‹ La maîtresseChapitre 16 sur 31 · 3.4 L’ami Osoir.

3.4 L’ami Osoir.

BLANCHE : Maurice, on monte.

MAURICE : Chère Blanche, s’il te plaît, occupons-nous de nos affaires.

BLANCHE : Maurice, entendez-vous ? On frappe.

MAURICE : Qui peut venir à cette heure ?

BLANCHE : Mon Dieu ! si on entrait !

MAURICE : Impossible, Blanche. J’ai donné deux tours de clef et j’ai poussé le verrou.

BLANCHE : On cogne de plus en plus fort. Je me cache sous les draps.

MAURICE : Je vais dire à cet animal qu’il s’en aille.

BLANCHE : Maurice, ne parlez pas, ne me compromettez pas, je vous en supplie. Si quelqu’un me savait ici, je serais perdue.

MAURICE : Je reconnais le coup de poing d’Osoir, un ami intime et discret, mais têtu, je vous préviens. Il vaudrait mieux le mettre au courant.

BLANCHE : Maurice, si vous dites un mot, je me jette par la fenêtre.

MAURICE : Bravo ! voilà une idée ingénieuse qui vous classe honorablement parmi les personnes de sang-froid, chère folle.

BLANCHE : Je suis folle. Mais pour l’amour de moi, Maurice, taisez-vous.

MAURICE : Je me tais. Posez votre main sur ma bouche et que l’ami Osoir démolisse, s’il veut, la maison.

OSOIR : Ouvre donc, Maurice. Dors-tu ? fais-tu le sourd ? Tu es rentré, puisque tes bottines sont là.

BLANCHE : Il écrase nos bottines, les bottines indicatrices.

MAURICE : Ça n’a point d’importance. D’abord, je peux très bien, sans qu’on me traite de banquier, posséder deux paires de bottines. Ensuite le couloir est si mal éclairé, qu’Osoir ne distingue pas les vôtres des miennes.

BLANCHE : Chut ! plus bas !

OSOIR : Que c’est fort de faire poser les gens ! Si tu es couché, relève-toi. Il patouille dans la rue à ne pas mettre son chien dehors. Il pleut comme du chien et je suis trempé comme un chien. Ouvre donc.

Maurice, bas : Je t’écoute, pour que toute ta meute s’égoutte sur notre descente de lit.

OSOIR : Ouvre, ou j’enfonce la porte et je flanque ton matelas sens dessus dessous. D’ailleurs, j’ai à te parler.

BLANCHE : Il n’a rien à vous dire. Il veut vous attraper.

MAURICE : Pauvre garçon ! il lui tombe peut-être un duel.

BLANCHE : Qu’il s’arrange seul. Maurice, je vous défends de risquer votre vie.

OSOIR : Ouvre, es-tu mort ?

Maurice, bas : Oui, pour quelque temps.

OSOIR : Ou n’es-tu que malade ? J’y pense ; tu dois être malade. Si tu n’ouvres pas, humanité oblige, sur-le-champ, je réveille un serrurier.

BLANCHE : Quel nigaud !

MAURICE : Lui, très intelligent, au contraire. Point d’esprit, mais du fond. On l’apprécie lentement. Il a besoin d’être expliqué.

BLANCHE : Il va tout gâter. Un autre devinerait.

MAURICE : C’est manque d’habitude de sa part. Vous ai-je trompée en affirmant que je n’amène jamais de femme chez moi ? Il s’y fera. Blanche, à force de chuchoter, je m’étrangle. Finissons, par crainte du serrurier.

BLANCHE : Puisqu’il le faut ! De la prudence, Maurice ! trouvez un prétexte qui sauve tout.

MAURICE : Laissez-moi faire. C’est toi, Osoir ?

OSOIR : Tu t’en doutes déjà ?

MAURICE : Et qu’est-ce que tu veux, mon vieux ?

OSOIR : Tu te moques de moi, maintenant !

MAURICE : Vraiment, tu le mérites. Une boule de billard a plus de nez que toi. Je ne reçois pas ce soir. Repasse une autre fois. J’ai quelqu’un.

BLANCHE : Oh ! je ne sais plus où me fourrer.

OSOIR : Comment, quelqu’un ? Qui ça ? Ah ! Oh ! parfait, j’y suis. Compris, incroyable. Encore un ami fichu. Ça devait t’arriver comme aux autres. Flambées, sans bruit, les résolutions ainsi qu’une traînée de poudre répandue sur la table. Jamais de femme chez soi ! s’en servir, pas s’y asservir. Ouiche ! Et dire que je finirai comme toi ! Enfin, compliments. Peut-on voir ?

MAURICE : Veux-tu t’en aller, imbécile !

OSOIR : De la fierté ! sérieux, alors. Mince, excuses ! Dérangez pas. Femme du grand monde, titrée peut-être ! Complet. Beau début. Monsieur, madame, au plaisir ! je vous en souhaite. Après vous. Chacun son tour. Quel malheur ! Quel malheur !

MAURICE : C’est un fait exprès. Le cochon a bu, pour la première fois de sa vie. Le vin ou l’absinthe lui produit un effet étrange. Il bégaie. Il glousse. Il secoue la tête, et sa voix s’égrène en perles fausses qui dégringolent les escaliers.

Blanche ! Blanche ! où êtes-vous ? Pourquoi pleurez-vous ?

BLANCHE : Je meurs de honte à me voir tombée si bas ! Cet homme m’a traitée comme la dernière des dernières.

MAURICE : Il est ivre. Il ne vous connaît pas. Vous ne le connaissez pas. Sa grossièreté peut-elle vous offenser ? Prend-on la campagne en horreur à cause de quelques flaques d’eau croupie ? Blanche, bouderez-vous jusqu’à l’aube ?

BLANCHE : Ah ! si j’avais su ! Le châtiment commence. J’expie ma faute.

MAURICE : Quelle faute ? Quel châtiment ? Si vous aviez su quoi ? C’est la visite tardive de mon ami Osoir qui vous met en cet état ! Blanche, approchez votre visage douloureux, afin que je le sèche au feu du mien et que, sous une tendre pression, j’étouffe vos précoces remords.

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