Chapitre 9 Une tentative infructueuse
C’était un singulier mélange de joie et de tristesse qui, tour à tour, dilatait et resserrait les cœurs de la famille Brunel. D’un côté, elle se sentait allégée, elle respirait plus librement ; et, de l’autre, un poids énorme semblait peser sur elle. La jeune femme surtout souffrait d’un étrange malaise. Au fond, elle aimait son mari, et nous avons vu qu’elle n’agissait que sous les coups de fouet administrés par la sainte Église.
M. Nicette était redevenu bon enfant comme devant. Visites fréquentes au Coteau ; exhortations, encouragements, bénédictions, il prodiguait tout. Dans son regard scintillait le contentement que procure le triomphe. Cependant, il ne se méprenait pas. Il voyait bien que sous les cendres le brasier était ardent. On avait cessé de murmurer, mais la conscience était déchirée par le remords. Le problème à résoudre maintenant, pour l’homme noir, était d’éteindre chez Adéline, surtout, cette conscience qui le taquinait. Comment s’y prendre ? C’est pénible quelquefois d’avoir affaire à des êtres intelligents. Si l’homme naissait bête, Rome aurait bien plus de bon temps. C’est une rude besogne que de défaire l’œuvre de Dieu. Et quand on pense que le romanisme ne peut donner la paix sans briser premièrement tous les ressorts de l’être moral !… Il faut qu’il nivelle les intelligences ; qu’il couche toutes les grandes âmes sur le lit de fer de Procuste, afin de les rapetisser… Dans la hiérarchie romaine, il y a une logique infernale. Du moment que vous devenez sujet du pape, vous abdiquez tout contrôle de vous-même, vous maîtrisez les élans de votre pensée et vous vous humiliez jusqu’au crime devant les genoux d’un homme.
Le protestant s’humilie aussi, il brise sa volonté rebelle, il répand son cœur ; mais c’est librement et devant Dieu. C’est un sacrifice qui lui donne la liberté.
Plusieurs semaines s’étaient écoulées depuis le départ de Florian. La tristesse de la jeune femme augmentait et cela influait grandement sur sa santé.
— Allons, lui disait le prêtre à chaque visite, il faut du courage ; une bonne résolution !… Comment, pleurer un hérétique ! C’est faire saigner le cœur de Marie… Soumettez-vous, mon enfant, soumettez-vous !… Il faut faire dire quelques basses messes, père Brunel, ça ramènera les choses.
Les messes, cependant, n’eurent aucune efficacité. La douleur était toujours plus vive et la plaie plus profonde dans le cœur d’Adéline.
Un jour, tirant le meunier à part, le curé lui dit :
— Votre fille, père Brunel, n’est guère mieux !
— Je le vois bien, M. le curé.
— Il vous faut un peu la distraire.
— Et comment cela ?
— Donnez un souper, par exemple ; invitez la jeunesse. La musique, les chansons, un peu de rire ; quelques rondes ; tout cela changera l’air.
— Nous essayerons, M. le curé.
La semaine suivante, la maison du Coteau avait changé d’aspect. On aurait dit un renouvellement de jeunesse, un printemps de gaieté et de fraîcheur. Le meunier avait accompli à la lettre le commandement de son curé. Il donnait des repas ; on se livrait à toute espèce de jeux ; on chantait sur tous les tons et la danse faisait tourbillonner tout un essaim de jeunes beautés campagnardes. Seule, au milieu de cette société, une personne semblait rêver. Elle accueillait ce flot de jeunesse avec un sourire amer, une indifférence pleine de dédain. La colombe, percée au cœur d’un trait mortel, ne s’inquiète guère des notes joyeuses qui vibrent dans l’air ; l’oiseau qui agonise est sourd au bruit des chants. Hélas ! ce n’était pas l’air du monde qu’il fallait à la pauvre Adéline, mais le souffle vivifiant de la foi.
Ce fut donc avec un profond dépit que M. Nicette vit avorter toutes ses tentatives auprès de la femme de Florian. « En a-t-elle une tête, celle-là, s’écriait le misérable ! Elle peut me résister et devenir protestante à son tour. Ces maudits colporteurs nous feront perdre notre pouvoir. »
Il était à se tourmenter l’esprit lorsqu’une idée lumineuse traversa son cerveau.
— L’affaire est dans le sac, se dit-il. Cirroine, attelle donc Bichon.
Une heure après, M. le curé était au Coteau.
— Ma chère enfant, dit-il, s’adressant à la femme Cimon, vous êtes bien malheureuse dans le monde !
— C’est vrai, M. le curé.
— Je pense souvent à vous et je prie beaucoup pour vous.
— Merci bien, M. le curé.
— Il y a un instant, la Sainte Vierge m’a inspiré une sainte pensée et ça vous concerne, ma belle.
— Dites, M. le curé.
— Eh bien ! il s’agirait de vous rendre heureuse. Des natures comme la vôtre ne trouvent le bonheur que dans le sacrifice.
— À ce compte je devrais être la plus joyeuse des femmes.
— Vous la deviendrez, ma bonne, la plus joyeuse des femmes. Il n’y a plus qu’un pas à faire : rentrez au couvent. Vous y trouverez la tranquillité, le repos de l’âme et du corps. Quant au petit Charles, son grand-père en aura soin, et je me charge de son éducation. Soyez sans souci, il sera mon protégé.
— Merci bien, M. le curé, de vos conseils. La vie du couvent ne me va pas et je préfère rester ici avec mon enfant et ma douleur.
— Vous ne goûterez de vrai bonheur, Adéline, qu’en obéissant à l’Église.
— Je sais que je dois obéir, M. le curé, et je sais aussi ce que coûte l’obéissance. Tout mon malheur me vient de l’Église et mes larmes ne vous attendrissent pas. Croyez-moi, les essuyer vaut mieux que de les faire couler. Vous n’avez peut-être jamais souffert ?
Le curé toussa deux fois, fit une petite grimace et se tournant vers la mère Marguerite :
— Le mal est enraciné dans le cœur de votre fille. Nous avons trop attendu pour chasser le démon… mais soyons prudents.
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