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Chapitre 4 Le prêtre est là

— Chère femme, je dois t’avouer que les chagrins que me cause ta famille, les persécutions dont je suis l’objet, surchargent ma vie de soucis, et augmentent en moi la répugnance que j’éprouve depuis longtemps pour ta religion.

— Si tu devenais bon catholique, tu n’aurais rien à souffrir.

— Devenir bon catholique… cela ne se peut pas, Adéline. J’ai agi en véritable étourdi quand je me suis marié. On a raison de dire que la passion aveugle. Et puis, ton curé est passé maître en fait de ruse. Il m’a présenté la coupe aux bords découlant de miel, mais le fond est plein d’amertume. L’autre jour, lorsque tu es revenu de confesse, j’ai été attristé de tes manières dures, froides. Il y avait quelque chose de sombre sur ton front et peut-être dans ton cœur. Je me suis dit : Le prêtre est là.

— Tu crois que le prêtre est un oiseau de mauvais augure ?

— Parfaitement.

— Alors tu m’insultes.

— Ce n’est pas mon intention. Penses-tu, Adéline, qu’une religion qui excite la haine, pousse aux divisions et porte le trouble dans une famille, soit une religion descendue du ciel ?

— Je ne sais qu’une chose, c’est que je dois obéir à mon église.

— Tu dois obéir à Dieu et ne jamais plier ton âme sous le joug des superstitions humaines.

— Ainsi, avec toi, le catholicisme est un tissu d’erreurs !

— Juges-en toi-même. Les catholiques romains s’attachent bien d’un côté au monde invisible, mais l’appui du ciel leur semble insuffisant ; il leur faut le bâton vermoulu de la foi aux choses terrestres.

— Et comment cela ?

— Tous vos sacrements sont matérialisés. Vous avez besoin de pierres, de bronze, de bois, d’images, voire même de pâte pour faire votre religion. Au protestant, il ne faut qu’un cœur, mais un cœur qui aime et qui se sacrifie librement pour Jésus-Christ.

— Qui t’a appris toutes ces choses ?

— L’étude. Laisse-moi continuer. Les Romains admettent que les hommes sont sauvés en partie par le Christ, en partie par eux-mêmes. Pour le protestant, l’amour de l’Évangile est si insondable, le sacrifice de la croix si grand, si complet, que le pécheur n’a qu’à se pencher sur le sein de Jésus pour recevoir le pardon et la vie éternelle.

— C’est bien commode cela.

— C’est plus que commode, c’est précieux, c’est indispensable pour le salut de l’homme et le bonheur de l’humanité.

— Et quelle est votre règle de foi ?

— La Bible, trésor divin jailli du cœur de Christ, et que le Saint-Esprit seul explique. Pour vous, catholiques, vous avez besoin des traditions afin d’asseoir votre religion. Vous ajoutez les ordonnances humaines à l’Évangile, vous mêlez la science mondaine à la science chrétienne. Le protestant ne mêle rien ; il approfondit l’Écriture dans tous les sens sans y rien ajouter ni y rien retrancher ; il sanctifie la science humaine par le christianisme.

— Tout cela revient à dire que mon église prêche l’esclavage et la tienne la liberté.

— Précisément.

— Te voilà bien dévot, tout à coup ! C’est dommage ! quel bon théologien tu aurais fait… une vocation manquée… quelle perte pour le protestantisme ! Eh bien ! monsieur mon mari, puisqu’elle est si belle, si bonne, ta religion, pourquoi as-tu épousé une catholique, une ennemie implacable de ta foi. N’espère pas trouver la paix et le bonheur avec moi aussi longtemps que tu n’iras te prosterner aux genoux du prêtre. Quiconque s’unit à une fidèle catholique, s’unit au prêtre ; autrement, c’est le malheur qu’il rencontre. Le berceau qui devait faire épanouir son cœur, égayer sa vie, devient une source de tristesse, et les fleurs qu’on répandait au jour de l’hymen sont refusées à la tombe de l’hérétique.

— Une chose me console, c’est que ce n’est pas toi qui viens de me parler, c’est le bon père du confessionnal.

— Le prêtre est mon conducteur, mon conseiller, l’ami de mon âme, mon époux spirituel. Je l’écoute avec un saint respect. Je me repose avec confiance sur son cœur si pur, je lui confie le salut de mon âme sans en éprouver un seul mouvement de crainte. Il faut être au prêtre pour être à Dieu.

— Femme, tes paroles me font frémir… Ta confiance est aveugle. Il faut être à Christ pour être à Dieu. Maudit l’homme qui se confie en l’homme. On ne monte pas au ciel enveloppé dans les plis d’une soutane. Ah ! si tu voulais lire la Bible avec moi, et prier le véritable Sauveur !

— Allons donc, tu n’étais pas si sérieux lorsque tu me courtisais. Tu faisais bon marché de ta Bible et de ton protestantisme. Quel changement ! Il paraît que j’aurai bientôt un ministre pour mari. C’est flatteur !… Moi, prier avec toi !… Jamais !… Oui, je prierai, mais si tu consens à répéter nos oraisons ou le chapelet… Ah ! Florian ! si tu m’aimais, tu abandonnerais tes idées absurdes ; tu accepterais ma doctrine si imposante, si belle. Ma foi serait ta foi ; mon cœur serait ton cœur.

— Mais, pauvre femme, j’ai été dans ton église plusieurs fois ; j’ai admiré le luxe des autels, j’ai été charmé par l’harmonie de vos chants ; mes sens, partout, ont été agréablement surpris, mais le cœur ne s’est jamais senti ému. La religion ne consiste pas dans la dorure, les guirlandes, les richesses, ou dans les cierges qui fument au nez des statues. Là où il n’y a point de vie pour le cœur, il s’étiole, languit quelques années et cesse de battre. Cela m’explique pourquoi les catholiques confient si stupidement leur âme aux mains du prêtre… C’est une prostitution. Quand ils ont abdiqué leur existence individuelle, ils deviennent une espèce de machine que le pape fait mouvoir selon son caprice.

— C’est drôle de t’entendre ainsi parler. Tu me fais l’effet d’un grand criminel qui détaille sa vie de honte et de lâcheté. Si réellement la religion protestante est pleine de beauté et de grandeur, et la religion catholique pleine d’infamies, tu es traître comme Judas, tu t’es moqué du protestantisme et aujourd’hui tu te moques du catholicisme. On ne croit pas les moqueurs, monsieur l’avocat. Allez plaider votre cause parmi ceux qui ignorent votre conduite.

Il y avait tant d’ironie et tant de vérité dans cette réponse de la jeune femme, que Florian sentit comme un frisson glacer son cœur. Pâle et tremblant, il se jeta aux genoux de celle qu’il aimait et laissa tomber cette parole pleine de remords :

— Eh bien, oui, je suis, ou plutôt, j’ai été traître, lâche et menteur, mais pardonne-moi et aide-moi à me relever ; fais renaître dans mon cœur l’espérance et la vie ! Ta froideur me tue. Au lieu d’une épouse, je trouve en toi un persécuteur, un prêtre dont les desseins sont pleins de cruauté. Ah ! quelles leçons tu puises au confessionnal !

Adéline réprima un mouvement d’émotion, son cœur battait bien fort, mais la menace du curé planait terrible sur sa vie ; elle se fit violence et trouva encore une réponse amère pour l’homme qu’elle venait d’humilier :

— Lève-toi, dit-elle. Quand tu viendras pleurer à l’autel de Marie, je te pardonnerai.

— C’est bien, dit alors Florian avec une farouche énergie, mon cœur est brisé ; le tien le sera bientôt. Ce sont deux victimes que tu offres à l’orgueilleuse Église de Rome. Ne parlons plus de religion dorénavant.

Un silence profond régna dans la chambre des époux. Un instant après, on entendit un léger bruit, quelque chose comme le pas furtif d’une personne qui s’éloigne… C’était la vieille Marguerite qui avait veillé près du trou de la serrure : Le lendemain matin, le brave M. Nicette connaissait la conversation que nous venons de raconter.

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