éprouvait le besoin de soutenir son illustre parent à tout hasard.
Bobazon le regarda en face et dit gravement :
– Si tu comprends, parle, je te le permets.
Escaramujo, confus et pris à l’improviste, balbutia quelques mots inintelligibles.
– Apprends à respecter ceux qui sont au-dessus de toi, lui dit Bobazon avec sévérité. – Qui d’entre vous a vu le Saint-Esteban ?
Tous nos gueux du parvis Saint-Ildefonse répondirent par l’affirmative. Ils l’avaient escorté la veille au soir, en grande pompe, depuis la place de Jérusalem jusqu’à l’Eldorado. Ils l’avaient installé dans la maison du roi, avec tous les honneurs dus à sa haute dignité.
– Quels ordres vous a-t-il donnés ? demanda encore Bobazon.
– Ordre de chercher partout dans Séville, répliquèrent en même temps Raspadillo et Moscatel, un jeune gentilhomme du nom de Ramire de Mendoze.
Bobazon contint un mouvement de surprise. Pour lui, l’énigme se compliquait.
– J’ai eu ce Ramire de Mendoze à mon service, dit-il cependant sans rien perdre de son assurance ; le saint Esteban savait-il que les munitions de guerre sont à la barbacane ?
– Silence ! fit Caparrosa effrayé.
– La paix, toi-même, jeune homme !… Il est enfin temps que nos frères soient instruits de ce qui les regarde.
Il y eut un grand tumulte autour de la table, les gueux voulaient savoir. Un autre tumulte sembla répondre du dehors, au moment précis où notre Bobazon eût été fort embarrassé pour compléter ses révélations. La foule qui remplissait le puchero s’agita soudain en tous sens, les bannières balancées flottèrent, tandis qu’un cri unanime montait vers le ciel.
– Au saint Esteban ! au saint Esteban !
Le jour allait baissant. La masure qui portait le nom de Maison du Roi venait de s’illuminer, annonçant ainsi, nous ne dirons pas le retour, mais la présence du lama de la gueuserie. De même que personne ne l’avait vu sortir, nul ne pouvait affirmer qu’il était rentré : sa demeure donnait signe de vie, et cela suffisait pour que la ferveur de ses sujets éclatât en bravos et en acclamations de toute sorte.
La foule se porta immédiatement vers cet alcazar vermoulu, tandis que l’aréopage du Gaspacho entourait notre Bobazon et le sommait de compléter ses révélations. Mais il n’eut pas besoin de se mettre en frais d’astuce, les diversions lui tombaient, Dieu merci ! de toutes parts.
Une fanfare, sonnée par des trompettes, retentit avec fracas du côté de l’ancien pont-levis et domina du premier coup les clameurs de la foule.
En même temps un bruit sourd et lointain arriva de la ville. Ce n’était pas le tonnerre, car les étoiles commençaient à briller sur toute l’étendue du ciel pur.
– On se bat déjà ! murmura Caparrosa tout blême.
– Des décharges de mousqueterie ! ajouta Domingo qui avait été soldat.
Bobazon se sentit venir la chair de poule. On naît diplomate. La guerre n’était point son fait.
– O mes amis ! s’écria d’un ton dolent le centenaire Picaros, avons-nous vu le dernier de notre confrérie ?
Quelques-uns appelèrent aux armes d’une voix tremblante.
La fanfare prolongeait ses notes batailleuses. On voyait briller le cuivre des clairons à la lueur de six torches qui précédaient une troupe de soldats de la garde. Derrière les soldats, une nuée noire d’alguazils se montrait.
Rendons justice aux alguazils : ces fonctionnaires ne semblaient pas beaucoup plus rassurés que les gueux.
Bobazon tremblait, il est vrai, mais il était de ceux qui gardent leur présence d’esprit dans la peur. Depuis le commencement de la bagarre il avait l’œil au guet, cherchant un trou où se cacher. En cherchant il put voir quelque chose d’étrange. Un élément nouveau s’introduisait peu à peu dans la cohue épouvantable des mendiants de Séville. Cela se faisait sans bruit, et les membres de la confrérie eux-mêmes ne s’en doutaient point, occupés qu’ils étaient de leurs terreurs.
Les nouveaux venus étaient généralement des gens de forte taille, portant feutres rabattus et vastes manteaux. Ils allaient par groupes de trois à quatre. Partout où ces groupes passaient, les lumières s’éteignaient. Ils arrivaient de différents côtés et se massaient à mesure aux quatre angles du hangar.
Les soldats du roi s’arrêtèrent à une vingtaine de pas du Gaspacho. On vit les alguazils déborder à droite et à gauche, puis la colonne s’ouvrit, livrant passage à un homme à cheval, revêtu du costume des magistrats de l’audience andalouse.
La lumière des torches, qui seule désormais éclairait la place, frappait d’aplomb sa face jaune et bilieuse.
La physionomie de cet homme rentrait dans le caractère général que nous avons essayé de faire ressortir. Cet homme avait peur.
Il était connu, car son nom, répété à voix basse, fit le tour de la place.
– L’oïdor Pedro Gil ! murmura le premier, Caparrosa stupéfait.
– L’ancien intendant de Medina-Celi !
– L’âme damnée du comte-duc.
Les trompettes firent silence.
Un second cavalier, qui portait sur son pourpoint noir une écharpe rouge et or, fit caracoler sa monture et vint se placer au devant de Pedro Gil.
– Edit royal ! prononça-t-il d’une belle voix de basse-taille, en agitant au-dessus de sa tête un parchemin auquel pendaient des lacs de soie.
– Oh ! oh ! cria Maravedi, et ce fut la première parole de résistance, voici le gros boucher Trasdoblo devenu héraut de Sa Majesté ! Dépèce-nous l’édit royal, maître tueur de moutons !
Quelques rires timides s’élevèrent, poussés par des enfants et des femmes. Les hommes n’étaient point en humeur de plaisanter.
– « Au nom du roi ! mugit Trasdoblo sur un signe de l’oïdor, – considérant que les mendiants, vagabonds des deux sexes, gens sans aveu, non soumis à l’impôt, bouches inutiles et fainéants de toute sorte, réunis en association, sous le nom de gueux de la confrérie andalouse, se seraient portés hier à des actes de rébellion contre notre autorité royale, brisant des poteaux à nos armes et souillant de boue les pancartes revêtues de notre souverain sceau ;
« Considérant que ladite association, tolérée trop longtemps par notre clémence, accueillait ainsi par un séditieux mépris un acte de miséricordieuse longanimité ;
« Par l’avis de nos conseillers ordinaires et sous l’approbation des membres du très saint-office :
« Ordonnons auxdits mendiants, vagabonds, etc., se donnant à eux-mêmes la qualification de gueux, à leurs femmes, à leurs enfants et généralement à tous ceux qui, vivant de l’aumône, ne pourront pas justifier d’une incapacité réelle et radicale de faire usage de leurs corps pour un travail utile, de vider, dans les six heures qui suivront la proclamation du présent édit, les lieux par eux occupés dans l’enceinte de notre cité très loyale et très héroïne… »
Un violent murmure interrompit ici le héraut Trasdoblo, Bobazon, profitant de ce mouvement, se glissa prestement vers la force armée, afin d’offrir ses loyaux services à l’autorité.
Pedro Gil commanda aux clairons de sonner une fanfare ; mais au moment où ses hommes approchaient leurs instruments de leurs lèvres, une fusillade vive et bien nourrie retentit aux portes mêmes de l’Eldorado.
– O mes amis ! s’écria Picaros, on veut nous exterminer !
– Nobles seigneurs ! fit Bobazon, qui étendit ses deux bras vers l’oïdor, je ne suis pas avec ces misérables… ils m’avaient privé traîtreusement de ma liberté !
– Un coup d’espingole à cet audacieux bandit ! ordonna Pedro Gil, croyant à une attaque.
Le soldat qui était le plus proche de lui obéit et mit en joue. Bobazon tomba aussitôt foudroyé, non par l’explosion de l’arme à feu, mais par la frayeur.
Le coup partit cependant. Les balles du tromblon se dispersant en éventail, frappèrent ça et là quelques victimes. Une lueur s’alluma dans la nuit ; un coup de mousquet sembla faire écho à l’espingole, et le soldat roide mort aux pieds de Pedro Gil. En même temps, un concert d’effroyables clameurs, mêlées d’explosions et de bruits de ferraille, se fit entendre à la fois vers la ruelle par où Bobazon avait pénétré dans la Grandesse et vers l’ancien pont-levis qui avait livré passage à Pedro Gil. C’était un luxe de cliquetis comme cela se fait au théâtre, pour figurer une bataille.
Et de toutes parts on criait maintenant :
– Aux armes ! aux armes !
Il y avait, en vérité, des gueux que tout ce fracas et toute cette fumée de poudre avaient émoustillés. Raspadillo brandissait un broc vide en poussant par habitude les cris inarticulés qui composaient son rôle muet.
Domingo avait trouvé une épée : don Manoël Palabras, drapé dans sa souquenille, prenait tour à tour les plus nobles poses et prononçait des discours qui n’étaient pas entendus. Il parlait de mourir en gentilhomme, comme il avait vécu.
Maravedi, Barbilia, Conejo et les autres enfants, braves comme l’ignorance du danger, se faisaient arme de tout et harcelaient déjà les soldats. Les femmes, plus vaillantes encore que les enfants, se massaient au premier rang, défiant et insultant les envahisseurs de leurs foyers.
Les hommes à chapeaux rabattus et à longs manteaux bruns se tenaient immobiles et silencieux.
– Victoire ! criait-on du côté de la ruelle ; à mort le comte-duc !
Du côté du pont-levis :
– La ville est à nous ; les fueros et la reine !
Auprès de l’oïdor Pedro Gil se tenait un soldat de haute taille, dont le feutre à plume noire encadrait un pâle et sévère visage. Depuis le moment où la fanfare avait éclaté pour la première fois, celui-là n’avait pas prononcé une parole. Vous eussiez dit une statue, sans le rayon de feu qui luisait dans son œil. Une barbe longue et noire, où la lueur des torches éclairait quelques poils blancs, couvrait le bas de sa figure. Quand les cris de « vive la reine ! » commencèrent à se faire entendre, ce soldat eut un sourire.
– Regagnons la porte, dit Pedro Gil ; haut les torches ! notre besogne est finie.
– Je crois plutôt qu’elle commence, ami oïdor, murmura le soldat.
Un flot tumultueux se pressait, en effet, entre le Gaspacho et le pont-levis.
– Dans quel guêpier nous sommes-nous fourrés ! grommela l’oïdor, dont les regards cherchaient à percer l’obscurité ; je ne vois ici personne des nôtres.
– Holà ! les gueux ! cria un grand gaillard vêtu théâtralement, et qui, sortant des rangs de la foule, s’élança d’un bond jusque sur la table, des mousquets, des espingoles ! j’ai derrière moi douze cents bons garçons qui suivront leur Cuchillo jusqu’à la mort !
– Vive Cuchillo ! vive notre Cuchillo ! clama la cohue.
– Bien, mes amis ! bien, mes enfants ! Si je voulais, ils feraient de moi un roi d’Espagne.
– Veux-tu être roi, Cuchillo ?
– Non, mes mignons, j’aime mieux mon métier… Vive le roi Philippe ! A bas son ministre ! qui a voulu me chasser de Séville, moi, l’amour des braves Andalous.
– Vive le roi ! A bas le ministre !
Cette autre foule qui arrivait par la ruelle, du côté de l’hôpital, était maintenant en vue. Elle se composait de gitanos en guenilles, de pêcheurs, de portefaix qui se ruaient, criant :
– Bragance ! Sandoval ! La reine !
– Nous avons bu l’argent de France et d’Angleterre !
– A mort les perroquets du roi !
– Les fueros ! A l’Alcazar ! nous partagerons le trésor royal !
Bobazon se rapprocha instinctivement de celui qui avait émis cette idée ingénieuse.
– Par mon patron ! l’ami, dit-il ; tu es un bon Espagnol ; je m’attache à ta fortune !
Le portefaix à qui Bobazon s’était adressé lui serra la main de confiance.
– Est-ce que tu sais pourquoi nous sommes ici, toi, pataud ? lui demanda-t-il.
Mais un tapage assourdissant se fit :
– Trahison ! trahison !
– Les miquelets entourent la Grandesse.
– On nous a pris ici comme dans une souricière !
– Des armes ! des armes !
L’accompagnement de ce tumulte consistait en de sourdes rumeurs qui allaient et venaient, coupées par de lointaines détonations.
On se battait, mais où ? mais qui ? mais quel était le but de cette révolte ? ses chefs, ses soldats ?
En France, le cardinal Richelieu repoussait énergiquement toute solidarité avec les rebelles catalans qui formaient le noyau des ennemis domestiques du gouvernement de Philippe IV ; en Angleterre, le duc de Buckingham désavouait les prétendus agents qui attisaient, à l’aide de belles et bonnes guinées, les discordes de la péninsule ; en Portugal, Jean de Bragance, roi chevaleresque et conquérant de sa couronne, eût dédaigné assurément de semblables menées.
En Espagne, enfin, les Sandoval, éloignés de tout courant politique, vivaient dans une retraite absolue ; la reine Elisabeth de France, consolée des enfantines infidélités de son seigneur et maître, ne songeait point, nous l’affirmons, à élever drapeau contre drapeau.
Le peuple… on peut dire qu’en Espagne surtout le peuple n’était pas né aux passions de la vie politique. Le mot révolution ne s’appliquait qu’aux curiosités de l’histoire grecque ou romaine. Le peuple ne savait ni ne voulait.
Il n’y avait donc point de prétendant ; ni prétendant en chair et en os, ni peuple qui eût la volonté de s’affranchir.
Chose bizarre ! à toute révolution il faut cependant un drapeau.
Chose grave ; à cette échauffourée peut-être ne manquait-il qu’un drapeau pour devenir un ouragan politique, renversement, cataclysme.
Nous savons d’avance le secret de la comédie. Nous savons que tout un écheveau d’intrigues personnelles, aveugles, puériles, grossièrement ineptes, effrontément égoïstes, étendait son réseau sur ce pays novice et vierge encore de toute résistance.
Nous savons que l’étranger travaillait la passion publique à l’aide d’agents de bas ordre, faciles à désavouer dans l’occasion ; nous savons que les haines de cour étaient violemment excitées, et qu’il y avait sous jeu de ces bonnes vengeances castillanes, patientes, sauvages, implacables et insatiables.
Nous savons, en outre, que le ministre était abhorré universellement, et qu’il avait pour système de ne reculer devant rien pour se maintenir au pouvoir.
Peut-être n’était-il pas inutile de remettre le lecteur en présence de ces faits pour qu’il pût comprendre le mécanisme de cette bagarre, où tout est en dehors de nos mœurs, où rien ne s’explique par des motifs ou des passions qui soient nôtres.
Toute cette foule composée d’éléments hétérogènes, venait là poussée par des colères légitimes, mais aveugles. Le levain des mauvais conseils fermentait ; l’or travaillait ; les mesures perfides, prises par le comte-duc à l’instigation de Moghrab, étaient tombées comme un flot d’huile sur un incendie allumé déjà.
De toutes parts les récriminations se croisaient : l’impôt augmenté, les lieux de plaisir fermés, les tréteaux abattus, les gueux chassés de leur capitale, n’était-ce pas assez pour chauffer l’émotion générale jusqu’au transport ?
Séville, en ce moment, ne songeait plus au titre de cité très loyale qui la rendait jadis si fière ; son peuple et ses bourgeois dansaient à l’envi le branle tumultueux de l’émeute.
Le comte-duc triomphait, dès le début, de cette foule qui poussait contre lui des cris de mort.
Il y avait déjà du sang dans la poussière, mais ce sang inerte ne criait pas vengeance. Aucune solidarité n’existait entre ces hurleurs qui brandissaient leurs armes ou enrouaient seulement leurs larynx comme on fait un métier. Les blessés se plaignaient sans écho ; les morts, car deux ou trois morts étaient couchés ça et là dans la poudre du Puchero, n’excitaient aucun souci.
Le sentiment général était une excitation curieuse et fiévreuse. On ne savait quoi.
Cette attente et cette curiosité dominaient en ce moment la terreur même de nos gueux. Ils reprenaient courage et montaient sur les bancs afin de voir. C’aurait pu être une armée par le nombre et par la force, ce n’était qu’un troupeau.
A voir la multitude de têtes qui se montraient successivement, sortant de dessous les tables, on pouvait mesurer la valeur morale de cette cohorte où les femmes seules et les enfants avaient bravé la bourrasque à visages découverts.
Les gens du roi, conduits par l’oïdor Pedro Gil, n’essayaient point de se dégager, bien qu’une double et formidable masse les séparât des deux issues : c’étaient tous de vieux soldats mercenaires à tournures de bandits. En faisant usage de leurs armes, ils auraient opéré une trouée en un clin d’œil.
Mais de même que l’émeute n’attaquait point, se bornait à pousser des cris épouvantables et à décharger çà et là quelque vieille espingole en l’air, de même aussi le seigneur Pedro Gil ne semblait point disposé à se mettre en défense.
Des deux parts on avait fait son devoir : c’était besogne accomplie ; il ne restait plus qu’à se croiser les bras.
Tout à coup, les diverses couches amies ou ennemies qui composaient la cohue se prirent à osciller comme une mer. Quatre énormes charrettes venaient d’entrer dans le Puchero par l’ancien pont-levis. Elles étaient conduites par des paysans à la mine sombre, des femmes déguisées en villageois. En apparence, elles ne contenaient que de la paille, mais personne n’y fut trompé, car le pillage commença aussitôt.
Cuchillo, agile comme un tigre, s’élança d’un bond sur la roue de la première charrette et en atteignit le sommet. En un clin d’œil les bottes de paille furent dispersées, laissant à découvert l’acier des mousquets et des tromblons.
– Approchez, Andalous libres et vaillants ! s’écria-t-il : voici de quoi conquérir toutes les Espagnes !… Qui veut être armé chevalier de la main de Cuchillo, le brave des braves ?
– Moi, moi, moi ! répliquèrent mille voix.
Pedro Gil se tourna, plus pâle qu’un mort, vers ce soldat à la taille héroïque qui était derrière lui.
– Moghrab ! murmura-t-il, est ce toi qui as fait cela ?
– Oui, répondit le soldat.
– Pour qui donc travailles-tu ?
– Laissez faire, prononça froidement l’africain, dont le geste péremptoire annonça qu’il ne donnerait pas d’autre explication.
– Si tu m’as entraîné dans un guet-apens, gronda Pedro Gil, malheur à toi ! Clairons, sonnez ! il est temps de faire retraite.
Moghrab croisa ses bras sur sa poitrine. Il regardait d’un air à la fois curieux et calme le pillage des armes.
– Ces ours vont-ils mordre quand ils se sentiront des dents ? fit-il en se parlant à lui-même.
Sa main levée arrêta les clairons qui allaient exécuter l’ordre de l’oïdor.
– Attendez ! dit-il en s’adressant à ce dernier, dont la terreur arrivait à son comble, nous jouons ici la grande partie… Votre main tremble, c’est à moi de tenir le jeu !
L’aspect de la foule avait changé ; les craintes de l’oïdor n’étaient point chimériques. Au milieu des incidents grotesques qui marquaient la distribution des armes, on sentait poindre dans cette populace je ne sais quel sentiment de virilité.
L’arme fait l’homme souvent, comme l’habit fait le moine, en dépit du proverbe. Ces cliquetis de fer qui grinçaient parmi les rires et les huées faisaient vibrer dans ces poitrines des fibres inconnues. Ce n’était pas encore du courage, c’était déjà de la férocité. Pêcheurs, portefaix, gitanos étaient travaillés depuis longtemps déjà par une sourde propagande, depuis si longtemps que d’elle on ne prenait au sérieux que ses réaux.
Tous ces pauvres gens, qu’ils travaillassent un petit peu pour vivre ou qu’ils se livrassent à quelqu’une de ces mille industries, espagnoles par essence, qui résolvent le problème de la végétation humaine dans l’oisiveté parfaite, pouvaient être considérés comme ayant atteint la suprême période de la démoralisation politique.
Rien n’avait pu tendre en eux la corde du patriotisme. Ils ne savaient pas ; nul précèdent ne leur avait fait une expérience. Ils allaient à l’aveugle, croyant jouer ceux qui les payaient.
Les clameurs se faisaient plus mâles. Cuchillo, avec sa taille d’athlète, semblait un demi-dieu, à la lueur des torches. Par saint Jacques ! ceci n’est pas plus extraordinaire que bien d’autres choses : ce Cuchillo eût fait un beau roi d’Espagne !
Et nos gueux ! ces proscrits qu’on venait de chasser de Séville, ces poltrons fieffés à qui le son des trompettes faisait venir la chair de poule, il fallait les voir se draper dans leurs guenilles et s’essayer de bonne foi aux plaisirs de la rodomontade ! Ils avaient cru les mousquets plus lourds à porter que cela, ils se voyaient trois ou quatre mille vagabonds contre une cinquantaine de miquelets.
Chacun d’eux se disait : On pourra toujours se mettre derrière quelqu’un. Dans certains cas, c’est là le courage.
Escaramujo avait un mousquet ; la Brigida le regardait d’un air attendri. Caparrosa avait une espingole. La plus barbue de toutes les nymphes de la Grandesse, une Galicienne connue sous le nom de l’Infante, et qui avait l’honneur d’être l’épouse légitime de Mazapan, protégeait depuis six mois la faiblesse de Caparrosa. La forte Brigida n’était qu’une caillette auprès de l’Infante. L’Infante eut des larmes dans les yeux en voyant son favori, malgré son sexe et sa jeunesse, supporter le poids d’une arme si lourde.
– Je te ferai un rempart de mon corps ! lui dit-elle.
Gabacho, réveillé, Mazapan, dégrisé, faisaient l’exercice ; Picaros, en dépit de son grand âge, secouait un tromblon de taille colossale. Don Manoël Palabras n’avait qu’un pistolet, mais son ami Gingibre manœuvrait une arquebuse à fourche qui semblait un canon de rempart.
Bobazon s’était fait distributeur de tonnerres. Sa politique consistait à se mettre sans cesse en avant pour arriver le premier aux portes par où l’on peut sortir. Après avoir offert franchement ses services à l’autorité, il servait la révolte du meilleur de son cœur. Cuchillo l’avait déjà distingué dans la foule et lui adressait de temps en temps d’amicales félicitations.
– Holà ! Domingo ! beau blond, dit Cuchillo en sautant bas de la charrette, où il ne restait plus rien que de la paille, tu dois être le palefrenier du roi des gueux ! Amène moi un cheval ! je veux monter un superbe coursier pour mener tous ces braves soldats à la victoire !
– Je suis un homme libre, toréador, répondit le nègre, et non pas un histrion tel que toi !
– Pas de querelle, ô mes enfants ! conseilla Picaros.
– Micaja est digne d’être montée par un connétable, s’écria Bobazon, et Pepino vaut mieux encore que Micaja !… Noble Cuchillo, je les ai amenés tous deux de l’Estramadure, et je vous les offre de grand cœur !
– Tu nous les as vendus, estremeno ! acclamèrent les gueux.
– En ces circonstances solennelles, répliqua Bobazon, le bien de chacun est à tous… Tenez, général.
– Il offrait déjà la bride de Pepino au toréador, ajoutant à part lui :
– Si les gens du roi reprennent le dessus, je dirai : « Voyez quelle bête fourbue et boiteuse j’avais fournie à ce brigand, afin qu’il se cassât le cou ! »
– Vive Cuchillo ! hurla un cœur formidable, dès que la tête du toréador parut au-dessus de la foule. Il se pavana un instant sur sa monture, heureux et glorieux comme tous les comédiens qui parviennent à jouer un bout de rôle hors du théâtre ; puis, enflant sa voix, il commanda :
– En bataille, sur deux lignes ! Les pécheurs et les portefaix au premier rang ! les gueux ensuite ! le reste à l’arrière-garde !
– Vive Cuchillo ! clama la cohue.
Bobazon enfourcha gaillardement Micaja. Il s’était donné à lui-même un brevet d’aide de camp aussi valable que celui de son général en chef.
Celui-ci était serré de près par son armée enthousiaste.
Il avait un terrible succès. L’énorme Infante l’admirait ; oubliait pour lui Escaramujo.
La plus belle moitié de la corporation des gueux partageait les impressions de ces deux fortes femmes. Les hommes, battaient des mains, criant victoire par avance, et les enfants poussaient d’aigres clameurs.
Au commandement de : En avant ! marche ! lancé par Cuchillo et répété officieusement par Bobazon, toute cette masse hétéroclite se prit à moutonner comme une mer agitée. Le général, emporté par le flot, avait grand’peine à garder les arçons. Tout le monde se précipitait à la fois vers l’ancien pont-levis, qui était l’issue la plus large.
– Où allez-vous ? demanda tout à coup une voix métallique et vibrante qui domina le tumulte comme un son de cor.
Chacun s’arrêta court, car personne ne s’était adressé cette question. Cuchillo lui-même tourna sa belle tête insolente vers l’endroit d’où la voix était partie. Il aperçut le groupe des gens du roi, auxquels, en vérité, il ne songeait déjà plus.
– Parbleu ! s’écria-t-il, nous allions oublier cette séquelle !
Ces personnages à longs manteaux bruns, dont nous avons déjà parlé plusieurs fois, formaient maintenant un groupe serré derrière les soldats. Ils étaient toujours immobiles et muets. Ils reculèrent de quelques pas, en voyant Cuchillo piquer droit à l’escorte de l’oïdor.
Celui-ci, plus mort que vif, balbutiait :
– Qu’as-tu fait, Moghrab ? imprudent ou traître, tu as attiré sur nous la colère de ces sauvages !
Moghrab, puisque c’était lui, sous ce costume de miquelet qui faisait ressortir les robustes beautés de sa stature, se plaça sans mot dire au-devant de l’escorte. Cuchillo arrivait, souriant, mais le sabre levé.
– Allons ! gueux, mes amis, disait-il ; ceux-ci étaient venus pour vous chasser de chez vous… je vous les donne.
– Seigneur Cuchillo, fit Pedro Gil qui tira son épée d’une main mal assurée, ne me reconnaissez-vous point ?
– Je te connais pour un coquin, oïdor ! répliqua le coureur de taureaux ; pour un espion adroit, pour un menteur effronté ! Sus ! les gueux !… Je vais frapper le premier coup !
Il brandit son sabre. Moghrab fit un pas et le prit par la jambe. D’un geste violent il le jeta à bas de son cheval.
– A mort ! à mort ! vociféra la foule.
Cuchillo se releva furieux et revint d’un bond sur le prétendu soldat, qui ne prit pas même la peine de dégainer. Il évita le choc du toréador, et l’envoya rouler à dix pas dans la poussière.
Bobazon crut devoir aussitôt vider les étriers. Il ne lui plaisait plus de rester en vue, du moment que les cartes se brouillaient ainsi.
– A mort ! à mort ! répétait la cohue, qui avait ouvert un large cercle autour du soldat.
Celui-ci repoussa Pedro Gil, qui cherchait à le retenir en lui disant à l’oreille :
– Moghrab ! Moghrab ! ne les irrite pas !
Il vint se poser au milieu du cercle.
– Or çà, grotesques, reprit-il de cette voix sonore et tranchante qui se faisait entendre par dessus tous les bruits, quelle comédie pensez-vous jouer ce soir ?… Depuis quand les marionnettes entrent-elles en danse avant que la main du maître n’ait tiré leurs fils ? Avez-vous oublié le prix payé et les clauses du marché ? A votre compte l’argent vous tombait-il des nuages ? Vous êtes un nombreux troupeau, et cela vous donne de l’orgueil ; mais combien faut-il de chiens de berger pour mener des milliers de moutons, et combien de loups pour les étrangler ?
Il fit un signe. Les soldats du roi se mirent bruyamment au port d’armes. En même temps, un faisceau d’étincelles partit du coin où s’étaient réunis ces inconnus à manteaux sombres et à larges feutres rabattus.
C’étaient les feux d’une vingtaine de longues rapières dégainées toutes à la fois.
– Voilà ce que j’appelle un digne seigneur ! s’écria Bobazon ; ne vous le disais-je pas tout à l’heure, mes bons frères ? Vous ne voyez pas plus loin que le bout de votre nez !
– Ici ! fit l’Africain, comme s’il eût parlé à un chien.
Bobazon, flatté de cette distinction, se hâta d’approcher.
– As tu vu ton jeune maître ? lui demanda Moghrab tout bas.
– Son fantôme… seigneur… commença Bobazon.
– La paix ! cherche-le. Tu seras récompensé si tu le trouves… Quand tu l’auras trouvé, tu lui diras : « Il vous est ordonné, de la part de ceux qui ont droit sur vous, de ne point vous mêler de tout ceci ! »
– Il suffit, seigneur, répliqua Bobazon, qui s’inclina humblement.
Il avait pu reconnaître, cette fois, le sorcier de la maison du forgeron dans la rue de l’Infante.
La foule, cependant, restait abasourdie de la double mésaventure de Cuchillo, son héros. Les divers éléments qui la composaient ne demandaient pas mieux que de mettre bas les armes. Les velléités belliqueuses de ce troupeau, comme Moghrab l’avait si bien désigné, n’avaient jamais été bien sincères. On commença à entendre de tous côtés des paroles de capitulation.
– Qu’on nous laisse en repos, disaient les gueux, nous sommes des gens de paix !
– O noble guerrier ! ajouta le sage Picaros dans son style le plus doucereux, nos règlements, respectables par leur antiquité, nous défendent de prendre les armes… Si le grand Gafedado revenait à la lumière, il nous blâmerait sévèrement.
– Qu’on ne nous fasse point de mal ! interrompirent les pêcheurs, baladins, portefaix et gitanos ; nous regagnerons nos maisons.
– Et l’argent reçu, misérables ! s’écria Moghrab ; nous ne sommes pas ici pour vous arrêter, mais pour vous conduire. Mort et sang ! le premier qui recule sera pendu haut et court, c’est moi qui vous le dis !… Que tous ceux qui ont le mot d’ordre sortent des rangs !
Ils furent cinq ou six a obéir : Caparrosa pour les gueux, Cuchillo pour les baladins, Ismaïl pour les gitanos, etc.
– Ce n’est pas toi qui est le roi des gueux ? demanda Moghrab à Caparrosa.
– Je ne le suis pas encore, répondit ce dernier fièrement.
Pedro Gil murmura, en se penchant vers l’Africain :
– Le roi des gueux est Esteban d’Antequerre… celui que nous avons fait duc de Medina-Celi.
– Et où est-il ton duc de Medina-Celi ? interrogea encore Moghrab, qui fronça le sourcil.
– A la maison de Pilate, pour l’affaire du comte de Palomas.
Moghrab frappa du pied avec impatience.
– Il nous eût fallu ce drapeau ! gronda-t-il entre ses dents.
– Les titres se volent, mais non point le cœur, prononça derrière eux une voix lente et grave.
L’Africain tressaillit de la tête aux pieds. Pedro Gil, étonné, se retourna. Ils se trouvèrent tous deux en face d’un homme de haute taille, à la figure calme et fière. Il avait le front découvert, et son manteau, rejeté sur ses épaules, ne cachait rien de ses traits.
A son aspect, Trasdoblo, qui s’était assis indolemment sur un des bancs du Gaspacho, se dressa de sa hauteur comme si un ressort eût détendu malgré lui ses jarrets. Une convulsion rapide agita les muscles de sa face, puis il retomba sur son banc, inerte et anéanti.
L’attitude nouvelle de la foule avait complètement rassuré Pedro Gil, qui se prit à sourire en adressant à l’inconnu un regard amical.
– C’est notre Esteban ! dit-il tout bas à l’oreille de Moghrab. Tu l’appelais, le voici !
Moghrab et le nouveau venu étaient posés en face l’un de l’autre. C’était des deux côtés la même taille noble et riche, la même prestance chevaleresque ; seulement le visage de l’Africain disparaissait derrière les bords de son vaste feutre, tandis que celui de l’Espagnol s’éclairait vivement aux lueurs des torches.
Dans l’ombre qui couvrait les traits de Moghrab, ses yeux s’allumèrent, jetant de fugitives lueurs. Il ne parlait plus, perdu qu’il était dans une sorte de contemplation.
– Etrange ! murmura-t-il enfin, comme la veille, lorsqu’il avait vu pour la première fois Esteban, au sortir de l’Alcazar. Dieu, dit-on, n’a pas fait deux feuilles d’arbre pareilles ; comment deux créatures humaines peuvent-elles se ressembler ainsi ?
La foule s’agitait, curieuse et avide du spectacle promis par cet incident. Les uns sérieusement, les autres par raillerie, se prirent à crier :
– Vive le saint Esteban, roi des gueux !
Le nouveau venu resta impassible.
– Seigneur, demanda-t-il en s’adressant à Moghrab, que voulez-vous au duc de Medina-Celi ?
– Sa voix aussi, pensa tout haut l’Africain.
– C’est moi qui l’ai mis au fait, dit Pedro Gil, non sans fierté ; il comprend son rôle à merveille.
Moghrab passa sa main sur son front comme pour chasser le rêve importun qui voulait s’emparer de lui.
– Seigneur, répondit-il, je veux demander au duc de Medina-Celi si son bon plaisir est de nous suivre à l’Alcazar.
– A l’Alcazar ! répéta le nouveau venu en fronçant le sourcil.
Puis, changeant de ton subitement :
– Mon bon plaisir, dit-il, est de vous y précéder.
– Hein ! fit l’oïdor, quel aplomb ! comme il tient son emploi !
– Je marche toujours le premier, poursuivit le prétendu Medina-Celi.
– Même à la révolte ?… prononça tout bas Moghrab.
– Seigneur, repartit l’autre avec calme, j’étais tout jeune quand je passai le seuil de ma prison ; me voilà presque un vieillard, et c’est à peine si j’ai l’expérience d’un jeune homme. Il faut voir pour savoir… Je veux voir de mes yeux, et de tout près, ce que c’est qu’une rébellion.
Le regard de Moghrab, perçant et fixe, s’arrêta de nouveau sur lui. Ce fut, cette fois, l’affaire d’une seconde. Moghrab baissa les yeux en disant :
– Seigneur Esteban, nous nous retrouverons… je cherche un homme.
Le Medina lui rendit un salut roide et fier.
Moghrab se tourna vers la foule, et, enflant tout à coup sa voix, qui atteignit les coins les plus éloignés du Puchero :
– Enfants ! dit il, vous pouvez être braves : il n’y aura ni morts ni blessés. Les soldats du roi qui gardent le palais sont à nous comme ceux qui vont marcher avec vous… Le comte-duc ne trouvera pas un Espagnol pour le défendre… En avant donc ! et souvenez-vous du cri de l’Espagne : « Mort au favori ! Sandoval et Medina-Celi ! Les fueros jurés par le roi ! » Que chacun des chefs prenne la tête de sa colonne, et en avant !
– En avant ! répéta Pedro Gil.
Sur un signe de lui, les clairons entamèrent une brillante fanfare. Trasdoblo s’était relevé pour reprendre son rang. Il s’arrêta pétrifié parce que le doigt de Medina-Celi venait de toucher son épaule.
– Tu t’es vanté, tueur de bœufs, lui dit tout bas le saint Esteban ; le lion ne tombe pas à l’abattoir.
– Monseigneur… balbutia le boucher.
– Silence !… Ton mensonge me sert… si tu te rétractes, tu es mort !
– En ligne, saint Esteban !… Au saint Esteban de porter la bannière de la confrérie !
Les gueux entouraient leur roi, allègres et pleins d’ardeur, depuis qu’ils savaient qu’on n’aurait point de coups à échanger. Le saint Esteban prit la bannière, et aussitôt Picaros s’écria d’un ton pénétré :
– O mes amis ! depuis le temps du grand lépreux, notre étendard n’a pas été en si bonnes mains !
– Suivons le saint Esteban ! il va reconquérir nos privilèges.
Les trompettes sonnaient. La cohue sortait en tumulte par l’ancien pont-levis. Il y avait un entrain général. Les torches secouaient leurs flammes rougeâtres, dont les lueurs vacillantes éclairaient tour à tour les bannières des diverses confréries. On s’excitait mutuellement ; les fanfaronnades se croisaient. C’était une vraie fête que cette émeute. Bobazon, cependant, allait de droite et de gauche, tâchant de savoir où le roi don Philippe avait coutume de serrer ses économies.
Tout de suite après avoir franchi l’entrée de la Grandesse, Pedro Gil enfourcha un cheval qui l’attendait, et partit au galop.
Les rues étaient désertes, malgré l’heure peu avancée ; les boutiques étaient closes. C’est à peine si l’on apercevait de temps à autre la lumière d’une lampe derrière les jalousies abaissées. Au lointain, quelques clochers tintaient le tocsin.
Pedro Gil ne rencontra pas une âme entre la Grandesse et le palais de l’Alcazar.
Le palais, brillamment illuminé, faisait contraste avec la morne obscurité de la ville basse. La place située au-devant de la porte principale était pleine de soldats bivaquant aux flambeaux.
Par les deux battants ouverts du grand portail, on voyait d’autres soldats dans les cours.
Pedro Gil se fit reconnaître au guichet.
– Quelles nouvelles ? lui demandèrent les officiers groupés devant le corps de garde.
– Mauvaises ! répondit l’oïdor ; la ville est au pouvoir des révoltés… Tenez vous prêts à mourir pour défendre le roi !
Les gentilshommes agitèrent leurs épées, appelant l’émeute pour la pourfendre.
Quelques-uns échangèrent des signes furtifs avec l’oïdor, qui prit en toute hâte le chemin des appartements du comte-duc.
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