‹ La maîtresseChapitre 12 sur 31 · 2.9 L’alerte.

2.9 L’alerte.

Maurice ne dit pas ces mots pour la flatter, car, depuis un instant, il ne l’écoute plus. Il écoute des feuilles qui semblent régler leur froissement sur sa marche. Elles se taisent quand il s’arrête, et quand il repart, aussitôt elles craquent.

C’est sûr que quelqu’un de mal intentionné suit le couple à travers les arbres, en se cachant. Et Blanche qui, tout à l’heure, s’effrayait sans raison, parle haut maintenant, laisse éclater une joie innocente, ne soupçonne rien et gourmande Maurice.

BLANCHE : Qu’avez-vous qui vous absorbe ?

MAURICE : Ne vous occupez pas de moi. Continuez à parler.

BLANCHE : J’ai même envie de chanter, mais accompagnez-moi.

MAURICE : Ah ! taisez-vous donc.

BLANCHE : Vous m’écrasez le poignet. Mon Dieu ! que se passe-t-il ?

Il se passe que des branches déplacées ont fouetté le visage de Maurice et qu’un ennemi va s’élancer des arbres. Maurice tire son couteau, le brandit, et s’écrie d’une voix frémissante : « Qui va là ? Qui va là ? »

BLANCHE : Il est fou ! Le voilà fou ! Lâchez-moi ! Ne me tuez pas ! Au secours !

MAURICE : Arrêtez-vous, madame. Où fuyez-vous ? Restez près de moi afin que je vous protège.

BLANCHE : Monsieur, fermez d’abord votre couteau et rentrez-le. Qu’y a-t-il ? Qu’avez-vous vu ?

MAURICE : Je n’ai rien vu. J’ai deviné qu’un rôdeur nous épiait, nous suivait pas à pas, pour nous voler, sans doute, tandis que nous causions intimement. J’ai crié quand je l’ai senti trop près. Il s’est sauvé.

BLANCHE : Bien vrai ? Ce n’était pas sur moi que vous leviez votre couteau ?

MAURICE : Bon ! vous me preniez pour un assassin.

BLANCHE : Oh ! j’ai cru que vous perdiez la raison et que ma dernière heure sonnait. Vous aviez une attitude terrible. Deux yeux flamboyants vous sortaient de la tête et votre couteau projetait des éclairs.

MAURICE : À ce point ? Je comprends que le rôdeur ait disparu.

BLANCHE : Mon ami, ce n’est pas un rôdeur ; c’est le gouvernement.

MAURICE : Encore !

BLANCHE : Oui, oui. Cette fois, c’est lui.

MAURICE : À votre tour, vous déraisonnez. Qu’entendez-vous par ce gouvernement flairant notre piste, à cette heure, en pareil lieu ?

BLANCHE : Je vous dis que c’est lui. Courons du côté des lumières.

MAURICE : Vous attraperez du mal. Vos joues sont moites. Vous tremblez sur vos jambes. Ralentissons. Je vous affirme que le gouvernement dort et que le rôdeur est loin. Il n’y a plus aucun danger. J’ai été volé cent fois ainsi. On cause, on s’assied, et, doucement, une main se glisse dans votre poche, retire un porte-monnaie et s’esquive.

À part ça, les rôdeurs sont de braves gens et ne tuent personne. La série d’incidents ridicules continue. Espérons qu’elle touche à sa fin et calmez-vous.

BLANCHE : C’est vous qui m’avez entraînée dans ce bois. Je jure bien de n’y plus revenir.

MAURICE : Je suis d’avis qu’il vaudrait mieux rester chez nous.

BLANCHE : Chacun chez soi. J’éviterais ces sottes émotions qui me vieillissent.

MAURICE : Heureusement, nous voici au milieu des lumières. Elles emplissent nos yeux et nos coeurs. Elles nous raniment. Ne demeurez pas défiante. Souriez.

BLANCHE : Oui, je sourirai, dans un instant. L’effet de la secousse persiste. Savez-vous que pour vous échapper, j’ai sauté des bancs, troué des broussailles, bondi par-dessus un tronc d’arbre abattu ? Je ne me croyais plus si leste et je m’étonne d’être vivante ; laissez-moi souffler, laissez-moi avoir peur encore un petit peu.

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