Chapitre 4
Le père Baron en était là de son récit lorsqu’une voix retentit dans la rue :
— Embarque ! embarque !…
En un instant tous les canotiers furent sur pieds.
— Le baissant est fini, la mer est étale, allons !
— Combien de passagers ?
— Cinq.
— Un canot avec huit bons avirons va suffire.
— Allons, Nazaire, c’est à ton tour.
— Et vous avez de la chance, ajoutai-je, car vous allez conduire des nouveaux mariés.
— C’est-y vrai ?
— Et qui voient le Saint-Laurent pour la première fois, par-dessus le marché.
— Tout de bon ?
— Oui, ça vous portera bonheur.
— Ah ! ben dame, écoutez : puisque c’est comme ça, j’ai un beau canot tout flambant neuf que je voulais étrenner au jour de l’An, on va l’étrenner à soir.
— C’est une idée, fit le père Baron ; est-ce qu’il est prêt ?
— Il n’y a qu’à le sortir de la remise et à le mettre à l’eau.
— Amène, alors !
— C’est-y fait ?
— C’est fait ! On va le baptiser, ton canot neuf, comme un navire à trois mâts.
— La petite dame voudra-t-elle servir de marraine ?
— Je crois bien ! m’écriai-je, et le mari sera parrain. Quant à moi, je fournirai l’eau bénite. Ça y est-il ?
— Ça y est !…
— Hourrah !…
— Eh ben, en avant les cœurs !… Ho !…
Et nous voilà partis à la suite du beau canot neuf, pavoisé pour la circonstance, et que les canotiers, les uns à la bosse, les autres la main aux plats-bords, entraînaient joyeusement dans le sentier en pente qui conduisait à la rive.
Nous y fûmes rendus en quelques instants.
Le père Baron nous avait suivis.
— Père Édouard, lui dit Nazaire Jodoin, vous allez traverser avec nous, et vous gouvernerez. Encore quelque chose qui portera bonheur à mon canot.
Le père Baron ne se faisait jamais prier quand il s’agissait d’y aller de sa personne.
— Volontiers, dit-il, mes enfants, mais puisque nous allons baptiser un nouveau-né, avez-vous songé à lui choisir un nom ?
— En effet, il lui faut un nom.
— Voyons… C’est la veille de Noël, fit quelqu’un, si nous l’appelions Noël ?
— Sapristi, non ! intervint le propriétaire ; j’ai perdu un procès contre Noël Beaudoin de Saint-Henri : il s’appellera pas Noël.
— Dans ce cas, appelons-le l’Enfant-Jésus, proposa un des canotiers.
— Dis donc, toi, Tanfan Théaume, veux-tu te taire ? On n’est pas à l’église icitte ! Promettrais-tu seulement de jamais sacrer à bord de ce canot-là, si on l’appelait l’Enfant-Jésus ?
— Ben… dame…
— Non, n’est-ce pas ?… Eh ben, on est trop chétis, tout ce qu’on en est, entends-tu, pour donner des noms comme ça à nos canots.
— Si on le nommait Santa-Claus ? fit une voix.
— Oui ! pour qu’il entre tout chargé dans le grenier de la mère Bégin, comme celui de Michel Couture, qui portait ce nom-là ! Vous vous souvenez quand il a cassé son amarre en descendant la côte chez Fraser.
— Il est entré, vous dites...
— Oui, Madame, la nuit. Le chemin fait un coude à cet endroit-là, et comme le toit de la maison se trouvait de niveau avec la descente, le canot échappé, chargé d’un bœuf, a passé tout droit, et est entré par le pignon, perçant les lambris et culbutant tout, poêles, cloisons et couchettes, avec ce qu’il y avait dedans. Vous imaginez... Ça lui a coûté deux cents piastres, à Michel Couture.
— Et il s’appelait Santa-Claus ?
— Le canot ? Oui, Madame.
— Était-ce aussi la veille de Noël ? demanda la jeune femme avec un sourire.
— Ah ! non, par exemple, lui répondit-on en riant. Il n’aurait manqué que ça.
— Écoutez-moi, j’ai trouvé mieux, hasardai-je en m’avançant dans le groupe. Donnons-lui le nom de la marraine, parbleu ! Quel est votre petit nom, Madame ?
— Mary, Monsieur.
— Bravo ! c’est ça, MerryChristmas ! s’écria le père Baron qui risquait, sans s’en douter, un calembour anglais pour la première fois de sa vie.
— MerryChristmas ! Hourrah !…
En ce moment le premier « coup » de la messe de Minuit retentit dans le lointain, et, au son majestueux des cloches de Notre-Dame sonnant à toute volée, la libation traditionnelle coula sur la proue de la svelte embarcation, pendant que vingt voix joyeuses criaient : MerryChristmas ! aux échos des hautes falaises qui font pendant au rocher de Québec.
Un instant après, nous étions, mes deux camarades et moi, chaudement blottis dans les fourrures entassées au fond du canot.
Celui-ci, la pince tournée du côté du fleuve, s’avança d’abord lentement le nez dans le vide, resta un instant suspendu en équilibre, puis, emporté par le poids des rameurs qui sautaient l’un après l’autre à l’intérieur avec un cri de joie, la vaillante petite embarcation glissa comme une flèche, s’enfonça dans la vague, ricocha comme une balle, et, sous l’effort de huit bons avirons maniés avec adresse, prit sa course dans un tourbillon d’écume.
— MerryChristmas ! criaient les nageurs.
— MerryChristmas ! répétait le père Baron assis sur la poupe et penché sur sa longue pagaie frétillant dans le remous comme la queue d’un triton.
— Allons, une chanson ! cria quelqu’un.
— Non, mes vieux ! pas de chanson à soir, dit le père Baron, un cantique plutôt.
Et, d’une voix juste et sonore que l’âge ne faisait pas encore chevroter, le vétéran des canotiers du Saint-Laurent entonna sur nos têtes le vieux cantique villageois dont le rythme allègre s’accorde si parfaitement avec la cadence des avirons :
Il est né le divin Enfant :
Jouez, hautbois ! résonnez, musettes !
Il est né le divin Enfant :
Chantons tous son avènement !
Et les voix mâles des nageurs de reprendre à l’unisson :
Il est né le divin Enfant !
Je n’oublierai jamais cette traversée merveilleuse.
Nous allions, rapides, sous l’azur flamboyant du ciel, tout inondés des rayons blancs de la lune qui se jouaient avec mille miroitements argentés dans les ondulations frissonnantes des vagues. On aurait dit que chaque étoile, étincelle magique, allumait une aigrette rutilante dans le fouillis des glaces immobiles.
Non, je n’oublierai jamais cette traversée de ma vie.
Un moment, une large banquise à surface plane comme un parquet de marbre se trouva postée carrément en travers de notre route.
En deux secondes, le canot fut hissé dessus. Et nous fîmes halte pour contempler le spectacle.
Il était féerique.
Les rives escarpées du fleuve déroulaient à droite et à gauche leurs fuyantes perspectives neigeuses, que les toits, les arbres, les dômes et les clochers trouaient de points sombres ou lumineux, comme les engrêlures d’une longue broderie flottante.
Autour de nous sur la nappe du fleuve s’étendaient à perte de vue des blancheurs noyées de clartés douces, brisées çà et là par des sillons, des déchirures, des crevasses, des mares, des lacs d’eau profonde dont la surface pailletée de reflets faisait encore ressortir la lugubre couleur d’encre.
Et tout cela dans une atmosphère de morsure glaciale, il est vrai, mais dont le calme étrange pénétrait l’âme d’une impression de sérénité extraordinaire.
— Ave, Maria ! cria le père Baron en enlevant sa casquette.
Et les rudes canotiers se découvraient pieusement, leurs figures basanées s’illuminaient radieuses, sous la splendeur des astres.
Je renonce à peindre la scène.
— Impossible de rêver rien de plus beau, disaient ensemble mes deux amis.
— Et, Dieu merci, nous n’avons pas vu la tête à Pitre ! murmura Nazaire Jodoin, en mettant le pied sur la batture de Québec.
Plusieurs années plus tard, passant le long du rocher de Lévis qui domine l’anse où bruissent comme une ruche d’abeilles d’actifs chantiers de carénage, j’aperçus un vieux débris de canot, sur la poupe duquel un lambeau de tôle rouillée laissait voir ces quatre lettres : ….TMAS, reste d’une inscription à moitié effacée par l’abandon et les intempéries.
Était-ce l’épave du MerryChristmas d’autrefois ?
En tout cas, cette vue éveilla chez moi tout un essaim de souvenirs charmants et mélancoliques.
q