2.6 D’où vient l’argent ?
BLANCHE : Maurice, on ne vit pas de l’air du temps.
MAURICE : Blanche, les nations l’affirment.
BLANCHE : Elles disent aussi : Une chaumière et un coeur. Or j’accepte le coeur, je refuse la chaumière. Donnez-moi un palais, si vous pouvez, tout au moins un logement confortable. La misère m’épouvante. Je ne sais rien faire de mes dix doigts que des caresses, et je ne mange avec appétit que le pain tout trouvé. Je veux être garantie longtemps d’avance contre la faim à venir et je n’imagine pas de plus cruelles tortures que celles de l’estomac. Certes, je goûte la belle poésie à mes moments perdus, mais il me faut quelques heures par jour de prose fortifiante.
MAURICE : Et vous vous sentez incapable de supporter la pauvreté avec moi ?
BLANCHE : Incapable. Ne vous mettez pas dans la tête des idées de l’autre monde. Restons sur celui-ci. Vos discours élevés ne me feraient point sourire au malheur. Je suis une pauvre femme paresseuse, et depuis mon âge le plus tendre je n’ai manqué de rien. Gardez-vous de compter sur ma vaillance, en cas d’infortune. D’ailleurs je n’exige que le nécessaire.
MAURICE : Blanche, vous l’aurez. Un doute m’offenserait.
BLANCHE : Vous savez bien que vous n’êtes pas riche.
MAURICE : Je gagnerai ma vie. J’utiliserai mon instruction, évidemment reçue dans ce but.
BLANCHE : Loin de moi la pensée de vous décourager, mon ami. Mettez-vous à la besogne. Embrassez des carrières. Un homme s’arrange toujours. Gagnez votre vie. Mais qui gagnera la mienne ?
MAURICE : Dame ! nous partagerons.
BLANCHE : Nous partagerons vos deux mille quatre ! Généreux Maurice ! je touche à cette question brûlante parce que je suis plus raisonnable que vous. À l’instant vous le disiez : j’ai de l’ordre. Mes précautions sont prises et ma vie gagnée. Ne vous occupez que de la vôtre. Seulement, il me fallait encore, quitte à blesser votre amour-propre, écarter ce second motif de guerre. Soyez sage. Faites ce nouvel effort et promettez-moi de ne jamais me demander d’où vient l’argent.
MAURICE : C’est drôle. Je voudrais m’indigner et je ne peux pas. Vous me désarçonnez.
BLANCHE : Mon ami, vous vous lamenteriez plus tard. Mieux vaut en finir. Ces aiguilles, que j’ai l’air de vous enfoncer par méchanceté dans la chair, s’y dissoudront à votre insu. Il paraît que même physiquement ça peut arriver.
MAURICE : Sans doute que pour y aider vous me donnerez de l’argent !
BLANCHE : Oh ! les bêtises recommencent ! De grâce, ménagez vos sarcasmes. À quoi vous sert d’être intelligent, si vous ne comprenez pas la vie. Je ne vous donnerai rien et vous ne me donnerez rien. Parfois vous me ferez cadeau du chiffon qui me plaira. Ce sera bien plus gentil. Je me charge du reste.
MAURICE : Enfin, si je ne paie ce reste, qui le paiera ?
BLANCHE : De quoi vous mêlez-vous ? Qui m’empêche d’avoir de la famille, une tante et même des rentes ?
MAURICE : Ou un autre amant.
BLANCHE : Ou un autre amant, comme vous dites. Croyez-le, ne le croyez pas, et décidez. Allez-vous-en ou restez. J’abandonne maintenant le droit de vous retenir, pour garder celui de dédaigner ensuite tout reproche. Je me suis mise à l’abri du besoin. Comment ? Je ne dois de compte à personne. Vous criez haut votre indépendance et un faible courant d’air vous enroue. Moins vous avez d’argent, les hommes, plus l’argent vous domine. Les femmes en veulent, en trouvent et s’en moquent.
MAURICE : Quant à ma dignité, à mon honneur…
BLANCHE : L’honneur de qui, le vôtre ou le mien ? Lequel des deux, je vous prie, court, en ce moment, le plus grand risque ? Les deux se valent. J’immole ma part sans tant de regrets. Imitez-moi. Vous voulez être aimé, méritez qu’on vous aime.
MAURICE : Tenez, Blanche, vous feriez mieux d’ouvrir votre corsage. J’y coucherais ma tête. Le parfum de votre peau me griserait, et je perdrais insensiblement la notion des nuances.
BLANCHE : Voilà, mon ami, respirez.