3.1 Inventaire.
Rouge sous sa voilette comme la doublure du petit sac qu’elle porte à la main, Blanche entre dans la chambre de Maurice.
BLANCHE : Ah ! il faut vous aimer ! J’ai cru que le patron de l’hôtel allait m’arrêter, quand je suis passée devant la loge, sans rien dire. Dans le couloir, je marchais comme au bord d’un trou. Les numéros ne se suivent pas, et mes gants frottés contre le mur sont pleins de crasse.
MAURICE : Chère amie ! De temps en temps, j’ouvrais la porte pour vous guetter, vous prendre par la main. Je venais de la fermer. Je ne vous entendais pas. Vous marchiez si doucement. Enfin je vous ai manquée. C’est toujours ainsi que ça se passe. Mais vous voilà. Défaites-vous. Ôtez votre manteau, votre chapeau. Comment vous portez-vous ? Avez-vous froid ! Voulez-vous que j’allume du feu ? Il est tout prêt. Je n’ai qu’à mettre une allumette.
BLANCHE : Oh ! non, j’étouffe assez.
MAURICE : Voulez-vous prendre quelque chose, un verre d’eau sucrée avec du cognac dedans ?
BLANCHE : Non, je n’ai pas soif. Je voudrais seulement m’asseoir.
MAURICE : Tenez, dans mon fauteuil. Vous serez mieux que sur une chaise. Vous regardez ma chambre ?
BLANCHE : Oui. Elle paraît un peu petite.
MAURICE : Pour trente francs par mois, dans ce quartier, c’est tout ce qu’on trouve : une table, deux chaises, un lit. Le lit est très bon.
BLANCHE : Jamais je n’avais vu une chambre de garçon. C’est drôle.
MAURICE : C’est drôle à voir une fois. On s’y habitue.
BLANCHE : Les dessins de vos rideaux me réjouissent. Là, on dirait un homme qui bêche.
MAURICE : Vous vous trompez. Il passe une rivière, dans un bateau. La bêche, c’est un bateau.
BLANCHE : Je distingue mal. J’ai trop chaud. J’ai de la buée sur les yeux. Votre pendule va bien ?
MAURICE : Elle n’est pas à moi. Elle appartient à l’hôtel et elle va quand je la remonte, rarement. Elle marcherait si je voulais, mais son tic tac m’étourdit. Il me semble être en moi, partir de mon coeur, comme si j’avais une forte fièvre.
BLANCHE : Cette porte donne dans votre cabinet de toilette ?
MAURICE : Non, elle donne dans la chambre de mon voisin, ou plutôt de mes voisins, car j’en ai un nouveau presque chaque nuit. La chambre n’est pas louée au mois. Cela a son bon et son mauvais côté. En général, mes voisins tantôt sont tranquilles et tantôt font du bruit, ce qui donne une moyenne supportable. Au contraire, si j’avais un voisin inamovible, nous chercherions sans doute à nous lier, et on ne sait jamais sur qui on tombe. Je préfère ma solitude. Quant à mon cabinet de toilette, il est dans ce coin, le long du mur, derrière la chaise. On change la serviette à ma discrétion.
BLANCHE : Et les autres ?
MAURICE : Sur le palier, communs à l’étage. Il suffit de pousser.
BLANCHE : Bien tenus ?
MAURICE : Aucun excès. Comme pour la surveillance des squares, on s’en rapporte au public. Du reste, j’y fréquente peu. Dans le jour, j’ai le café, le restaurant, les maisons d’amis où l’on m’invite à dîner, et dans la nuit, je ne me dérange jamais.
BLANCHE : Vous pourriez être malade.
MAURICE : Je n’y tiens guère.
BLANCHE : Personne n’y tient.
MAURICE : J’aurais l’hôpital.
BLANCHE : Ne prononcez pas ce mot. Il sent la farine de lin. On sait quand on entre à l’hôpital, on ne sait plus quand on en sort. Ainsi, aucune parente ne vous soignerait dans votre chambre, ni une mère, ni une soeur. Je suis contente qu’on me laisse ce beau rôle. Je ne vous abandonnerai pas, moi, et j’ai la réputation d’une patiente garde-malade, douce pour ceux que j’aime, s’entend, car les autres me dégoûtent.
MAURICE : Vous êtes une charmante femme, Blanche, et si j’ai quelque petite maladie à faire, je tâcherai de profiter du temps que durera notre amour.
BLANCHE : Toujours, Maurice, toujours.