‹ La Noël au CanadaChapitre 19 sur 31 · Cinquième partie Petite Pauline

Cinquième partie Petite Pauline

Petite Pauline, petite Pauline, quoi, si jeune, si jeune encore, et déjà désillusionnée.
Vous ne croyez plus à Santa Claus…
Ni à Croquemitaine sans doute – l’un n’allant pas sans l’autre.

Déjà blasée sur les légendes enfantines ! Que sera-ce donc quand vous aurez vingt ans, quand vous aurez entrevu tout ce que la vie réserve de déceptions aux cœurs faits pour les naïves croyances ?

Avait-elle entendu raconter la chose par son frère aîné, ou la petite coquine l’avait-elle découverte toute seule à la Noël précédente ?

Éveillée à moitié dans son petit lit tout blanc, avait-elle surpris du coin de l’œil, dans les vagues lueurs de la veilleuse, maman qui se glissait en tapinois du côté de la cheminée, où les petits souliers attendaient le passage de Santa Claus ?

Je ne sais, mais toujours est-il que, pour une cause ou pour une autre, petite Pauline ne croyait plus.

Petite Pauline, petite Pauline, prenez garde ; une fois sur le chemin de l’incrédulité, où vous arrêterez-vous ?

Adieux les visions rayonnantes qui vous font sourire dans votre sommeil !

Adieu les beaux anges flottants qui vous bercent dans leurs bras, et rafraîchissent votre front du vent de leurs grandes plumes soyeuses !

Adieu les rêves du paradis dans les enchantements des parfums roses et des lumières odoriférantes !

Adieu les premières illusions !

Petite Pauline, petite Pauline, Dieu vous garde les autres !

Petite Pauline était une adorable fillette de cinq ans, blonde et jolie, aux yeux doux et rêveurs, très grande pour son âge, qui lisait déjà passablement, chantait sa petite berceuse au piano et dansait le menuet avec une grâce exquise.

Quand elle se balançait, harmonieusement cambrée, la pointe du pied en avant et la jupe ouverte en éventail dans la pincée de ses doigts mignons, le papa souriait, charmé, la mère admirait d’un air ravi, et « tante Lucie », folle d’orgueil, s’emparait de petite Pauline comme d’une proie et la dévorait de caresses jalouses.

Qu’était-ce que tante Lucie ?

Tante Lucie – qui, par parenthèse n’avait de tante que le nom… et les tendresses – était restée veuve d’un homme qui l’adorait et qu’elle avait adoré, mais dont elle n’avait jamais eu d’enfants.

Elle jouissait d’une aisance suffisante pour assurer son indépendance ; mais presque sans parenté, elle se voyait condamnée à un isolement relatif, lorsque deux jeunes mariés – des amis de cœur pour elle et pour le regretté défunt – l’invitèrent à passer quelque temps dans leur intérieur confortable et gai.

Quand elle voulu repartir, on n’y consentit pas.

Sa bonne nature, son esprit délicat, ses conseils toujours marqués au coin d’un jugement solide, et enfin mille petits services rendus en avaient fait comme l’ange bienfaisant du foyer.

Elle était devenue indispensable : elle devint partie intégrante de la famille.

Sur ces entrefaites, petite Pauline naquit.

Pas besoin de dire qui fut la marraine.

Tante Lucie s’empara du bébé, et désormais l’enfant eut deux mères.

Le rôle de la bonne devint une sinécure. La véritable mère même n’eut plus qu’un privilège, celui de tendre le sein.

Cette étrangère, qui n’avait jamais connu les bonheurs ni les ivresses de la maternité, se prit à aimer cette enfant de tout l’amour vierge qui lui restait au cœur.

Son cœur pour le mari perdu, toute l’affection, tout le dévouement, toutes les idolâtries qu’elle aurait eus pour ses propres enfants si Dieu en eût donné, elle reporta tout sur cette ravissante tête blonde qui souriait à ses vieux jours avec une expression d’extatique reconnaissance.

Car les enfants, de même que certains êtres privés de raison, s’ils n’ont pas la conscience des choses au point de raisonner leurs sentiments, en ont au moins l’instinct, et petite Pauline, sans se rendre compte, probablement, de l’adoration dont elle était l’objet, donnait amour pour amour à sa vieille amie, et n’avait d’yeux que pour elle.

Petite Pauline grandit à l’ombre de tante Lucie.

Et toutes deux – le bébé rose et celle qui aurait pu être son aïeule – devinrent inséparables.

La nuit, les deux lits – le petit et le grand – étaient à côté l’un de l’autre.

À table, c’était tante Lucie qui donnait la becquée à petite Pauline, laquelle se retournait de temps à autre pour lui faire, de sa menotte aux ongles roses, une caresse à la joue, ou lui passer comme un collier son bras autour du cou.

L’enfant suivait sa vieille camarade partout, s’asseyait auprès d’elle pour bercer ses poupées, passait d’une pièce à l’autre en la tenant par la main, l’entretenait de son intarissable babil, ou, pendant que s’allongeait la broderie ou le tricot, s’amusait à fredonner des bribes de mélodie comme un rossignol sur sa branche.

Si petite Pauline s’apercevait d’une absence de quelques instants, « Tante Lucie ! » s’écriait-elle tout alarmée.

Lorsqu’on s’avisait – il est toujours quelqu’un pour taquiner les enfants – de lui dire : « Tu sais, petite Pauline, tante Lucie va s’en aller ! » petite Pauline ouvrait de grands yeux tout effarés, sa figure prenait une expression de suprême détresse, et sa bouche, sa chère petite bouche au fin et doux sourire, se plissait convulsivement dans l’ébauche d’un sanglot.

Il fallait vite dire : « Non, non, chérie ! non, chérie, c’est pour rire ! » sans quoi la pauvrette aurait fondu en larmes.

Son front se rassérénait aussitôt, mais sa petite poitrine palpitait longtemps encore comme celle d’un oiseau blessé.

Cependant Noël arrivait.

On parlait de cadeaux, d’étrennes, que sais-je ?

Les yeux de petite Pauline brillaient et interrogeaient ceux de tante Lucie, dont la légère patte d’oie se contractait dans un sourire mystérieux et bon, tout plein de promesses faisant présager mille radieuses surprises.

— Si petite Pauline est bien sage, disait tante Lucie, si elle fait bien sa prière et se couche de bonne heure, après avoir suspendu ses petits bas au pied de son lit, et mis ses beaux souliers neufs dans le coin de la cheminée, pour sûr Santa Claus, qui est le commissionnaire du bon Jésus, descendra cette nuit, et viendra tout doucement, très doucement, les remplir de bonbons, de poupées et de jouets de toutes sortes.

— Avec sa grande barbe blanche ?

— Oui, mon amour.

— Avec son gros bonnet pointu ?

— Oui, mon trésor.

— Et son beau manteau fourré ?

— Oui, ma mignonne.

— Et son grand panier ?

— Oui, chérie, tout plein de jolis présents pour les bébés sages qui se couchent de bonne heure, et qui prient bien le bon Dieu.

— Ha ! ha ! ha !…

Et le rire perlé de petite Pauline éclata, sonore et frais comme les glouglous d’un robinet d’argent, tandis que, le front ceint d’une couronne de papillotes et les pieds perdus dans sa longue robe de nuit aux dentelles blanches, elle s’agenouillait devant tante Lucie, avec un coup d’œil narquois plein de provocante incrédulité.

— Et toi, tante Lucie, dit-elle, vas-tu accrocher tes bas au pied de ton lit, et mettre tes souliers neufs dans la cheminée ?

— Ah ! mais non.

— Pourquoi ?

— Mes bas et mes souliers sont trop grands, Santa Claus verrait bien que ce ne sont ni des bas ni des souliers de bébés.

— Mets-les toujours, dis !

— Pourquoi cela ?

— Petite Pauline veut.

— Ah ! dame, si Petite Pauline veut, tante Lucie obéira, c’est écrit.

Et voilà les bas de tante Lucie suspendus aux barreaux de sa couchette de cuivre, et ses pantoufles rangées près des chenets, à côté des souliers neufs de petite Pauline, qui cache sa tête blonde dans ses oreillers, frémissante et rieuse comme un bébé qu’on chatouille, mais toujours avec la même expression de physionomie narquoise et perfide.

Petite Pauline, petite Pauline, vous dissimulez quelque chose ; que méditez-vous ?

Tenez, vous voilà qui fermez vos beaux yeux et qui faites semblant de dormir ; quelle espièglerie méditez-vous, petite Pauline ?

Tous les soirs, toilette de nuit et prière faites, tante Lucie avait l’habitude de s’asseoir près du petit lit, et tenant la main de petite Pauline dans les siennes, endormait l’enfant en lui racontant Cendrillon, la Belle au bois dormant, Petit-Poucet, la Lampe merveilleuse, ou quelque autre histoire extraordinaire de belles princesses toutes rutilantes de pierreries, et traînées par des quadriges de gazelles aux cornes d’or, dans des carrosses en nacre de perle aux roues étincelantes de diamants et de rubis.

Ou bien, elle lui chantait, en imitant autant que possible l’accent gascon, la drolatique chanson de Nadaud :

Si la Garonne avait voulu,

Lanturlu...

La petite riait à gorge déployée, et s’endormait quelquefois en murmurant :

— La Galonne… Lantulu…

Mais ce soir-là, petite Pauline ne réclama ni le conte de tous les soirs, ni la chanson de Nadaud.

Elle avait, paraît-il, autre martel en tête.

Elle songeait, la petite Pauline, elle songeait… en entrouvrant le coin de l’œil de temps en temps pour voir si tante Lucie allait bientôt dormir de son côté.

Elle songeait sous ses rideaux, toute tressaillante comme une pauvre tourterelle inquiète, les yeux et les oreilles aux aguets, épiant – la petite espionne ! – je ne sais quel léger remue-ménage dont le bruit discret venait de la chambre à coucher de maman, voisine de celle de tante Lucie.

Enfin, tante Lucie dort. Une respiration plus longue et plus accentuée l’indique.

Tante Lucie dort ; et petite Pauline, qui s’en aperçoit, ouvre ses yeux tout grands, ébauche un malin sourire, et, pour mieux voir et entendre sans doute, en même temps que pour mieux résister au sommeil qui va la gagner elle aussi, elle dresse sa tête blonde, l’appuie gracieusement sur sa menotte potelée, et, le coude enfoncé dans l’oreiller, attend.

Qu’attend-elle ?

Tout à coup des pas furtifs se font entendre, ou plutôt se laissent deviner ; et petite Pauline, dont le cœur bat bien fort, se rejette précipitamment sous ses couvertures et se tapit dans la plume soyeuse et molle, les yeux bien clos et la bouche entrouverte par un soupir, comme un enfant qui dormirait les poings fermés depuis une heure.

Ah ! petite Pauline, petite Pauline, comme vous êtes hypocrite !…

Toute blanche et souriante, ainsi que ces fantômes charmants qu’on voit passer au fond des beaux rêves, la maman est entrée sur la pointe des pieds, regarde à droite et à gauche, jette un regard d’amour à la petite dormeuse, un coup d’œil de reconnaissance à la douce et bonne amie qui s’est faite l’ange gardien de son enfant, et puis, essuyant de la main une larme de bonheur qui a coulé sur sa joue, elle se penche un instant au-dessus des petits bas suspendus au pied du lit de petite Pauline…

Elle est partie maintenant, partie du côté du salon où se trouve la cheminée par où Santa Claus doit descendre ; et bientôt elle repasse, toute blanche et souriante, devant la porte de la chambre où petite Pauline regarde, toute blanche et souriante elle aussi, dans les vagues et transparentes lueurs de la veilleuse.

Et puis, la gracieuse chose !

Ah ! petite Pauline, vous êtes bien sournoise ! mais quel joli tableau vous faites ainsi dans cette demi-clarté, en descendant de votre lit, peureuse et tremblotante, seule, les yeux ouverts dans l’ombre de cette grande maison endormie !

Que fait-elle ?

Elle va déguster les bonbons que maman vient de glisser dans les petits bas, sans doute. Elle est trop impatiente ; elle n’attendra pas à demain pour admirer les jouets et la pimpante poupée sous lesquels ses souliers neufs doivent être ensevelis ; c’est tout naturel.

Mais non, pas cela.

Les bonbons, elle les regarde à peine.

Ils lui passent rapidement dans les mains ; pour aller où ?

Pas loin ; dans les bas de tante Lucie qui dort.

Le partage est vite fait. Petite Pauline ne prend pas la peine de compter ; et quand elle s’éveillera demain, tante Lucie n’aura pas à se plaindre de la part qui lui aura été faite.

Mais qu’est-ce encore ?

Petite Pauline, où allez-vous ?

N’avez-vous pas peur du loup en traversant ce salon sombre et silencieux ?

Oui, beaucoup ; elle tremble, tremble, la pauvrette ; mais elle le traverse tout de même ; et puis elle s’en revient, rapide, après s’être agenouillée un instant devant la cheminée toute noire.

Demain, tante Lucie trouvera, comme petite Pauline, des jouets et autres beaux cadeaux dans ses souliers.

Et petite Pauline va se recoucher tout doucement, très doucement, le cœur en joie, et s’endort le visage tourné vers celle qui pleurera demain en découvrant l’attendrissante fraude, la sainte supercherie de la petite héroïne qu’elle aime plus que la vie.

Et maintenant, petite Pauline, vous n’entendez point les volées de cloches sonores qui carillonnent dans la nuit !

Vous n’entendez ni les chants sacrés qui montent des sanctuaires illuminés, ni la voix des grandes orgues qui gronde et tonne sous les arceaux des voûtes solennelles !

Vous ne voyez pas – du fond de votre lit bien douillet – la foule pieuse qui s’agenouille autour de la crèche où l’Enfant-Dieu repose sur la paille froide.

Non, mais je suis bien sûr que les anges, qui vous ont vue faire, des hauteurs où ils chantaient : « Gloire à Dieu dans le ciel, et paix aux hommes de bonne volonté sur la terre ! » sont descendus vers vous aussi, petite Pauline, et se penchent en ce moment sur la blanche couche où vous dormez, pour vous baiser au front et bénir votre petit grand cœur.

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