3.2 La patronne.
BLANCHE : Vous n’avez jamais reçu de femme ici ?
MAURICE : Blanche, vous êtes la première. La patronne même de l’hôtel n’y entre que pour le service. Quand elle m’aime, elle reste discrètement dehors. Voici comment les choses se passent : Je sais que son mari est parti. Je prends un livre, de préférence un livre de vers, sinon un livre de prose que je découpe en tranches minces, et je déclame avec des éclats de voix espacés, comme si je rencontrais régulièrement une fève. Le résultat ne se fait pas attendre. La patronne monte les escaliers, s’assied sur la dernière marche et m’écoute.
Et je l’entends dire :
« C’est moi qui voudrais avoir un petit mari comme ça ! »
Elle le dit gentiment, sans amertume, sans se plaindre d’une union mal assortie. De mon côté, je ne l’encourage pas vers l’adultère. Quand je veux qu’elle redescende, je cesse de déclamer, à moins qu’un voyageur importuné ne m’arrête, en frappant du bout de sa canne le plancher où je trépigne et que j’ébranle.
L’enchantement se brise comme cristal. La patronne retourne à sa loge. Je ferme un livre que je n’ai jamais pu finir. Le silence retombe et tout rentre dans l’ordre.
BLANCHE : Que les hommes sont fats ! Mes compliments pour votre conquête.
MAURICE : Je ne m’en vante point, mais elle en vaut une autre. D’où qu’ils viennent, les témoignages de sympathie flattent ma vanité. On ne s’offre pas tous les jours des femmes comme vous. J’ai pour principe de rester bien avec mes propriétaires. Une fois par mois, la patronne donne un coup d’oeil dans ma chambre et l’enjolive. Je dois à son amabilité ces rideaux où un homme bêche, au moyen d’une barque.
BLANCHE : Et vous lui devez sans doute ces roses sur la cheminée ?
MAURICE : Soyez donc aimable. Je les ai achetées ce matin, en votre honneur, madame.
BLANCHE : Merci, Maurice. Au fond, vous êtes exquis. Elles sentent fort bon.
MAURICE : J’en garantis la fraîcheur. Quoique d’une espèce commune, elles durent longtemps, si l’on prend soin de renouveler l’eau du pot.
BLANCHE : Le pot vous appartient ?
MAURICE : Ah non ! tout de même, j’ai meilleur goût. Quelle horreur, hein ? Je le livre à vos railleries.
BLANCHE : Certes le contenant ne correspond guère au contenu. Mais ce pot n’est pas vilain, il est plutôt bizarre.
MAURICE : Votre indulgence transforme toute ma petite mansarde.
BLANCHE : Au contraire, Maurice, elle m’a plu dès mon entrée. Et nous sommes bien dans une vraie mansarde, n’est-ce pas, au sens exact du mot ? et je pourrai dire maintenant : J’ai vu une mansarde ; je sais ce qu’on appelle une mansarde et j’y ai dormi.