Chapitre 6 Une fleur sur un sentier aride
Après la visite du colporteur, la mère Marguerite était courue au presbytère, avait raconté avec larmes l’odieuse conduite de son gendre et imploré le pardon en même temps que les conseils de son curé.
— À quand la naissance de l’enfant, demanda ce dernier ?
— Dans trois mois, mon très cher père.
— Dans trois mois !… Eh bien il faut faire encore quelques efforts jusqu’à ce temps et avoir confiance en Marie.
— Oui, mon père.
— Faites dire deux ou trois messes, ça ne coûte pas cher. Peut-être qu’un vœu à la bonne Sainte Anne opèrerait miraculeusement, surtout si vous ajoutez une offrande… Ah ! l’offrande, il ne faut pas l’oublier, par exemple ; c’est un sacrifice que l’Église accepte toujours.
— Et vous pensez que ça changerait mon gendre ?
— Cela ne lui fera toujours pas de mal. Et après tout, s’il ne veut pas se soumettre, nous avons des moyens puissants. On ne se moque pas de son curé.
— Oh ! pour ça, y a pas de danger…
— Je veux dire que si Florian ne se courbe pas sous le poids des salutaires admonitions que l’Église trouve charitable de lui adresser, nous toucherons un peu à la corde du cœur.
— Il en aurait bin besoin, je vous assure. Il y a longtemps qu’on aurait dû commencer par là. Je n’ai jamais vu un cœur si dur.
— Nous l’amollirons. Les douleurs morales ont toujours un bon effet. Si votre gendre ne consent pas à faire baptiser son enfant par l’Église, nous le priverons et du nouveau-né et de la mère, diète très douloureuse et qui produit des merveilles. Un père, il a beau être protestant, aime quand même ses enfants ; et, lui arracher un fils, c’est comme si on lui arrachait le cœur.
Le visage de la meunière s’illumina d’un sourire. Cette manœuvre infâme lui paraissait encore bien douce. Pour l’hérétique, y a-t-il une angoisse trop poignante, un supplice trop cruel !… Il est un fait, que plusieurs ont dû remarquer comme moi, c’est que, chez les nations catholiques, le cœur est plus féroce que chez les nations protestantes. Au Canada, par exemple, la jeunesse de nos campagnes éprouve un plaisir exquis à dénicher les oiseaux, à torturer les animaux inoffensifs, à faire battre des coqs ou à exciter les chiens à s’entre-déchirer. On abîme de coups les bêtes domestiques ; les parents corrigent brutalement leurs enfants, et les enfants se montrent les dignes fils de leurs pères. Bon chien chasse de race, dit-on.
Un célèbre auteur a dit que la cruauté est le dernier échelon de la dépravité humaine. Hélas ! ne pourrait-on pas dire souvent que le romanisme est une infâme dépravation !…
Mais pardon, lecteur, je reviens à la mère Marguerite qui retourna au Coteau toute calmée, et presque souriante. Florian eut même son quart d’heure de caresse ; c’était chose inouïe, et le mari persécuté comprit tout d’abord que cette réconciliation était feinte, que ce baiser était traître et que si on lui offrait quelques rayons de miel, c’était afin de lui faire avaler le poison. Il savait bien qu’on jouerait le gros jeu le jour où le ciel le rendrait père, mais il était décidé de résister à l’orage. D’ailleurs, il se berçait dans l’espérance qu’une fois séparé de la famille Brunel et vivant seul avec sa femme et son enfant, l’amour, la joie et la paix refleuriraient sous son humble toit. Quatre mois au plus, se disait-il, et j’en aurai fini avec la tyrannie du prêtre. L’espérance est une belle chose dans la vie, mais lorsqu’elle ne s’élance pas du cœur de l’homme au ciel, elle se change souvent en une amère dérision. C’est ce qui arriva au fils Cimon qui, nous devons l’avouer, cherchait beaucoup plus sa force en lui-même, dans ses résolutions, son orgueil, sa haine surtout, que dans la prière au pied de la croix.
La naissance d’un fils est une date heureuse dans la vie d’un homme de cœur. Sans doute que la famille accumule de grandes responsabilités sur les parents ; mais comme elle est un don de Dieu, elle est un rayon de joie, un épanouissement d’amour dans la maison. Et puis,
L’enfance aux riantes couleurs
Donne la poésie à nos vers, comme aux fleurs
L’aurore donne la rosée !...
Le cher « enfantelet » d’Adéline, avec sa petite tête blonde ressemblait à une rose délicate poussée le long d’un sentier aride, à un sourire d’innocence dans le ciel sombre de la vie du Coteau.
Pauvre enfant, tout jeune encore et sans le savoir, il allait devenir une source d’amertume pour son père. Il est vrai que malgré ses huit jours, la mère Brunel n’avait osé agiter la question du baptême. Était-ce parce que des sentiments plus humains s’étaient fait jour dans l’âme de la dévote ! Florian ne partageait pas cette opinion. Il voyait sa femme dans un état d’extrême faiblesse et pensait que si l’on gardait le silence, c’était afin de la sauver. En effet, dès que la malade fut convalescente, la meunière, prenant le petit Charles dans ses bras, s’approcha de son gendre, et d’une voix mielleuse lui dit : – Écoute, mon ami, il ne s’agit pas de laisser périr ce petit ange. S’il mourait sans baptême, il ne verrait jamais Dieu. Aujourd’hui, nous allons le porter à M. le curé ; tu nous suivras ; je serai sa marraine et son grand-père lui servira de parrain.
— Jamais le petit Charles ne passera par les mains du prêtre. Ce n’est pas l’eau qui sauve.
— Et qui donc va le sauver ?
— Le baptême du Calvaire, le lavage de l’âme dans le sang de la croix. Croyez-moi, le prêtre vous trompe, il règne sur vous en despote et non en véritable pasteur.
— Il faudra bin que tu te résoudes à le conduire à l’Église, ou bin tu auras du fil à retordre, mon entêté.
— Ne vous fâchez pas, mère, ne vous fâchez pas.
— Comment, ne pas me fâcher !… D’ailleurs, il faut que cela finisse… Ne voilà-t-il pas mon dinde de mari qui prend ton parti, et Adéline aussi te traite avec beaucoup trop de douceur.
— Allons, maman, dit Adéline, soyez patiente.
— Il y a assez longtemps que je patiente… On verra si cet enragé est plus fort que notre sainte mère l’Église et que la sainte Vierge. Quand je pense que j’ai adressé à cette bonne mère tant de chapelets, que j’ai fait chanter trois messes ; que j’ai accompli une neuvaine, et tout cela pour cet indigne protestant ! Ah ! M. le curé va couper court à ta mauvaise influence… Tu refuses d’obéir ?… tu partiras. Je garderai ma fille et son enfant.
— Mais Florian n’est pas méchant, répondit la jeune femme. Il vous aime et vous aurez raison de lui plus tard… C’est triste une séparation !… Cela me fait frémir.
— Écoute, ma fille, ton mari n’est pas méchant, c’est vrai ; mais c’est un hérétique et qui ne veut pas se convertir. Il est impossible que tu puisses faire ta religion avec lui et les liens qui vous unissent doivent se briser. Rappelle-toi les bons conseils de M. Nicette.
— Oui, je me les rappelle !… Les liens qui nous unissent doivent se dissoudre si le prêtre l’exige. Mais M. Nicette sait-il que l’on ne brise pas les liens de l’amour sans briser le cœur… Le sais-tu, toi, mère ?
— Je sais une chose, c’est que tu ne dois pas aimer l’hérétique.
— C’est parfaitement vrai, mais Florian est mon mari. Je déteste l’hérétique, et j’aime mon mari.
— L’amour pour l’Église doit seul faire tressaillir ton âme, a dit M. le curé. N’as-tu donc pas appris toutes ces choses au couvent ?
— Puisqu’il faut obéir, j’obéirai, et puis se tournant vers son mari : Ah ! Florian, ne veux-tu donc pas me rendre heureuse ? laisseras-tu gémir ta femme et ton enfant ! Tu vois, il faut te soumettre ou bien partir.
Florian ne répondit rien. Il était pâle et tremblant. L’affection pour sa femme et son enfant, la haine pour le prêtre, le chagrin qui consume et la colère qui bouillonne se partageaient tour à tour son pauvre cœur. Il aurait voulu parler, mais les mots ne venaient pas ; sa poitrine était gonflée de soupirs, mais les larmes refusaient de couler. D’amers regrets déchiraient sa conscience. Sa position lui était odieuse. Rome allait le broyer. Que faire ? À travers la flamme qui dévore la victime passe quelquefois un bras menaçant. Ailleurs ce sont des cris d’épouvante qui font tressaillir les bourreaux. D’autres martyrs affrontent avec calme toute l’horreur de la persécution, mais les uns comme les autres éprouvent un sentiment commun, l’impuissance en face de cet infernal engrenage qui les tue… Que faire lorsque la force vous étreint, lorsque l’Église papale, cette pieuvre aux mille antennes, vous suce le sang et la vie ? Florian sortit dehors et pleura.
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