L'IMAGE DE CLÉRICE.
J'ai voulu, te laissant le regret de ma perte, Au sein de l'Italie à tes armes rouverte, T'attirer doucement par le secret pouvoir Que j'ai sur tout Français épris de mon œil noir. Mon orgueil a bien ri, s'il faut parler sans feinte, Quand, plein de ma mémoire en tous tes sens empreinte, Au conseil de ton roi, par cent nobles raisons, Tu poussas son armée à repasser les monts. Ah! de ton éloquence héroïque, suprême, Ma flamme était la source inconnue à toi-même. Tu crus, en confondant les plus sages guerriers, N'avoir devant les yeux que l'honneur des lauriers; Tu ne voyais que moi: j'étais la seule envie Dont l'attrait t'amenât sous les murs de Pavie. Les peuples ont-ils cru qu'un magnanime roi Au milieu des périls entraînât, sur ta foi, Ses soldats, et la fleur des preux de sa famille, Pour rendre un libertin à l'amour d'une fille? Tel est le monde! Allons; aux assiégés vaincus Reprends-moi dans Pavie, et presse le blocus. (L'image disparaît.)
BONNIVET, _s'éveillant_.
Que dit-elle?.... Ah! j'entends la trompette qui sonne. Déja sur l'horizon le jour naissant rayonne..... Levons-nous..... dans mon camp devançons le soleil. Quoi donc? à quel objet rêvais-je en mon sommeil? A Clérice!... Elle-même.... Oh! l'étrange folie!.... Son amour m'aurait fait rentrer dans l'Italie! Non, non, dans les périls dont je me sens pressé, Ce lâche sentiment ne m'eût jamais poussé: Vous n'êtes pas, madame, une seconde Hélène; Votre Milan n'est pas l'Ilion qui m'amène. Non, je n'ai point pour vous suivi le roi des rois; Je n'ai point follement, jaloux de vains exploits, Pour me reconquérir vos faveurs et vos charmes, Ebranlé tout-à-coup les Alpes sous mes armes, Et porté mes canons sur des rocs sourcilleux Où jamais n'ont tonné que les foudres des cieux. Qui? moi! pour contenter mes amoureux caprices, Mettre une armée entière au bord des précipices, Exposer un grand roi, ses parents, ses soldats; Les conduire en aveugle à de lointains combats! Pour qui? pour ma maîtresse offerte à ma mémoire? Non, mon cœur n'écouta que la voix de la gloire; Et sans qu'à mes projets un fol amour ait part, Je vins ici venger nos affronts et Bayard.
CLÉMENT-MAROT, ET BONNIVET.
BONNIVET.
C'est vous, galant Marot! vous, levé dès l'aurore!
MAROT.
Oui, j'aime à voir l'éclat dont l'orient se dore; Et le dieu des beaux vers m'emplit de feux nouveaux, Quand l'heure matinale attèle ses chevaux. J'aime à voir de son char la lumière vermeille Luire au camp des Français, que le clairon éveille; Et, brillant dans l'azur, l'astre de Lucifer Emailler les vallons étincelants de fer.
BONNIVET.
Si vous ne me parliez sur le ton des poëtes, Je vous méconnaîtrais, armé comme vous l'êtes.
MAROT.
Je ne ferais nul cas d'un poëte de cour Qui n'endosserait point la cuirasse à son tour.
BONNIVET.
Marot veut que son sang, grace à quelques prouesses, Lui mérite les pleurs des plus nobles princesses.
MAROT.
Marot chez les neuf sœurs survivra plus d'un jour, Blessé du fer de Mars et des traits de l'Amour.
BONNIVET.
La propre sœur du roi, si j'en crois la chronique, Vous l'aura dit, peut-être, en un style saphique.
MAROT.
La sœur de notre roi, duchesse d'Alençon, Protège en moi du Pinde un humble nourrisson: Je l'aide quelquefois des avis de ma muse A tourner plaisamment un conte qui l'amuse. Mais les grands sont jaloux quand elle me sourit, Et fait céder pour moi l'étiquette à l'esprit.
BONNIVET.
Marguerite, en secret, vous met, dit-on, en verve?
MAROT.
La Pallas de nos jours doit être ma Minerve. Est-ce un sujet de glose aux malins envieux?
BONNIVET.
Que fait donc votre muse, absente de ses yeux?
MAROT.
Elle chante le roi, pour qui je prends l'épée.
BONNIVET.
Brave rimeur, courage! A quand votre épopée?
MAROT.
Le Parnasse, amiral, est plus lent à forcer Que vos remparts tonnants, si prompts à renverser. Un poëme renaît sur d'héroïques cendres. Nous n'avons qu'un Homère; il est tant d'Alexandres! N'imaginez donc pas, en vous raillant toujours, Qu'un poëte, en soldat, marche au gré des tambours.
BONNIVET.
Vous, n'imaginez pas qu'en ses folles bouffées Votre docte Phébus élève nos trophées.
MAROT.
Non; l'honneur d'un guerrier a d'autres fondements Qui prêtent à nos vers d'utiles ornements.
BONNIVET.
Ah! les héros outrés et la fiction pure, Des œuvres d'Apollon sont la seule parure; Et de grands mots, tirés du latin et du grec, Enrichissent leur fonds, quelquefois pauvre et sec. Voilà ce qui soutient les vaines renommées Des beaux diseurs de rien, en paroles rimées.
MAROT.
Si je connais votre art ainsi que vous le mien, Je confesse qu'ici je n'en parle pas bien. Chacun notre métier: perdons la frénésie Moi, de parler de guerre, et vous, de poésie. Souffrez qu'ici Marot, cavalier mal-expert, Use à son gré du temps que vous jugez qu'il perd; Que, sans titre en vos camps, rimant son badinage, Il offre à plus d'un siècle un miroir de son âge. Venez; le roi vous mande, et va tenir conseil. L'Europe ne doit plus voir un double soleil: Valois dit qu'il est temps que Charles-Quint lui cède.
BONNIVET.
S'il m'écoute, il vaincra.
MAROT.
Que Dieu vous soit en aide!
BONNIVET.
Lannoy veut nous surprendre... Ah! je jure qu'avant, Les nonnes de Pavie, en leur étroit couvent Recevront mes soudards comme révérends pères.
MAROT.
Bon! que comme Marie elles soient vierges-mères.
· · ·
Ils sortent; les démons rirent aux grands éclats, Que la virginité, dévolue aux prélats, Dût-être un jour en proie aux baisers à moustaches: Car de l'honneur dévot le diable aime les taches.
Tout a changé d'aspect: dix jours sont écoulés. La scène offre aux regards des chemins isolés; Ils tendent vers un camp dont l'enceinte est voisine: Sur de larges vallons Pavie au loin domine. Le soleil qui se couche éclaire encor les fronts Des arbres dont le soir déja noircit les troncs: Là, d'un chêne élevé la grande ombre s'allonge. Un coursier, qui hennit sous le frein d'or qu'il ronge, Porte en ce lieu Bourbon, connétable fameux, Transfuge de la France, et proscrit belliqueux. C'est l'heure où du sommeil accourent les fantômes; Où les esprits ailés, les Sylphes et les Gnômes, Courbent, en voltigeant, la bruyère des bois, Et remplissent les airs de murmurantes voix. Sous d'humides vapeurs tout semble se confondre; Le jour est prêt à fuir, et la nuit prête à fondre.
BOURBON.
Soleil! en t'éloignant tu vois mes camps agir: L'astre d'un prince ingrat comme toi va rougir; Et, me fuyant demain, sa splendeur éclipsée Cédera pour sa honte à ma gloire offensée. Heureux François-Premier, tremble d'être puni Par ce même mortel que ta haine a banni. Charles-Quint que je sers, mon juste et nouveau maître, Des brigues de ta cour me vengera peut-être; Et je te convaincrai, plaisir digne de moi! Qu'un sujet outragé peut avilir un roi. Que vois-je?... est-ce une erreur, une chimère vaine?... Quel guerrier m'apparaît appuyé sous ce chêne?..... C'est celui qu'à Rébec j'ai vu de sang baigné, Me jeter en mourant un regard indigné! C'est lui! je reconnais ses traits, et sa stature, Sa longue épée en croix, et sa pesante armure..... Écarte-toi, fantôme! et sors de mon chemin....! Pour m'arracher la bride il étend une main....! Avance, ô mon coursier!... Presse le pas! te dis-je.... Quoi! son crin se hérisse, il recule.... ô prodige! Bourbon même, Bourbon de crainte est combattu...... Et toi, chez les vivants pourquoi reparais-tu? Rentre au lit de la mort, ou cette lance.....