‹ La maîtresseChapitre 28 sur 31 · 11.3

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Ma vie se mêle de loin à la leur, quand il fait beau, car, s’il pleut, le balcon reste désert. J’ai approché de la fenêtre mon unique table, tour à tour table de travail et table de nuit, et je surveille mes amies. J’évite d’ouvrir ma fenêtre, d’abord à cause des odeurs de la cour, ensuite, par discrétion. Je lève seulement un coin de rideau et je vise.

Je ne sais d’elles que leurs habitudes sur le balcon. L’envie ne me vient jamais de chercher la rue proche et le numéro où elles demeurent et si je m’amuse à former des projets, je ne me soucie guère d’aider au hasard. Elles doivent être pauvres ; elles ne donnent rien aux chanteurs des cours. À la première note du harpiste, elles rentrent et elles écoutent sans se montrer.

Elles vivent seules et reçoivent rarement. Quelquefois, l’après-midi d’un dimanche, une personne étrangère leur fait une visite. Elle prend une chaise, s’assied, cause un instant avec ces dames et s’en va. Elle loue vainement le balcon, la vue, l’air vif et sain ; on ne la retient pas à dîner.

La jeune fille est-elle jolie ? Je distingue mal. Elle a de grands yeux, et les cheveux libres. Elle me semble pâle et j’ignore si son visage porte les marques de la petite vérole.

Ses peignoirs sont de couleur gaie, et elle ne cesse de fredonner des petits airs puérils, sans paroles. Peut-être que, comme les oiseaux, elle supprime même les consonnes.

Je laisse retomber le rideau dès que survient un camarade. Il ne manque pas d’ailleurs de regarder à son tour. Aussitôt il sifflote, dit : « Chouette, mon vieux, tu en as une chance ! » fait du gosier : « Hum ! hum ! » ou, avec les lèvres, un bruit de baiser : « Bout ! bout ! »

Il m’agace bien, et ce vulgaire personnage parti avec ses bottes de gendarme, je n’ose me remettre en faction, dans la crainte qu’il n’ait offensé mes amies. Voilà ma journée perdue et j’écris aux parents :

« Léger ennui. Rien de grave. Ça passera. »

Arrivent les vilains temps et je ne vois plus celles dont je ne connais pas les noms. Leur balcon se vêt de neige, ruisselle de pluie ou reflète un soleil glacé !

Est-ce une main, est-ce la bise qui fait parfois trembler ce rideau ?

À quatre heures, elles allument la lampe. Cette étoile attire mes regards comme des insectes. Dans ma grotte souterraine, je me livre à mon vice préféré : je rêve, je rêve infiniment, et je cède à la torpeur d’un long hiver.

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