11.2
J’espère donner d’ici peu un sens à mon bulletin de quinzaine.
Le « Tout va bien » que j’adresse aujourd’hui à ma famille signifie déjà quelque petite chose. En effet, mes voisines de là-haut savent maintenant que j’existe.
J’étais de bonne heure à mon poste, le nez écrasé sur ma vitre. La mère secouait des tapis. Tout à coup elle s’arrêta et se pencha comme quelqu’un qui regarde dans un puits. Elle m’aperçut au fond, et je vis ses lèvres remuer. Sa fille vint près d’elle et ses lèvres remuèrent aussi. Je n’entendais rien, mais je n’hésitai pas à leur prêter ce dialogue :
LA MèRE : Tiens, un monsieur qui nous fixe.
LA FILLE : Où donc ?
LA MèRE : En bas et en face, au rez-de-chaussée, derrière la pompe.
LA FILLE : C’est vrai ; l’avais-tu déjà vu ?
LA MèRE : Non, et toi ?
LA FILLE : Je ne regarde jamais là. Il y fait trop sombre.
LA MèRE : C’est quelque étudiant en droit.
LA FILLE : En médecine plutôt. Pauvre garçon !
LA MèRE : Retirons-nous, ma fille, ça devient gênant.
La mère leva son tapis qui pendait. Elles s’écartèrent avec lenteur, l’oeil à demi fermé, et les regards, avant de se détacher, s’attardèrent entre les barreaux du balcon.
Tel fut notre premier entretien.