Chapitre 10 L’exil et la douleur
En quittant le Coteau, le fils Cimon avait pris la route de l’exil, pensant peut-être trouver un peu de repos loin du lieu où s’était déroulé l’événement le plus lugubre de sa vie. Hélas ! l’homme fuit la douleur, mais la douleur le trouve toujours, ou plutôt il l’emporte dans son cœur.
Nous n’étonnerons personne en disant que Florian était encore plus tourmenté loin du Coteau, qu’au sein de la famille Brunel. Par la pensée, il remontait le cours des trois dernières années de son existence et il vidait de nouveau la coupe des déceptions amères qu’il avait rencontrées sur sa route. À ces douleurs venaient s’ajouter les anxiétés de l’avenir, et toutes les amertumes de la séparation.
S’il se promenait solitaire dans la campagne jaunissante, tout lui paraissait triste. Il associait la nature au deuil de son âme. Le chant de l’oiseau était plaintif. Le vent passait en gémissant à travers les feuilles ; les fleurs n’avaient plus de parfum. Alors, il s’écriait avec le grand poète loin de son berceau :
Ne verrai-je plus rien de tout ce que j’aimais ?
Au dedans de moi, le soir tombe.
Ô terre, dans la brume, efface les sommets.
Suis-je le spectre et toi la tombe ?
Ai-je donc vidé tout, vie, amour, joie, espoir ?
J’attends, je demande, j’implore,
Je passe tour à tour mes urnes pour avoir
De chacune une goutte encore.
Dominé par l’angoisse, il résolut d’écrire à sa femme. Peut-être qu’un appel touchant, que ses larmes, son cœur répandus dans une lettre éveilleraient l’affection, et trouveraient un écho.
Pauvre Florian, il avait calculé sans la prudence de M. Nicette. Ce dernier savait bien que le mari malheureux ne resterait pas longtemps sans communiquer sa douleur, ses regrets, aux habitants du Coteau. Il fallait donc à tout prix couper court à toute espèce de correspondance entre le mari et la femme. La sûreté de l’Église avant tout.
Un dimanche donc, M. Nicette, tirant à part le maître de poste :
— Écoutez-moi, M. Tétu, lui dit-il, si au cas qu’il arrive des lettres pour la famille ou pour la femme Cimon, du Coteau, ne les remettez à personne ; j’ai ordre de les retirer. Vous comprenez ?
— Bien, M. le curé.
— Ainsi je compte sur vous ?
— Je serai fidèle, M. le curé.
Florian envoya une première lettre, puis une seconde et enfin une troisième et jamais un mot de réponse. Il se découragea et cessa d’écrire. Adéline, de son côté, souffrait cruellement du silence obstiné de son mari. Sur un Nouveau-Testament qu’elle trouva dans un des tiroirs de son berceau, elle vit, tracés au crayon, ces quelques mots : Prends soin du petit Charles… je te pardonne… jamais je ne t’oublierai.
Cette trouvaille fut comme un rafraîchissement pour son cœur. Elle lut et relut ces déclarations de son mari et de grosses larmes inondaient ses paupières. Le livre du Christ devint aussi pour elle une espèce d’aliment. Elle le lisait tous les jours et se demandait si réellement des pages aussi belles étaient dangereuses, comme l’affirmait M. le curé. Que de fois elle aurait voulu prier, et demander à Dieu de la dégager de l’anneau de fer que le prêtre lui avait rivé au cœur. Mais comment s’y prendre ? et que faire pour retrouver Florian ? Si seulement elle avait son adresse, la chose serait facile ! Pourquoi ne m’écrit-il pas ? se demandait-elle. Il me proteste un amour sans fin et il n’agit pas !… Alors le doute envahissait son âme. C’est au lendemain d’une de ces nuits d’agitation que nous l’avons trouvée, au commencement de notre récit, se promenant avec son jeune frère sur le fertile rivage de notre beau fleuve.
M. Nicette fit jouer, ce jour-là, tous les ressorts de la ruse pour démolir jusqu’à ses fondements l’œuvre par lui-même si tristement construite.
— Vous êtes toujours souffrante, ma fille, lui dit-il, le chagrin vous dévore. Quelle folie de vous ennuyer comme cela !
— Et pourquoi, M. le curé ?
— Vous osez le demander ? mais c’est simple comme bonjour. Si votre mari vous aimait, il vous témoignerait son affection d’une manière quelconque. On m’a affirmé qu’il ne vous a pas encore écrit ?
— C’est vrai… mais il a tant souffert, ajouta la jeune femme en rougissant.
— Comme vous vous abusez, mon enfant ! Lui, souffert ! Mais vous ignorez donc que les protestants n’ont pas de cœur ! Des gens comme eux ne souffrent pas, mais ils font souffrir.
— M. le curé !…
— Ne vous étonnez pas. Je les connais, ces adorateurs de Luther. Il y a longtemps que votre mari a rejoint ceux de sa secte, et qu’il a perdu jusqu’au moindre souvenir du Coteau… Après tout, ce n’est pas un grand mal pour vous. Mais à votre tour d’en faire autant.
— C’est odieux, M. le curé ; vous calomniez mon mari. Pensez-vous qu’il oublie son enfant ?
— La preuve, ma chère, c’est qu’il ne vous écrit pas. L’amour que vous lui supposez l’aurait certainement forcé à l’obéissance. Il serait revenu pour obtenir le pardon et rentrer dans vos bonnes grâces. Soyez certaine d’une chose, ma bonne, les protestants changent aussi bien de femmes qu’ils changent de religion. Tenez, il me semble voir votre mari ricanant avec une grosse américaine et se moquant de vous.
Le coup était trop fort. Adéline sentit son cœur se gonfler. Un flot de sang inonda sa figure amaigrie. Le prêtre attendait avec une espèce de satisfaction l’effet de son infâme stratagème ; il souriait. Adéline l’enveloppa d’un regard presque féroce. C’était la haine se dressant en face de l’ennemi.
— Eh bien, dit-elle, avec violence, libre à vous de trouver infâme l’œuvre de vos mains. Vous nous avez unis pour avoir la joie cruelle de nous séparer. Vous avez sacrifié mon bonheur et risqué ma vie afin de satisfaire un caprice de votre imagination. Vos calculs vous ont trompé… Cela vous rend furieux. Ah ! je vois bien maintenant que vous êtes comme le reste des hommes, sujet à l’erreur et par-dessus tout plein de vanité et de tyrannie.
— Veux-tu bin te taire, grommela la meunière… Ne l’écoutez pas, M. le curé, c’est une malheureuse.
Le curé était aux cent coups. La chose, cette fois, lui glissait des mains, grâce à l’entêtement d’une femme. Et pourtant, les femmes lui étaient si soumises d’ordinaire ! Allons, se dit le curé, un homme doit être homme, et prenant son ton du dimanche, il tança vertement une paroissienne qui se mêlait des affaires de son curé.
Le visiteur était à peine descendu le Coteau que la vieille Marguerite accablait sa fille de reproches et de menaces.
— Ah malheureuse ! qu’as-tu fait ? La vie est pourtant assez triste comme ça ! Comme les enfants vous font mal au cœur quelquefois ! As-tu donc appris à insulter les prêtres au couvent ? Ruinez-vous, maintenant, pour donner de la religion à vos enfants !… Mais, quand j’y pense, le sang me bouille. Ah ! ma sans cœur, tu iras te prosterner aux pieds du prêtre et lui demander pardon, ou bien je te chasse d’ici.
— Non, mère, je n’irai pas me prosterner devant votre idole, je la déteste !… je partirai, s’il le faut, mais je vous défends de m’appeler quand M. Nicette viendra au Coteau. Cet homme me fait mourir !…
À ces mots, la meunière se leva furieuse et voulut frapper sa fille… mais au même instant la porte s’ouvrit !… Un petit marchand d’épingles venait demander à couvert sous le toit orageux du Coteau.
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