L'IVRESSE, L'ÉPOUX, ET DEUX COURTISANES. - L'IVRESSE.
Noie, époux affligé, tes chagrins dans ma coupe. Les consolations sont mon aimable troupe! Avec elles toujours parcourant l'univers, J'allége des humains les ennuis et les fers. De l'orgueil d'Alexandre, au milieu de l'Asie, J'ai même soulagé la longue frénésie. En mes philtres joyeux j'ai su par-fois, dit-on, Tremper le cœur de fer du malheureux Caton. C'est peu que des héros j'aie adouci les peines; Je déride le peuple attristé de ses chaînes, Et qui, de ses bourreaux se délivrant enfin, S'abreuverait de sang s'il ne buvait du vin. L'eau du Léthé se mêle au doux jus de la treille. Vois, à travers mon prisme, Hébé fraîche et vermeille, Qui, le verre à la main, riante à tes côtés, Vers toi de son beau corps penche les nudités. Bois, chante, ris, folâtre, obéis aux caprices Qu'inspirent tour-à-tour ces folles mérétrices. Tes yeux sont éblouis.... quitte la table.... eh-bien! Le bandeau de l'amour vaut-il mieux que le mien!
PREMIÈRE COURTISANE.
Retire-toi, ma sœur; et laisse ta compagne Faire avec lui mousser le nectar de Champagne.
DEUXIÈME COURTISANE.
Non, j'aime ce jeune homme et ses emportements: Pourquoi l'enlève-t-elle à mes embrassements?
PREMIÈRE COURTISANE.
Son âge a peu besoin du secours de tes charmes: Réserve à ton vieillard tes appas et tes armes!
DEUXIÈME COURTISANE.
Ses mains ont beaucoup d'or: mais ses riches présents Font-ils aimer son front argenté par les ans? Ce barbon édenté, goutteux sexagénaire, Vil objet de dégoûts, a-t-il de quoi me plaire? Son seul aspect suffit pour nous humilier D'un sort qui du plaisir nous a fait un métier.
PREMIÈRE COURTISANE.
Ma sœur, j'ai vu le monde, et je suis ton aînée. D'une dame autrefois compagne fortunée, Un méchant séducteur m'enleva de son toit, Et m'abandonna mère aux lieux où l'on nous voit. Ce monde, il m'en souvient et j'en garde l'image, De ton respect, crois-moi, mérite peu l'hommage. Les avares parents, les intérêts jaloux, A de jeunes beautés donnent de vieux époux; Et par-fois, sans remords, un père de famille A la plus riche dot vend la fleur de sa fille; Fleur que souvent l'amour a fait épanouir, Mais que rajeunit l'art pour qui veut en jouir.
DEUXIÈME COURTISANE.
Celles dont nul pouvoir n'a gêné les tendresses, Épouses qu'on honore, au moins sont leurs maîtresses; Et libres de leur choix, ne font pas comme nous Un infâme trafic des baisers les plus doux.
PREMIÈRE COURTISANE.
L'amour du jeu, ma sœur, l'orgueil d'un équipage, Et les atours coquets, ruineux étalage, Réduisent leur misère aux emprunts délicats Qu'aux frais de leur pudeur acquittent leurs appas. Les ministres, les grands, dispensateurs des places, Leur cèdent la faveur que marchandent leurs graces; Et, pour les attirer, leur soin industrieux Fait ce qu'en nos réduits nous ne faisons pas mieux.
DEUXIÈME COURTISANE.
L'amour, en occupant le loisir de leurs heures, Vient brûler son encens dans leurs propres demeures, Sans que la faim, rouvrant leur porte à tous moments, Les appelle au dehors pour quêter des amants, Et les force, en un jour trente fois rajustées, A reprendre à l'envi leurs parures quittées, Et feignant la jeunesse avec des traits usés, A pétrir de leur teint les lys recomposés.
PREMIÈRE COURTISANE.
Détrompe-toi, ma sœur.... ah! de leurs tristes rides J'ai vu le fard discret souvent masquer les vides; Et, grace à beaucoup d'art, quarante ans rajeunis Offrent une Vénus aux jeunes Adonis. Leurs bains mystérieux, leurs toilettes rivales, Du soir jusqu'à la nuit les montrent nos égales; Et dans les lieux publics leurs jupes vont briller Aux yeux de l'homme ardent à les en dépouiller. Heureuses quand leur front, étincelant d'aigrettes, D'un loyer de bijoux ne grossit pas leur dettes! Car ces vaines beautés en leur cercle aujourd'hui Se parent comme nous des diamants d'autrui.
DEUXIÈME COURTISANE.
Oh! n'assimile pas nos mœurs que l'on méprise Aux mœurs sages d'un monde, où chaque femme éprise Reçoit d'un homme seul mille soins assidus, Sans profaner son lit et ses baisers vendus.
PREMIÈRE COURTISANE.
Innocente! eh, vraiment, tu penses en vestale! Apprends que chaque épouse à l'ardeur maritale Joint toujours en secret le feu de quelque amant, Second mari lui-même, et trompé décemment; Et par-fois un rival, en oiseau de passage, Dérobe aux deux amis quelque tendre partage. Moquons-nous donc, ma sœur, de ces femmes de bien: Leur commerce est facile et ne nous cède en rien. Nous, filles de plaisir, et sans hypocrisie, Des hommes trompons-nous la foi, la jalousie? Plus que nous ne valons nous ne nous prisons pas; Et ce n'est point aux cœurs que nous tendons nos lacs. Crois-moi donc; fuis, ma sœur, l'indigence importune: Sans honte, et sans dégoûts, travaille à ta fortune. L'or établit les rangs dans la société: Si tu n'en acquiers point, la dure pauvreté, Aux vents des carrefours exposant ta jeunesse, Hâtera sur tes fleurs l'hiver de la vieillesse: Mais si tu t'enrichis, long-temps fraîche aux regards, Couchée en des palais, et roulée en des chars, Nous te verrons passer en brillant météore; Et cet organe heureux du plaisir qu'on adore, De tes prospérités instrument féminin, Nous semblera, lui seul, comme un ressort divin, Soutenir dans Paris tes splendeurs souveraines, Et de tes prompts coursiers les élégantes rênes: Et l'hymen te pourra transformer quelque jour De catin à la ville en duchesse à la cour.
TROISIÈME COURTISANE, _accourant_.
Fuyons! fuyons!
PREMIÈRE COURTISANE.
D'où naît la crainte ou tu te livres?... Quel bruit!....
TROISIÈME COURTISANE.
Entendez-vous ces capitaines ivres, Brisant meubles, miroirs, criant, blasphémant Dieu?... Je fuis tremblante, et nue....
TOUTES.
Au vol! au meurtre! au feu!...
· · ·
A ces cris se relève, étonné du tumulte, Le mari qui venait d'oublier son insulte. La porte est enfoncée: on entre; on se débat: Mais la scène changeant dérobe le combat.
On voit la Ferronnière en sa chambre nouvelle: Une riche splendeur ne la rend que plus belle; Et ses yeux, non encor du faste détrompés, Brillent de plus de feux par son éclat frappés. Hélas! qui, devant elle, ose encor reparaître? C'est son mari: vient-il se venger de son maître?
LA FERRONNIÈRE ET SON ÉPOUX.