Chapitre 7 L’inévitable lettre
Ma chère Amie,
Ne vous fâchez pas avant de m’avoir lu et compris.
Je trouve que, d’ordinaire, les amants qui veulent rompre emploient une mauvaise méthode, d’indélicatesse et de lâcheté.
La dame ne dit rien. Ça l’ennuie d’écrire : Elle ferme sa porte, et part en voyage ; on ne la revoit plus.
Le monsieur qui se croit du style fait des brouillons. Il les déchire, les recommence, et se décide à mettre sous enveloppe, sans un mot, des billets de banque. C’est commode quand on en a et que la femme aime l’argent ? Or, vous ne l’aimez guère et je n’en ai point.
Je vous dois donc une lettre, où je séparerai nos deux coeurs, comme les moitiés d’un fruit mûr. Cela vous fera mal, je crierai peut-être, je vous semblerai révoltant, mais vous serez contrainte d’admirer ma franchise et mon courage. Comme il m’en faut !
Si nous en renions là !
Hier, près de vous, je jouais l’homme fort, je riais, j’avais de l’esprit ; je retenais mal mes doigts impatients de courir le long de votre noble corps. Pouvais-je me soucier d’un monsieur absent ?
Mais, vous partie, ce monsieur a pris votre place, et comme je me promenais dans ma chambre, de la porte à la fenêtre, il m’a dit, posant le bout du doigt sur mon bras :
« Nous sommes deux. »
Il souriait, le vieux, très poli, l’air hardi plutôt que méchant. Il répétait :
« Oui, nous sommes deux. Je compte pour un. »
Il semblait dire encore :
« Moi, je ne demande point l’impossible. Je suis content de ma toute petite part. L’âge rend sage et je trouve naturel qu’un jeune homme prenne la part qui reste, la plus grande, s’il me laisse la mienne. Et vous aussi, j’espère, vous trouverez naturel que je ne la lâche plus. »
Ainsi murmurait le vieux aux lèvres exsangues.
Naturel ? Qu’entend-il par là ? Le sens du mot m’échappe et, depuis ce matin, je cours après.
Ah ! je ne récrimine pas. Vous m’avez loyalement averti : c’était à prendre ou à laisser. Ou à laisser !
Laisser aux autres, sans y goûter, une femme pleine de promesses. Mettez-vous à ma place.
J’ai préféré prendre.
Et, à votre contact, j’ai ressenti une telle secousse que longtemps je pouvais en demeurer étourdi. Mais, de nouveau, le vieux sifflait, plus bas, d’autres mots que je refusais d’écouter :
« Je comprends tout. Je ne lui suffisais point. Autant vous qu’un autre. Elle restera tranquille. Aimons-la. Ne vous inquiétez de rien. Je paye. C’est si naturel. »
Ce n’est pas naturel du tout. Loin de me rassurer, ce vieux m’écarte les paupières et la vérité pénètre.
Je n’exagère rien. Je ne m’accable pas d’injures, mais je suis désormais comme un homme timoré ayant des idées trop peu larges pour recouvrir des scrupules qui dépassent.
Rompons donc, ma triste Amie. Emportons chacun nos souvenirs, comme deux baigneurs qu’on dérange, sur le point de se rafraîchir dans une eau pure, loin du soleil et des regards, se sauvent après avoir ramassé leurs vêtements.
Et j’ajoute… Mais aidez-moi. J’ai besoin de toutes mes forces. Joignez-y vos encouragements. Le morceau ne passe pas. Il me semble que je vais vous apparaître dans toute ma laideur, et que votre estime s’envolera loin de moi, comme un oiseau blessé, avec un grand cri.
Ah ! tant pis.
Je m’exécute :
« Épousez M. Guireau. »
C’est cela, gesticulez, trépignez, indignez-vous. J’y comptais bien. Et puis, calmée, écoutez-moi. Je répète :
« Épousez votre vieux. »
Pourquoi pas ?
Je ne dis point :
« Épousez-le tout de suite, demain matin au saut du lit. »
Je dis :
« Travaillez déjà le bonhomme. Amenez-le à vous épouser de son propre mouvement. Je ne l’ai qu’entrevu, mais, ou je me trompe fort, ou il fera un suffisant mari. »
Notez que votre situation manque de solidité. M. Guireau vivant ne vous abandonnera pas, je le crois. Qu’il meure et vous êtes seule, et la misère qui vous épouvante entre chez vous, brusquement, sans frapper. Plus j’y réfléchis et plus je me persuade que vous êtes née pour le mariage. Vos solides qualités vous y destinaient.
Et perdons un moment de vue la vie pratique. Considérons celle du coeur. Sans mari, vous verrez lentement se dessécher le vôtre.
Dix années encore, vingt peut-être, vous porterez en vous une source d’émotions que personne ne tentera d’utiliser pour embellir son domaine de bonheur.
Car, si un autre que moi vous aime, il aura les mêmes scrupules que moi, et s’il ne les a pas, il sera indigne de vous.
Croyez-vous, Blanche, que je doive m’arrêter, vous offrir mes hommages respectueux et signer cette lettre : Votre dévoué Maurice ?
Mais j’en garderais la nausée. Je veux nettoyer ma plume trempée dans la poix, et je veux, afin de me purifier la main, retracer une dernière fois, pour moi, en lignes amoureusement soignées, votre image parlante.
Vous êtes belle et vous êtes bonne.
Vous êtes si indulgente pour les défauts d’autrui, qu’on aime les vôtres.
Vous mentez, à propos, sans mauvaise foi, c’est-à-dire que vous cachez la vérité, quand elle blesserait, quand elle vous semble une cause d’ennui, et qu’il vaut mieux qu’elle reste au puits.
Vous ne vantez point votre esprit. Vous souhaitez qu’on dise de vous : c’est une femme agréable, et non : c’est une femme supérieure.
Vous médisez de vos amies utilement, si vous croyez qu’elles ont commencé les premières, et non pour le plaisir de médire.
Vous aimez la toilette, parce que vous lui allez, le théâtre, lorsqu’on y rit, et le monde, car une femme de votre âge ne peut pas vivre comme un loup.
Vous détestez les chats et vous ne supportez que les gros chiens serviables qui sont de taille à coucher dehors.
Vous ne jouez d’aucun instrument.
Vous ne vous connaissez ni en art, ni en sport et vous n’avez pas d’opinion sur les littérateurs, des hommes comme les autres, après tout.
Quand vous écrivez le billet nécessaire, on dirait que le bec de votre plume pique maladroitement des graines de cassis et les écrase sur le papier.
Et vous ne lisez que les livres dont la lecture repose le teint.
Vous craignez comme la foudre les explosions d’amour, et vous aimez qu’on vous aime finement, qu’on vous offre parfois deux sous de violettes, un baba au rhum, un bout de ruban, une promenade en voiture, et qu’on ait pour vous ces petites attentions sans prix, qui font plus chaud au coeur des femmes que le duvet à leur cou.
Vous ne vous mettez jamais en colère et vous céderiez tout de suite, sans discussion, pour avoir la paix, à l’homme qui s’avancerait sur vous, les yeux injectés de sang, tandis que son visage émettrait une lumière verte.
Vous êtes paresseuse en toute justice, parce qu’il vous semble que le rôle d’une belle femme consiste à rester belle, et qu’on lui doit, sans même qu’elle le demande, les habits, l’argent de poche, la nourriture et le logement.
Vous êtes la femme que je rêvais.
Et je vous quitte et je vous donne.
À peine ai-je eu le temps de vous embrasser.
Comme un visiteur gauche repasse dans son esprit ce qu’il aurait dû dire, je vous parcours des cheveux aux pieds et je me dis :
« C’est là spécialement que j’aurais dû poser les lèvres. Là aussi. Là encore, partout. »
Et courbé, abîmé, je n’aurais pas dû relever un seul instant la tête.
Belle et bonne amie, je suis à bout.
Je ne relirai pas ma lettre. Je veux qu’elle vous arrive ce soir, avant que vous ne preniez, comme d’ordinaire, votre petit sac à doublure rouge, pour venir dans ma mansarde.
Déjà elle se glace et s’enténèbre, et si j’ose y parler haut, j’entendrai peut-être une voix lugubre.
Longue vie, Blanche !
Adieu.
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