Chapitre 5 Le visiteur maudit
Le père Rochette venait d’arriver au Coteau en se frottant les doigts. La rafale sifflait d’une voix vibrante dans les vergues du moulin. Il était dix heures du matin et le soleil ne jetait encore que de pâles rayons sur la nature couverte de frimas.
— Ça pique, ça pique aujourd’hui ! c’est un frette noir. Il faut avoir bon nez pour voyager.
— Ah ! vous êtes si frileux, vous, monsieur Rochette, que le moindre vent vous glace.
— Pas si frédileux, ma petite. J’en ferais mourir encore bin des jeunes, va… Le vieux Rochette a les os durs.
— Cela se peut, répondit Adéline, avec un sourire, vous êtes assez bien bâti pour résister.
— J’étais fort dans mon temps et mon père trouvait rarement chaussure à son pied, comme on dit. Mon grand-père n’a jamais rencontré un homme pour le battre.
— Race de géants, hasarda Florian.
— Et race d’honnêtes d’hommes aussi, monsieur.
— C’est parfaitement vrai, s’empressa d’ajouter la meunière. J’ai connu votre père, jamais il n’a manqué de faire ses Pâques.
— Ah ! c’est qu’il y tenait à la religion ! Et moi, en digne fils, je ne manque jamais la messe. On voit même la marque de mes genoux sur le petit banc où je me place d’habitude.
— Beaucoup de religion dans les genoux, ricana le jeune mari.
— C’est toujours mieux que de pas en avoir du tout, riposta la vieille Marguerite. J’aime à vous voir aller à l’église avec votre petite jument noire.
— C’est une parle, une vraie parle, cette bête, il ne lui manque que la parole, se dépêcha de répondre le père Rochette. Je n’ai qu’à lui crier : allons, Fanne ! vite elle dresse les oreilles, s’écartille le nez et part comme une ripousse… C’est doux comme un agneau. On lui fait faire tout ce qu’on veut. Elle se met à genoux, se mate à pic, se couche, se tourne, mange de tout et avec çà, franche comme pas anne. Une jument pleine de cœur ; tu la connais, toé, Brunel !
À cette cavale merveilleuse, il ne lui manquait plus, pour être parfaite, que de posséder les qualités du vieux chien de la mère Madelon. « Ce brave caporal, savant s’il en fût, était rusé comme un renard, courageux comme un lion ; il faisait l’exercice et croisait la baïonnette, devinait l’âge du capitaine et se montrait tour à tour acrobate et mathématicien. »
Les Canadiens nourrissent un amour excessif pour les chevaux. Beaucoup d’entre eux se ruinent pour élever des trotteurs. Le premier mendiant, dans les campagnes, veut avoir son cheval. Quêter à pied ! fi donc ! c’est trop mesquin.
Pendant ce dialogue sur le froid, la religion et les chevaux, un étranger s’était approché du Coteau. Il en gravissait la pente un peu rapide, lorsque le meunier l’aperçut.
— Eh bin, en v’là un qui a du courage, dit-il, il grimpe la côte avec un gros sac de cuir… C’est probablement un petit marchand d’épingles.
— Un marchand d’épingles, avec un sac de cuir ! ça ne s’est jamais vu, répondit la mère Marguerite. C’est sans doute un…
Pan, pan, pan !…
— Entrez, entrez, cria le meunier. Il fait frette, l’ami.
— Très froid… temps dur.
— Asseyez-vous. Il faut avoir des affaires bin pressantes pour marcher aujourd’hui.
— C’est mon cas, monsieur. Je possède un immense trésor et je voudrais que tous mes compatriotes fussent riches comme moi.
— Une mine, peut-être ?
— Vous y êtes, monsieur.
— Et vous voudriez que chacun y aille faire des fouilles ?
— Précisément.
— Offre-t-elle des avantages ?
— Incalculables.
Le visage du vieux Rochette s’illumina tout à coup. Il était avare.
— Des mines, de l’or, fit-il, ça offre des avantages, une fortune peut-être. Ah ! si j’étais jeune, monsieur, j’irais vous en retourner un bon coin.
— Vous pouvez tout de même y prendre part, ajouta l’étranger ; les vieillards y sont tout particulièrement intéressés.
— Mais ousse qu’elle est donc votre mine ? grommela la vieille Marguerite.
— Dans mon sac, madame.
— Je m’en doutais bin. Vous êtes un de ces vendeurs de Bibles, n’est-ce pas ?
— Oui, madame, j’offre l’Évangile de Jésus-Christ.
— Dans ce cas, vous pouvez passer la porte.
— Allons, sois un peu plus polie, toé, avec les gens, commanda le meunier.
— Asseyez-vous, dit Florian, je suis bien aise de vous voir et je serai heureux de vous entendre.
Le père Rochette avait perdu son illumination ; il ne rêvait plus aux trésors. Le mot de Bible l’avait fait frissonner jusqu’au cœur. La mère Marguerite serrait convulsivement son manche à balai et répétait d’une manière incohérente : pas besoin d’Évangile ici… nous avons M. le curé. Le missionnaire, cependant, leur expliquait la nature de ses livres. Tous parlaient d’un Sauveur qui s’est offert pour sauver les pécheurs, et qui apporte aux cœurs brisés des trésors de paix, de joie et de pardon. La meunière n’écoutait pas. Le flot de la haine bouillonnait dans son âme ; toute l’épouvante du fanatisme brillait dans son regard ; elle se mordait les lèvres, chantait un couplet, de dépit, sans doute, voyageait par la chambre et faisait un bruit à étourdir les sourds. Tout à coup, perdant l’équilibre, elle déversa sur le colporteur tout un déluge d’injures et menaça de le frapper s’il ne s’éloignait au plus vite. Devant la dignité du bâton, le vieux pionnier de l’Évangile se retira avec calme.
La logique du tisonnier peut sourire au prêtre d’une église déchue et aux adorateurs d’une idole infâme, mais en face de procédés semblables, l’homme spirituel sait remettre son épée dans son fourreau.
Le digne serviteur du Christ descendit le coteau avec la pitié dans l’âme et la prière sur les lèvres. N’avait-il pas souffert l’affront, le mépris, les outrages ? N’avait-il pas enduré les privations, la fatigue et l’injustice ? Pourquoi se serait-il découragé en essuyant une nouvelle persécution. D’ailleurs, ce qui cause le plus de tristesse au cœur d’un missionnaire, ce ne sont ni les outrages, ni les coups qu’il reçoit, mais c’est la pensée qu’il y a des âmes immortelles emmaillotées dans les linges de la superstition, âmes qui dépérissent faute d’un rayon de lumière venant du Soleil de la grâce.
Le pieux colporteur n’était pas à deux arpents de la maison que la scène devenait passablement orageuse au Coteau. Florian, qui comprimait depuis longtemps son indignation, éclata en paroles amères contre l’indigne conduite des prêtres. Ceux qui l’écoutaient n’eurent pas la force de lui répondre. Je crois même que la vieille Marguerite se sentit honteuse de son acte de fanatisme. Elle avoua avoir agi un peu trop sévèrement. Mais que faire ? Le devoir avant tout. Ne fallait-il pas bâtonner le malheureux hérétique afin de faire ses Pâques ? Le curé l’exigeait, et le curé c’était Dieu.
Adéline censura fortement son mari, qui s’était permis d’incriminer sa mère, à elle.
— Pourquoi ne reviens-tu pas à la bonne religion ; le trouble cesserait dans la famille ; tu serais aimé de mes parents et de M. Nicette.
— Je ne tiens guère à l’affection de ton curé, et, de ta religion, j’ai jusqu’au cou ; on y meure là-dedans. Ce n’est pas moi qui jette le trouble dans la famille, c’est ton confesseur qui, par parenthèse, n’a jamais voulu me prouver mon erreur.
— C’est tout de même drôle, remarqua le père Brunel, que M. le curé n’ait jamais voulu discuter avec Florian.
À ces mots, le vieux Rochette, qui s’était senti jusqu’alors comme cristallisé sur sa chaise, se permit d’ouvrir la bouche pour affirmer que le curé n’avait pas peur de M. Cimon. Et, se levant, il souhaita le bonjour à la compagnie.
L’inflexible meunière se retira dans sa chambre en marmottant : Cet infâme peut nous faire changer de religion. Il faut que ça finisse ; j’irai voir M. le curé demain.
Le reste du jour fut excessivement triste. On sentait quelque chose de sombre s’accumuler sur le Coteau. La joie ne venait plus battre de son aile au foyer domestique. À peine un pâle sourire effleurait-il en passant tous ces visages chagrins. Plus d’épanchements, plus d’union, plus de rapports intimes, mais la défiance, la haine, l’espionnage et les mots qui font mal.
Quelle déception amère pour ces jeunes époux, qui voyaient leur bonheur pillé par les odieuses machinations d’un prêtre. Adéline s’apercevait bien qu’il y avait quelque chose d’infâme dans le rôle qu’on lui faisait jouer ; mais que faire ? Elle était catholique et le curé la surveillait de si près ; il faisait passer devant son âme tant de visions sombres si jamais elle faiblissait en face du devoir, qu’elle se sentait comme broyée par la main de l’Église chaque fois qu’un mouvement généreux soulevait sa poitrine angoissée. Elle se soumettait sans réfléchir, sans penser et sans bien savoir même ce qu’elle faisait. C’était une machine que l’on avait placée sur le sentier du fils Cimon, machine qui devait poignarder à droite et à gauche jusqu’à ce que le ressort se brisât. L’Église romaine crée de ces héroïsmes-là. Elle n’inspire pas au cœur l’esprit de sacrifice, elle ne fait pas que l’homme s’offre, s’il le faut, en victime libre pour le bien, mais elle s’empare de sa personne et la place elle-même sur l’autel sanglant. L’être humain devient bête de somme avec elle. Après qu’elle a tué en lui la réflexion, elle le vend, l’échange, en retire du bénéfice et moralement l’égorge au besoin.
Florian sentait la vérité de toutes ces choses. Il voyait aussi combien avait été grave sa légèreté et funestes ses lâchetés du passé. Se marier avec une personne qui méprise le Dieu qu’on adore, n’est-ce pas jeter le désaccord dans la famille, et faire vibrer une note douloureuse dans la vie ?
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