Chapitre 8 Le départ
En hiver, le père Rochette portait un pantalon d’étoffe grise, un gilet d’étoffe grise, et une bougrine d’étoffe grise. Son long bonnet de laine bleue, la tuque traditionnelle des Canadiens, lui couvrait le sommet de la tête, le front et les deux oreilles. Il portait aussi des mitaines en peau de mouton, et des souliers de bœuf. Ce costume, tout primitif qu’il était, ne manquait pas d’originalité ; qui sait ? un poète y eût peut-être trouvé de la poésie.
En été, c’était chemise de toile, culotte de toile et blouse de toile. Le père Rochette était donc de toile habillé lorsqu’il sortit de sa maison, un matin du mois de mai 1846. Et malgré l’air un peu vif qui soufflait, il ne frissonnait pas. Au contraire, il courait de maison en maison, le visage tout rayonnant, et le cœur plein de joie. Aux amis il criait :
— Ah ! pour ce coup, c’est vrai, il est parti.
— Qui donc, Rochette ?
— Eh bin ! ce galeux de Cimon.
— Bonne nouvelle… bonne nouvelle !… mais le Coteau a besoin d’être purifié.
— Il y a encore de l’eau bénite !
— Allons, viens prendre un coup.
— À ta santé.
C’est de mode, dans les campagnes, d’arroser toute bonne nouvelle d’une ou de deux bouteilles de whisky. D’ailleurs, la circonstance était exceptionnelle. Le départ de l’hérétique soulageait d’un immense fardeau. Il était donc permis aux cœurs pieux de se bien réjouir. Quelle aubaine pour l’Église ! Comme la sainte Vierge s’était montrée puissante ! Le curé même trouva moyen de dérider son front sévère, ce jour-là. Il avait une verve désopilante et vidait son verre tout comme un homme ; seulement il eut le soin de joindre ses malédictions aux blasphèmes du peuple à l’adresse de Florian qui s’éloignait le cœur navré.
Pauvre Florian ! Comme les remords étaient cuisants ! Chacune de ses fautes lui apparaissait semblable à de larges taches noires imprimées sur sa conscience. Connaissant ce cri de douleur d’un poète, il l’eût répété avec tristesse :
Ah ! malheur à celui qui laisse la débauche
Planter le premier clou sous sa mamelle gauche !
Le cœur d’un homme vierge est un vase profond.
Et si la première eau qu’on y verse est impure,
La mer y passerait sans laver la souillure,
Car le vase est immense et la tache est au fond.
Mais si l’homme est impuissant à se consoler de la douleur du péché ; s’il lui est impossible d’effacer la tache impure du mal, il possède, heureusement, l’éternel Réparateur, Jésus, l’ami du coupable.
Hélas ! le lecteur le sait ; malgré son zèle apparent pour la vérité, le fils Cimon n’était pourtant pas intimement uni à la vérité. Pourquoi avait-il abandonné sa femme et son enfant ? Pourquoi n’avait-il pas lutté jusqu’au bout, opposant la prière à la persécution, l’amour au mépris et au dédain, le calme d’une âme forte aux agitations fiévreuses du prêtre ? Dans cette atmosphère malsaine du monde, il avait perdu l’équilibre moral. Le sentiment religieux chez lui était émoussé. D’ailleurs, sa position était des plus pénibles. Le curé avait lancé ses foudres sur le Coteau. Était défendu d’aller au moulin chez le père Brunel, défendu de travailler pour lui, défendu de lui vendre ou de lui acheter quoi que ce soit. L’excommunication était en règle. Le bras de fer de l’Église saisissait sa victime pour la plonger dans la honte et le malheur. Il fallait ou céder ou mourir.
La catholicisme au Canada était alors une puissante machine qui broyait les cœurs, étreignait les consciences et enfermait la pensée dans un étui d’airain.
Lorsque la vieille Marguerite vit l’effroyable tempête se déchaîner sur le Coteau, elle chercha à la conjurer par une foule de cérémonies plus ou moins ridicules. Elle se rendait à l’église tous les deux jours, faisait force chemins de croix, récitait des litanies, des chapelets, des Pater, des Ave, se fatiguait le corps et l’âme et toujours sans voir se manifester le moindre changement. Chaque fois qu’elle retournait au logis, elle était plus abîmée que la veille. Les jours se passaient dans la tristesse ; la nuit, venaient les réflexions amères, les songes terribles.
Adéline, tourmentée par sa mère, rendue folle par le prêtre, avait fini par se laisser persuader que tout ce mal était une juste punition du ciel, et qu’elle devait se soumettre. À force d’adresse et de perfidie, on avait même fait germer dans son cœur des sentiments de haine pour son mari. Une goutte d’eau dans un vase trop plein le fait déborder, une parole de mépris pour un cœur gonflé d’amertume, le brise. Adéline méprisa son mari. Il devint la bête noire de tout le monde, la victime que l’on devait frapper sans miséricorde.
Le soir avant la séparation, la discorde faisait fureur au Coteau. Les mots acerbes se plantaient comme des clous dans les cœurs. Personne ne soupa. La meunière avait les yeux enflés, le visage sombre. Il y avait là, dans cette poitrine de soixante ans, une de ces haines aveugles et féroces qui ne s’éteignent qu’au tombeau. Elle était du bois dont on fait les bourreaux de l’Inquisition. M. Nicette le savait. Aussi ne manqua-t-il pas de verser dans cette vieille âme tout le fiel de son Église. Florian, d’abord, supporta avec un regard stoïque l’avalanche de menaces que lui déversa sa belle-mère. Mais lorsqu’il vit le meunier le condamner et Adéline lui dire qu’elle ne l’aimait plus, et qu’elle le maudissait, il devint furieux.
— Eh bien, cria-t-il à sa femme, ce n’est pas moi qui te laisse, c’est toi qui me chasse. Je fuirai le nid de la haine et des superstitions ; j’irai pleurer loin de ma patrie et de mon enfant ; j’irai maudire le jour où tu m’as séduite, le jour où j’ai lié ma vie à celle d’une infidèle !… Oui, je partirais joyeux, si ce n’était mon enfant… Ici Florian ne fut plus maître de sa douleur, il éclata en sanglots.
Ce spectacle d’un cœur qui se brise émut quelque peu le reste de la famille. Une larme coula sur la joue pâle d’Adéline. Cependant l’émotion fut passagère. La voix rude du curé semblait répéter : en avant ou le déshonneur et la mort !
— Je ne te plains pas, démon de protestant, hurla la mère Marguerite. Tu vas décamper de ma maison. Nous en avons déjà assez enduré à cause de toi… Ah ! quel malheur de t’avoir donné ma fille !
— Votre maison est devenue un enfer pour moi. Je vous quitte, mais sachez que votre conduite est odieuse et que Dieu vous en demandera compte.
— Ne recommence pas tes sermons, tu m’agaces les nerfs… Si j’étais homme, il y aurait longtemps que je t’aurais jeté à la porte. Va-t’en.
— Va-t’en, cria Adéline.
— Quitte-nous, dit le père Brunel, et sois plus heureux loin du Coteau.
— Merci, brave vieillard.
Il était très tard lorsque Florian monta chez lui. Le matin, au point du jour, son sac était prêt. Il fit deux ou trois fois le tour de sa chambre, adressa un dernier adieu à sa femme, auquel elle ne répondit pas. L’indifférence l’avait glacée. Il s’approcha de son fils qui dormait paisiblement sur sa couche, et, se penchant sur lui, il le baisa. L’enfant frissonna. Le père était plein d’angoisse. Il regarda sa femme, étouffa un sanglot et partit.
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