Chapitre 3 La noce
Florian Cimon demeurait à quelques milles du Coteau.
Sorti d’une de ces écoles évangéliques qui projettent des rayons de lumière à travers les grandes ombres du pays, il se trouvait dans un milieu peu favorable pour sa foi. Les papistes lui suscitaient mille petites persécutions, ce qui émoussait visiblement sa vie religieuse. De plus, éloigné de tout centre évangélique, il passait ses dimanches en compagnie de gens peu sévères à l’endroit de la morale. Un tel relâchement lui fit perdre l’habitude bénie de la prière. Il cessa de chercher sa satisfaction dans l’accomplissement de ses devoirs, et d’aller puiser la paix et la vie aux sources pures de la vérité. Le flot de l’indifférence le jeta sur de dangereux écueils. Nous l’avons déjà vu gravir le Coteau, se réjouir avec des jeunes gens au cœur léger, entrer en conversation avec la fille du meunier, et profaner la sainteté du dimanche. Pauvre Florian ! Nous te suivrons sur le chemin de la décadence morale. Puisse ton histoire nous être profitable, en nous montrant jusqu’où peut conduire un premier pas hors du droit sentier !
Adéline Brunel, conseillée par Monsieur Nicette, réussissait à merveille. Florian faisait de fréquentes visites au Coteau ; il allait à la messe, trouvait bon accueil chez le curé, ainsi que dans toutes les familles honorables de la paroisse.
D’ailleurs, rendons justice aux Canadiens. Ils sont naturellement communicatifs, affectueux ; et si le clergé romain ne venait si souvent attiser la haine dans le cœur de ces braves gens, ils formeraient le peuple le plus sociable du monde.
Les séductions, les flatteries finirent par étouffer le dernier cri de la conscience du jeune protestant. Une fois sur la pente de l’indifférence, il ne tarda pas à rouler jusqu’au fond de l’abîme. Il faut reconnaître aussi que la beauté d’Adéline exerçait un charme irrésistible, mais fatal, sur sa victime.
Florian aimait son attitude un peu fière, ses allures d’indépendance ; il se laissait prendre à certaines manifestations de générosité, témoignage d’un bon cœur.
Malheureusement, Adéline avait passé cinq années au couvent ; et le couvent, c’était tout le contraire de la vie réelle. Le couvent, c’est le milieu le plus favorable à l’hypocrisie ; c’est l’espionnage érigé en système ; c’est la suspicion d’un côté, la ruse de l’autre. Le couvent, c’est l’esprit rampant du jésuite ; c’est la mort à la liberté de l’âme, à la liberté de penser, d’agir et de vivre en chrétien. Cinq années de cette vie étiolée, c’en était assez pour ternir les plus belles vertus, et pour émousser la volonté la plus énergique. Adéline était sortie de ce tombeau avec plusieurs taches livides au fond du cœur.
C’était beaucoup qu’elle ne fût pas devenue cadavre.
Florian Cimon commettait donc une fatale imprudence en unissant sa vie à celle d’une jeune fille qui ne partageait pas sa foi et qui n’avait aucune expérience du monde.
La beauté, la jeunesse, sont choses qui se flétrissent. Écoutons le poète, faisant parler la beauté :
Je n’ai qu’à me produire, et l’un court sur ma trace ;
J’amoindris la sottise et j’ajoute à l’esprit ;
Par moi l’œil est charmé, la bouche me sourit,
Et devant mon visage en l’admirant tout passe...
Mais un écho du ciel a répété : Tout passe !...
Il n’y a que les vertus du cœur chrétien qui demeurent éternellement jeunes et belles. Tout homme sérieux devrait se choisir une épouse où se rencontrent au moins quelques-unes de ces vertus.
Hélas ! telle n’était pas l’opinion de Florian. Éperdument amoureux d’Adéline, il avait fini par la demander en mariage. Le curé fut de nouveau consulté. Il considéra le cas et le trouva excellent. Le dimanche suivant, eut lieu la publication des bans.
Ce petit événement fit sensation dans la paroisse. On se communiqua la nouvelle avec empressement.
— Écoute donc, Antoine, tu sais, la fille du vieux Brunel ? elle se marie !…
— Ah ! oui !… Avec qui donc ?
— Avec le protestant.
— Crois-tu qu’il fasse un bon catholique ?
— Ben dame ! M. le curé le dit.
— Si M. le curé le dit, ça arrivera. C’est un brave garçon, ce Florian.
La mère Rochette, voisine du Coteau, voulut à cette occasion féliciter sa vieille amie :
— Ta fille va donc se marier ! C’est une bonne enfant !
— Ah oui ! par exemple, on ne peut pas ôter ça à ma fille !
— En a-t-il de la chance, ce protestant !… Elle en a pourtant ben vu des cavaliers, ta fille, et des smart.
À cet éloge, le visage ridé de la meunière s’épanouit d’un aimable sourire.
— Oui, oui, dit-elle avec un peu de suffisance, elle en a vu et beaucoup. Ça ressemble à sa mère. Tu te rappelles bin notre temps ?
— C’est vrai… c’est vrai !… Il me semble revoir encore nos anciennes soirées !… ça brillait !… Les jeunes gens d’aujourd’hui ne savent plus s’amuser comme ceux d’autrefois.
— Hélas ! que faire, ma chère Henrélie ? c’est la maladie du temps. Les enfants veulent toujours en savoir plus long que leurs parents.
Rien ne saurait être plus agréable à une mère, au Canada, qu’une douzaine de prétendants à la main de sa fille. On sait comment se passe la chose : les garçons arrivent les uns après les autres ; la jeune fille prend leurs chapeaux. L’un se place près de la porte, il n’a pas très bonne façon ; un autre se dandine en face de la fenêtre ; un troisième, plus audacieux, approche furtivement sa chaise de la demoiselle. Cette atteinte au respect dû à la compagnie lui attire une petite semonce. Si le dialogue se prolonge, l’un des jeunes gens se lève, demande son chapeau et retient la jeune fille un bon quart d’heure, debout sur le seuil de la porte.
Ce petit manège impatiente un autre qui s’approche :
— Je vous demande excuse, mam’selle, voulez-vous me donner mon chapeau ?
— Avec plaisir, monsieur.
Celui-ci voudrait faire un petit bout de conversation, à l’exemple de son prédécesseur ; mais un de ceux qui sont restés en arrière demande à son tour son chapeau, et ainsi de suite jusqu’au dernier.
Qu’on dise après cela que notre peuple n’est pas original !
C’était vers le vingt juin. Tout était joyeux, ce jour-là. La nature étincelait de beauté, le fleuve roulait son onde nuancée, les oiseaux chantaient ; le ciel d’un bleu pâle, s’étendait pur et limpide. Vers les dix heures du matin, le vieux sapin du Coteau couvrait déjà de sa vaste ramure un groupe de rieurs et de rieuses. Tout à coup, des cris de joie se font entendre et une longue file de calèches fait son apparition. Les époux étaient splendides. Il y avait là de la fraîcheur, de l’épanouissement et peut-être de l’innocence. C’était le jour des noces.
On se rappelle le caractère original que les anciens Canadiens donnaient à ces sortes de fêtes. Une noce durait quelquefois jusqu’à huit jours. On se montrait d’une prodigalité étonnante, et même plusieurs habitants mettaient une espèce de gloire à se ruiner dans cette circonstance. J’ai entendu souvent des vieillards me parler avec enthousiasme d’une noce à laquelle ils avaient assisté plus de quarante ans auparavant. Leur cœur semblait puiser une espèce de rajeunissement au souvenir de ces jours de joyeuse mémoire.
— Ah ! c’en était enne noce, c’t’elle-là !… on n’en voit pus de semblable.
Le père Brunel, cet homme de la vieille souche, se montra à la hauteur de la coutume traditionnelle.
Le dîner fut splendide. Tous les invités en étaient ravis. Il fallait les voir assis autour de la longue table, faisant bon marché des convenances, s’excitant à la gaieté, riant aux éclats, buvant à la santé de tout le monde, et lançant par-ci par-là des plaisanteries d’un goût passablement salé ! Les femmes trinquaient comme les hommes. Vers la fin du repas chacun dut conter son histoire, chanter sa chanson.
— Allons, vieux Rochette, commencez.
Et le vieux Rochette, qui ne savait qu’un couplet, commençait :
À Paris, grande ville,
Là-bas sur ces ponts neufs,
J’ai vu jouer aux quilles
Des bœufs.
Tout le monde criait bravo !
— Un verre, un verre au chanteur. Et maintenant, à vous Bissonnette.
— Mais, je sais pas chanter, moé.
— Eh bin, conte un conte.
— J’en sais pas.
— Dis-nous le conte de Jean-couché-de-boute.
Bissonnette s’exécutait :
— Il y a promesse de mariage entre Jean-Couché-de-Boute et Jacqueline Doucet, tous deux empailleurs de marmites, etc.
Ce fut quelque chose d’émerveillable, comme dirait l’auteur de Pantagruel. Ça fit rire jusqu’aux larmes, – après quoi l’on se passa la bouteille et le vieil Antoine se mit en train de décocher un trait fort libre à l’adresse des nouveaux mariés.
La chose se continua ainsi jusqu’au soir, où un bal des mieux organisé mit tout le monde en branle. Les Canadiens ont conservé un amour effréné pour la danse. J’ai vu des personnes faire sept ou huit lieues pour voir sautiller ce qu’elles appelaient un beau danseur.
Chez le père Brunel, on dansa avec tant de frénésie, que, sur les neuf heures, bon nombre de convives se retirèrent dans la chambre voisine afin de se rafraîchir. Chacun se versa un petit pétrole, comme dit l’argot parisien, et puis l’on causa, et de nouveau un pétrole, si bien que vers minuit l’un des trinqueurs se sentit la tête lourde ; quelque chose comme du sommeil le fit dégringoler dans un coin. Cet incident raviva la gaîté des buveurs. Ils se levèrent, entourèrent l’homme ivre et d’une voix éteinte, accompagnée de gestes cyniques, ils entonnèrent ce refrain bachique :
Corps mort,
T’en iras-tu sans boire
Encor,
T’en iras-tu sans boire ?
Le bal se prolongea fort tard dans la nuit. Le lendemain, on pouvait distinguer sur tous les visages quelque chose de triste, une espèce de pli fatal creusé par la débauche.
« Quel triste lendemain laisse le bal folâtre ! »
Cependant, il fallait continuer la fête et boire de nouveau. Dans ces funestes moments, celui qui peut le plus ingurgiter de whiskey, est considéré comme le héros de la bande. Il acquiert de la célébrité en s’avilissant.
Trois jours après la noce, Pétrus Nicolas, vieux pêcheur de l’endroit, s’en allait au moulin.
— Tiens… tiens… tiens… Mais qu’est-ce que t’as donc, Rochette, t’es pâle comme un drap ! As-tu été malade ?
— Non… non… mais j’ai été à la noce.
— Mais où ça donc ?
— Chez le voisin.
— Eh ! tu as trinqué un bon coup, je vois.
— Pour ça on s’est bin amusé !
— Et tu as mangé à te rendre malade.
— Il faut bin que jeunesse se passe !
— Le vent est bon, crois-tu que le meunier va faire ma fleur ?
— Bin, le moulin n’a pas encore marché depuis la noce… Brunel a un rhumatisme dans les jambes.
— Bin des compliments à la maison.
Comme on le voit, après la noce c’était la mélancolie, la lassitude et souvent des germes de maladies qui conduisaient au tombeau. Hélas ! funestes divertissements que ceux-là ! Brutales manières, dignes d’un peuple idolâtre, de célébrer le jour le plus solennel de la vie ! Est-ce par l’ivrognerie, la gourmandise, les chansons légères, les contes immoraux que doit se fêter la sainteté du mariage ! Et le bal, avec son caractère effronté, doit-il finir la journée qui devrait se terminer par la prière !
Que se passait-il, pendant tout ce bruit, dans l’âme de Florian ? Sans doute que sur son front aussi, apparaissait le rayonnement sinistre de la débauche. La fièvre l’avait gagné. Cependant, lorsqu’il fut seul avec sa conscience, il se trouva malheureux. Il ne sonda pas la profondeur de sa chute, mais il vit qu’il était tombé. Il avait déshonoré sa vie, jeté le scandale sur son église, outragé la morale de l’Évangile et renié son Sauveur. Il sentit comme un premier clou s’enfoncer dans son cœur… Un nuage planait sur son âme… C’était la fin d’une illusion, le soir d’un jour de désordre.
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