Chapitre 7 Le curé chez le père Brunel
M. Nicette, curé de la paroisse, trouvait le temps bien long ! Il avait appris la naissance de l’enfant, et à chaque heure du jour il s’attendait de le voir arriver, conduit par la mère Marguerite et Florian Cimon. Mais rien ne remuait. Signe alarmant. Si la brebis galeuse communiquait sa maladie à tous les habitants du Coteau, se disait le curé, j’aurais été finement joué !… Allons, il faut de l’action en toute chose. Après ce monologue, il s’approcha d’un gros cordon de soie bleue et l’agita violemment. Le domestique parut.
— Mes chevaux à la voiture, vite, Jacques, vite je suis pressé.
— Laquelle, M. le curé !
— Quoi, laquelle, laquelle ? prend Bichon et attelle au carrosse.
— Oui, M. le curé.
— Et fais vite.
— À la minute, M. le curé.
Jacques Cirroine fit la révérence et courut à l’écurie. Il connaissait son maître de vieille date et savait que le moindre retard lui donnait sur les nerfs.
M. Nicette, cependant, pouvait être considéré comme un heureux du siècle. Que manque-t-il à l’homme qui possède une grande cure et toute une population qui l’adore !
Volonté de fer, ton impératif, il ne parlait que le langage de l’apostrophe, comme dirait P.-L. Courier, et tout cédait devant lui. À le considérer dans sa conduite, c’était bien Tarquin le Superbe, se promenant dans la paroisse et de sa baguette faisant courber toutes les têtes qui dépassaient le niveau de l’obéissance. D’ailleurs, il gérait toutes les affaires de l’arrondissement ; à l’église, à l’école, au conseil municipal, sa parole faisait merveille. Lorsqu’il s’agissait d’élection provinciale, il était généralement court : « Voici le temps où vous devez agir en hommes. Votez selon votre conscience, mais rappelez-vous que le bon parti est toujours le parti de l’Église. Gardez-vous de la canaille qui cherche à miner la religion et à détruire la dîme. Votez selon votre conscience, votez librement, votez pour ceux qui soutiennent l’Église. »
Ah ! s’écriait le peuple, a-t-il bin parlé, notre curé ! Il nous l’a bin dit de voter librement, et surtout de voter pour les bleus. Vive les bleus !… 1
Le catholique romain a rarement une autre conscience que celle de son curé. Agis selon ta conscience, c’est leur dire : agis selon ton Église.
Mais, revenons à nos moutons. M. Nicette savait toujours où poser le pied, dans quelle affaire que ce fût. Il imposait de fortes contributions aux habitants dans le but de bâtir, de démolir, de rebâtir, d’allonger ou de réparer, soit le presbytère, soit la sacristie, soit l’église elle-même. Cœur de bronze, il se sentait la force d’arracher à la veuve, aux orphelins, la seule vache que leur avait laissée le père mourant. Sans doute, c’était dans un bon but : il fallait bien marmotter quelques mots de latin devant le grand autel, sans quoi l’âme du défunt serait encore dans le purgatoire.
Gros, gras, M. Nicette avait l’air de ne pas trop souffrir de la mortification du jeûne. Il supportait vaillamment les temps de pénitence, et les jours de carême. Après l’énumération de ces défauts que les fidèles qualifiaient d’excellentes vertus, Marot aurait ajouté :
Au demeurant, le meilleur fils du monde.
Son allure, en arrivant au Coteau, n’avait rien de bien pacifique. Oubliant sa prodigieuse pesanteur, il voulut descendre de voiture avec toute la prestesse d’un jeune homme. La chose tourna mal, car s’embarrassant dans les guides, il alla rouler de tout son long sur un sol passablement dur. Bichon eut peur, fit cinq ou six sauts, traînant d’une manière impitoyable son pauvre maître qui, dit-on, laissa passer deux ou trois petits jurons. Ce préambule était mauvais. Quand on a une écorchure au nez, une blessure au genou, et du fiel plein le cœur, on n’est pas disposé, croyez-le bien, à toute sorte de ménagements. M. Nicette entra chez le meunier sans frapper.
— Ah ! c’est vous, M. le curé, s’écria la mère Marguerite, toute tremblante ; j’allais justement partir pour aller vous voir. Si vous saviez quelle chicane nous avons vu à matin ! j’ai pleuré, tenez, j’ai pleuré…
— Il ne s’agit pas de tant pleurer, interrompit le prêtre d’une voix sourde ; il faut obéir aux ordres.
— Impossible de convertir mon gendre… c’est le diable, M. le curé. Il faudra que vous appliquiez le gros remède, comme vous dites.
— Où est-il, votre pédant d’hérétique ? Ah ! que le monde est corrompu, père Brunel !
— Florian est sorti un peu avant votre arrivée, répondit le vieillard.
— Dans ce cas, amenez l’enfant, nous allons le faire chrétien, et se dirigeant vers la jeune mère en pleurs, il administra le baptême au petit Charles, sans plus de cérémonie. Maintenant, ajouta-t-il, l’ennemi doit quitter la maison. Vous êtes assez riche, père Brunel, pour subvenir aux besoins de votre fille et faire élever chrétiennement ce petit garçon.
Le meunier inclina tristement la tête et allait répondre, lorsque Florian entra, pâle et le visage contracté. Le curé, posant sur lui son œil plein de feu, lui dit d’un ton sec :
— Puisque vous persistez dans votre croyance diabolique, je vous oblige de quitter cette famille. Les liens qui vous unissaient à cette jeune femme, à cet ange que vous n’avez pas su rendre heureux, je les brise à cette heure même.
— Au nom de qui, M. le curé ? Quel pouvoir avez-vous donc, ô homme perfide, ô monstre de cruauté ! On dirait que chaque mouvement de votre cœur est un mouvement de haine. Vous immolez tout à la haine, hommes et vérité. Ce que vous ne pouvez ternir ni souiller, vous tâchez de le détruire. La vertu vous condamne, la liberté vous irrite, la franchise vous blesse, la dignité personnelle vous rend furieux ; tout ce qui ne rampe pas à vos pieds excite votre vengeance. Je vous connais !… Vous avez sacrifié mon repos à votre ressentiment ; vous avez ourdi de noirs complots qui compromettent mon bonheur et vous cherchez à détruire l’affection dans le cœur de ma femme. Ô cœur sec ! ô maint sacrilège ! crois-tu pouvoir briser les liens sacrés du mariage ! Et la loi donc ?
La loi, à cette époque, c’était le prêtre.
Le dédain et l’indignation que renfermaient les paroles du jeune époux firent bondir le curé comme un vieux lion blessé au cœur. Il devint blanc, les lèvres lui tremblèrent. Il y avait comme un mouvement épileptique dans tous ses membres. Jamais il n’avait reçu pareille insulte en pleine figure. Il traversa la salle et sortit sans mot dire. Une minute après, Bichon emportait son maître à grande vitesse, laissant la famille Brunel dans une étrange situation.
— C’est fini, c’est fini, se lamenta la vieille Marguerite en pleurant ! Dimanche, quel sermon terrible va faire M. le curé ! ça va tout rouler sur nous, le monde va nous montrer du doigt !… Quelle honte !… Ah ! si mon défunt père vivait encore, jamais il ne supporterait une pareille chose !… Et sans attendre de réponse, elle courut se coiffer de son bonnet à garniture, fit toilette en cinq minutes et partit à la poursuite de son confesseur.
Florian voulut consoler sa femme, elle le repoussa. Le père Brunel réprimanda vivement son gendre à cause de son imprudente conduite. Insulter M. le curé, jeter le déshonneur sur sa vieille tête grise, c’était trop fort.
— Si tu ne veux pas te soumettre, Florian, tu imprimeras sur mon front la tache de la honte. Vois-tu, la paix est nécessaire avec l’Église, autrement tout va mal.
Le beau-fils rebelle protesta énergiquement contre la tyrannie du prêtre. Il mit en parallèle les procédés de l’Église romaine et ceux de l’Évangile, conjurant sa femme et son beau-père d’obéir à Dieu plutôt qu’aux hommes. Le meunier reconnaissait bien l’hypocrisie du prêtre ; il trouvait consolante la vérité évangélique et pourtant il n’avait pas la force de vivre pour la vérité. L’erreur papale est si douce ! C’est l’oreiller sur lequel viennent s’appuyer les générations qui se laissent aller à la dérive de la vie.
La vérité demande une action vivante, une sainte résistance, un cœur fécondé par l’amour, une âme qui s’épure et se retrempe dans un combat continuel et sous la puissance de l’esprit divin. Et pour que l’homme embrasse ainsi l’Évangile dans sa plénitude, il lui faut autre chose qu’un désir vague, qu’un pouvoir naturel.
Pauvre vieillard du Coteau ! il aurait voulu quitter Rome, et cette pensée le faisait trembler comme un criminel marchant à l’échafaud. Il entrevoyait la lutte, la persécution, l’angoisse et il se cramponnait à la barque vermoulue du saint siège.
Y a-t-il une tristesse capable d’égaler celle qui s’empare de l’esprit à la vue de tant de personnes qui passent leur existence à sommeiller sur une erreur ? L’indifférence conduit l’homme doucement jusqu’au bord de l’abîme et, l’arrachant de ses bras, elle le dépose sur le dernier flot qui expire. L’homme alors se réveille couvert de honte, brisé et sanglant. Il est en face de son juge.
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