II
Rousseau est le théoricien du despotisme populaire, ou, si l’on veut, de la Souveraineté nationale, et il n’a guère vu que cela. La liberté c’est pour lui un peuple libre, et il est convaincu que dans un peuple libre le citoyen ne peut pas n’être pas libre absolument.
«Dans une république le souverain n’étant formé que des particuliers qui le composent, _n’a ni ne peut avoir d’intérêt contraire au leur_; par conséquent la puissance souveraine n’a nul besoin de garant envers les sujets, (il me semble qu’il veut dire que les sujets n’ont nul besoin de garant envers le souverain) parce qu’il est impossible que le corps veuille nuire à tous les membres; _et nous verrons ci-après qu’il ne peut nuire à aucun en particulier. Le souverain, par cela seul qu’il est, est toujours ce qu’il doit être._»
Mais si le souverain est toujours ce qu’il doit être, et ne peut pas se tromper, s’il est toujours infaillible, le citoyen, lui, «peut avoir une volonté contraire ou dissemblable à la volonté générale». En ce cas la contrainte est de droit de la part du souverain: «Afin donc que ce pacte social ne soit pas un vain formulaire, il renferme tacitement cet engagement que quiconque refusera d’obéir à la volonté générale y sera contraint par tout le corps; ce qui ne signifie autre chose, sinon qu’on le forcera à être libre.»
Rien n’est donc plus faux que le système de Montesquieu tout entier, et, à vrai dire, le _Contrat social_ a été conçu pour être une réfutation continue de Montesquieu. Remarquez, par exemple, que les «corps intermédiaires» sont un obstacle à la souveraineté nationale, en ce sens qu’ils le sont à la claire manifestation de la volonté populaire. La volonté générale ne peut pas errer, mais «les délibérations populaires n’ont pas toujours la même rectitude». Il y a une distinction à faire entre la «_volonté générale_» et la «_volonté de tous_». La volonté générale «regarde à l’intérêt commun», la volonté de tous «regarde à l’intérêt privé et n’est qu’une somme de volontés particulières». Si vous voulez connaître la volonté générale, «ôtez des volontés particulières les plus et les moins qui s’entre-détruisent, reste pour somme des différences la volonté générale».
Or, ce qui groupe les intérêts particuliers et leur donne de la cohésion et de la force, ce sont les associations, agrégations, corporations. «Si, quand le peuple, suffisamment informé, délibère, les citoyens n’avaient aucune communication entre eux, du grand nombre de petites différences résulterait toujours la volonté générale, et la délibération serait toujours bonne.» Il est difficile d’imaginer des citoyens délibérant sans avoir aucune communication entre eux; mais retenons le principe: il est qu’il ne faut point d’associations substituant des vues d’intérêt particulier à la vue de l’intérêt commun. On pourrait observer que les vues de citoyens isolés et ne communiquant point entre eux doivent être encore plus particulières que celles des citoyens associés; mais retenons le principe: il est qu’il ne faut pas d’associations, parce que l’association forme entre l’État et l’individu un pseudo-État qui empêche l’individu de voir l’État lui-même et l’intérêt de l’État lui-même: «Quand il se fait des associations particulières aux dépens de la grande, la volonté de chacune de ces associations devient générale par rapport à ses membres et particulière par rapport à l’État. On peut dire alors qu’il n’y a plus autant de votants que d’hommes; mais seulement autant que d’associations. Les différences deviennent moins nombreuses et donnent un résultat moins général. Enfin, quand une de ces associations est si grande qu’elle l’emporte sur toutes les autres, vous n’avez plus pour résultat une somme de petites différences, mais une différence unique; alors il n’y a plus de volonté générale, et l’avis qui l’emporte est un intérêt particulier. Il importe donc, pour avoir bien l’énoncé de la volonté générale, qu’il n’y ait pas de société partielle dans l’État et que chaque citoyen n’opine que d’après lui.»
Comme la théorie des corps intermédiaires est la pièce maîtresse du système de Montesquieu, aussi ce qui précède est le fond même du système de Rousseau. Montesquieu voulait que ce ne fût pas une volonté qui gouvernât; il a tort; il faut qu’une volonté gouverne et que cette volonté soit la volonté du peuple. Mais la volonté du peuple _ne sera pas la volonté du peuple_ si le peuple est hiérarchisé, s’il y a en lui des organismes, s’il y a en lui quelque chose d’organisé; car alors la volonté exprimée par les suffrages pourrait bien être celle de ces organismes et non pas la sienne, ou pourrait bien être la sienne inspirée par l’influence de ces organismes et non pas la sienne pure et simple; ce serait une somme de volontés particulières.
Ne me dites pas que, supprimés ces organismes sociaux, la volonté générale sera encore plus une somme de volontés particulières, absolument particulières. C’est ce qu’il me faut; car ce que je repousse ce n’est pas le particularisme, l’individualisme des opinions, dont, en totalisant, je fais la volonté générale; c’est le particularisme général, pour ainsi parler, c’est le particularisme collectif, c’est le particularisme corporatif, c’est l’État dans l’État. Et j’appelle État dans l’État, non seulement une association, mais tout ce qui est communauté d’opinion. Je ne voudrais pas que les citoyens communiquassent entre eux quand ils vont voter. Car enfin il se forme ainsi une, deux, trois communautés d’opinions; et, pour être peut-être d’un jour (et elles ne seront pas d’un jour) ces communautés d’opinions n’en sont pas moins bel et bien des associations. La pureté «de la volonté générale» en est altérée.
Et cette horreur pour le groupement des idées, des opinions, des tendances, des intérêts, cette horreur pour les fédérations de volontés, est telle chez Rousseau que, nous l’avons vu, quand bien même une opinion aurait la majorité, si elle est inspirée par une fédération d’intelligences et de volontés, il ne la tient pas pour la volonté générale, elle est pour lui non avenue: «Quand une de ces associations est si grande qu’elle l’emporte sur toutes les autres... Alors il n’y a plus de volonté générale, et l’avis qui l’emporte est un intérêt particulier.»
--Mais si cet avis est, comme vous le supposez, l’avis de la majorité des citoyens, il est bien la volonté générale.
--Point du tout! Étant l’avis de la majorité des citoyens, mais d’une majorité associée, fédéralisée, vivant sur une opinion commune et sachant ce qu’elle pense et ce qu’elle veut, il est particulier encore, quoique général, quoique quasi unanime; et, à ce titre, il est nul, il doit être retranché, et c’est l’avis de la minorité qui devient «la volonté générale» et qui doit prévaloir; car il ne faut pas confondre «la volonté générale» avec «la volonté de tous».
Nous sommes ici dans la pure doctrine démocratique, ou, si l’on veut, dans la doctrine démocratique en son excès. Il n’y a que le peuple; mais par peuple il faut entendre le peuple, moins ce qui est organisé dans le peuple. Car tout ce qui dans le peuple est organisé est qualifié «aristocratique», quoique ce ne soit pas du tout une aristocratie, et à ce titre est ennemi du peuple et ne doit pas être compté dans le peuple. Donc le peuple, composé de tous les individus qui ne tiennent à rien. Ce peuple nomme le souverain. Ce souverain est absolu. Et tout ce qui, entre lui et le peuple ainsi défini, s’organise, doit être hors la loi, comme formant État dans l’État.
État dans l’État, les Églises. État dans l’État, la noblesse. État dans l’État, la magistrature. État dans l’État, les corporations ouvrières. État dans l’État, la Franc Maçonnerie. État dans l’État, une ligue. État dans l’État, un parti, car c’est une fédération de sentiments d’intelligence et de volontés. État dans l’État, une académie, car c’est un groupe délibérant. État dans l’État, un journal, car c’est une fédération de prédicants et d’écoutants et, absolument, c’est une Église. État dans l’État, un collège libre, car c’est une Église tout de même. Et donc il ne faut dans un État ni liberté d’association, ni liberté d’enseignement, ni liberté de la presse; car ces libertés, sinon en soi, du moins par les groupements qu’elles forment aussitôt qu’elles existent, altèrent la «volonté générale» et rendent impossible l’exercice de cette volonté, puisque, à force d’en retrancher, elles la suppriment.
Remarquez que ceci n’est pas jeu de logique à outrance. Cela s’est vu dans les faits. Les Jacobins ont appliqué à la lettre la théorie de Jean-Jacques Rousseau. D’abord ils ont supprimé toute liberté: par esprit autoritaire, par respect de la souveraineté nationale, par crainte que les libertés ne formassent des groupements sociaux antipopulaires et conviction très juste, étant donné le sens qu’ils attribuaient au mot aristocratique, que toute liberté est aristocratique;--ensuite ils ont, étant et se sachant minorité, gouverné, et despotiquement, sans aucune hésitation ni scrupule de conscience, parce qu’ils savaient être «la volonté générale», commençant par retrancher de la volonté générale tout ce qui leur paraissait inspiré par un esprit de caste, de classe, d’association, de corporation et de parti autre que le leur et arrivant facilement par cette opération arithmétique à être «la volonté générale» encore qu’ils eussent contre eux à très peu près la volonté de tous.
Voilà comment les mots se retournent au gré des sophismes; et le pays a été gouverné pendant une douzaine d’années par une minorité qu’on a calculé être environ le dixième de la nation, c’est-à-dire presque aussi aristocratiquement que possible, sous prétexte de révolte contre l’aristocratie et d’élimination des éléments aristocratiques.
On ne s’étonnera pas que Rousseau soit aussi énergiquement contre la séparation des pouvoirs que contre les «corps intermédiaires», d’abord parce que le _Contrat social_ est une réfutation continue de Montesquieu et que _l’Esprit des Lois_ empêchait de dormir Rousseau et Voltaire; ensuite parce que des mêmes principes Montesquieu ayant tiré la théorie des corps intermédiaires et celle de la séparation des pouvoirs, des mêmes principes Rousseau a tiré la théorie de la volonté générale et celle de la concentration des puissances.
L’idée de Montesquieu est qu’on ne doit pas être gouverné par une volonté; l’idée de Rousseau est qu’on ne doit être gouverné que par une volonté, qui sera celle du peuple. Donc Montesquieu divise le pouvoir et «arrête les pouvoirs par les pouvoirs». Rousseau concentre tout le pouvoir dans le peuple et, d’une part commence par dire que _les_ pouvoirs ne sont que des «émanations» _du_ pouvoir unique, d’autre part finit par dire que ce n’est même pas par ces émanations, mais par lui-même que _le_ pouvoir doit s’exercer.
Rousseau abonde en railleries contre la théorie de la séparation des pouvoirs: «... Nos politiques, ne pouvant diviser la souveraineté dans son principe, la divisent dans son objet; ils la divisent en force et en volonté, en puissance législative et en puissance exécutive, en droits d’impôt, de justice et de guerre; en administration intérieure et en pouvoir de traiter avec l’étranger: tantôt ils confondent toutes ces parties et tantôt ils les séparent. Ils font du souverain un être fantastique et formé de pièces rapportées; c’est comme s’ils composaient un homme de plusieurs corps, dont l’un aurait des yeux, l’autre des pieds, l’autre des bras, et rien de plus. Les charlatans du Japon dépècent, dit-on, un enfant aux yeux des spectateurs; puis, jetant en l’air tous ses membres l’un après l’autre, ils font retomber l’enfant vivant et tout rassemblé. Tels sont à peu près les tours de gobelets de nos politiques; après avoir démembré le corps social par un prestige digne de la foire, ils rassemblent les pièces on ne sait comment.»
La séparation des pouvoirs est, en effet, après l’existence des corps intermédiaires et plus même que l’existence d’un corps ayant le dépôt des lois, la sauvegarde même de la liberté publique et des droits de l’homme, et par conséquent Jean-Jacques Rousseau ne saurait la souffrir. Il triomphe en se raillant de la complexité du système de Montesquieu, à quoi Montesquieu a répondu d’avance par ce passage, déjà cité en partie, que Rousseau devait trouver dur: «Pour former un gouvernement modéré, il faut combiner les puissances, les régler, les tempérer, les faire agir, donner pour ainsi dire un lest à l’une pour la mettre en état de résister à l’autre. C’est un chef-d’œuvre de législation que le hasard fait rarement et que rarement on laisse à faire à la prudence. Un gouvernement despotique, au contraire, saute, pour ainsi dire, aux yeux; il est uniforme partout: comme il ne faut que des passions pour l’établir, tout le monde est bon pour cela.»
Au lieu de se moquer de la complexité du système de Montesquieu, la complexité en choses de sociologie n’étant point signe de vérité, mais la simplicité y étant marque d’ignorance, d’étourderie et de sottise; il aurait fallu plutôt signaler le point faible de ce système et montrer que la séparation des pouvoirs ne peut se conserver qu’à la condition qu’il se trouve quelqu’un qui soit assez fort pour la maintenir; et que ce quelqu’un est un pouvoir lui-même, et si grand qu’il y a quelque chance qu’il devienne un despote et que cela forme un cercle. En monarchie c’est le Roi qui peut maintenir séparés les différents pouvoirs; mais, s’il a cette puissance, il trouvera plus court de les absorber en lui ou de les dominer si complètement que ce sera comme s’il les avait absorbés. En République c’est la constitution qui peut maintenir la séparation des pouvoirs; mais une constitution n’empêche rien en fait, si elle n’est défendue énergiquement elle-même et d’une façon absolument continue par le peuple entier qui se l’est donnée; et l’on verra toujours en République soit le corps législatif dominer tellement le pouvoir exécutif qu’il gouvernera et que les pouvoirs seront confondus; soit le pouvoir exécutif assez puissant pour faire nommer les législateurs qu’il voudra, pour les avoir par conséquent dans sa main, pour faire la loi; et les pouvoirs seront confondus encore. Le seul remède c’est que le peuple lui-même tienne essentiellement à ses libertés et par conséquent à la séparation des pouvoirs et défende continuellement, avec un soin jaloux et une autorité impérieuse, la Constitution qui l’aura établie. Cela revient à dire qu’un peuple n’est libre que quand il veut l’être, et quand il comprend comment on l’est. C’est pour lui faire comprendre comment on l’est que les politiques écrivent; quant au vouloir l’être, c’est son affaire et non la leur.
Enfin, comme je l’ai indiqué à l’avance, Rousseau, avec quelque contradiction et obscurité, comme toujours, voudrait que la souveraineté fût, non seulement indivisible, mais inaliénable, et que le peuple exerçât lui-même sa souveraineté absolue. Le gouvernement direct est au fond des idées de Rousseau, comme une pensée de derrière la tête qui, de temps en temps, passe devant, sans persister à s’y maintenir. Rousseau a eu je ne sais quelle hésitation et senti je ne sais quelle gêne en cette affaire. Mais au fond,--et qui pourrait s’en étonner puisqu’il est logique et que le gouvernement parlementaire est une espèce d’aristocratie encore et que le gouvernement direct est le véritable gouvernement démocratique?--il est pour le gouvernement direct du peuple entier par le peuple entier.
Montesquieu avait proscrit énergiquement le _referendum_: «Il y avait un grand vice dans la plupart des anciennes républiques: c’est que le peuple avait le droit d’y prendre des résolutions actives et qui demandent quelque exécution, chose dont il est entièrement incapable. Il ne doit entrer dans le gouvernement que pour choisir ses représentants, ce qui est très à sa portée. Car, s’il y a peu de gens qui connaissent le degré précis de la capacité des hommes, chacun est pourtant capable de savoir en général si celui qu’il choisit est plus éclairé que la plupart.»
Rousseau, lui, n’admet pas, ou n’admet qu’à peine, ou admet pour s’en repentir et pour revenir sur cette concession, que le peuple délègue ses pouvoirs. Comme Montesquieu, il rappelle les républiques antiques; mais pour les féliciter et non pour les reprendre d’avoir pratiqué le gouvernement direct: «L’idée des représentants est moderne; elle nous vient du gouvernement féodal, de cet inique et absurde gouvernement où l’espèce humaine est dégradée et où le nom d’homme est en déshonneur. Dans les anciennes républiques et même dans les monarchies, jamais le peuple n’eut des représentants; on ne connaissait pas ce mot-là.» Il pose en principe que la souveraineté ne peut s’aliéner: «La souveraineté, n’étant que l’exercice de la volonté générale, ne peut _jamais_ s’aliéner, et le souverain, qui n’est qu’un être collectif, ne peut être représenté que par lui-même: le pouvoir peut bien se transmettre, mais non pas la volonté.»
Et, en effet, déléguer sa volonté, c’est s’engager pour un temps à ne pas en avoir, ce qui est absurde d’abord et ce qui supprime net, pour un temps, la souveraineté nationale: «Le souverain [le peuple] peut bien dire: «Je veux actuellement ce que veut un tel homme ou ce qu’il dit vouloir»; mais il ne peut pas dire: «Ce que cet homme voudra demain, je le voudrai encore», puisqu’il est absurde que la volonté se donne des chaînes pour l’avenir, et puisqu’il ne dépend d’aucune volonté de consentir à rien de contraire au bien de l’être qui veut. Si donc le peuple [en déléguant sa volonté] promet simplement d’obéir, il se dissout par cet acte; il perd sa qualité de peuple.»
Cet usage n’est pas le signe de la liberté politique, il est le signe de la décadence de la liberté politique dans un peuple: «L’attiédissement de l’amour de la patrie, l’activité de l’intérêt privé, l’immensité des États, les conquêtes, l’abus du gouvernement, ont fait imaginer la voie des députés aux représentants du peuple dans les assemblées de la nation.» Cet usage est d’autant plus destructif de la liberté qu’il semble la protéger et la maintenir, et qu’en établissant l’oppression il la masque. Ainsi, par exemple, le peuple anglais se croit libre. Il l’est quand il vote. Le lendemain et les jours suivants et les années qui suivent il est parfaitement opprimé. _Semel jussit, semper paruit._ «Le peuple anglais pense être libre, il se trompe fort; il ne l’est que durant l’élection des membres du Parlement: sitôt qu’ils sont élus, il est esclave, il n’est rien. [Du reste] dans les courts moments de sa liberté, l’usage qu’il en fait mérite qu’il la perde.»
Et Rousseau conclut (je prends pour sa conclusion le passage où sur cette question il est à la fois le plus net et le plus explicite) par ces lignes décisives: «La souveraineté ne peut être représentée par la même raison qu’elle ne peut être aliénée; elle consiste dans la volonté générale et la volonté générale ne se représente point: elle est la même ou elle est autre; il n’y a pas de milieu. Les députés du peuple ne sont donc ni ne peuvent être ses représentants, ils ne sont que des commissaires; _ils ne peuvent rien conclure définitivement_.»--Par ce passage Jean-Jacques Rousseau donne à entendre qu’il admet des représentants du peuple, comme «commissaires» de la nation, c’est-à-dire comme chargés de discuter sur ses intérêts avec mandat plus ou moins impératif, et comme devant prendre des décisions qui ne seront définitives que quand elles auront été ratifiées par la nation au moyen du _referendum_. Ce n’est pas tout à fait le gouvernement direct, c’est un gouvernement direct mêlé de gouvernement parlementaire, c’est un gouvernement où le gouvernement parlementaire est subordonné au gouvernement direct.
Mon opinion est que cette subordination est illusoire, ou que peu s’en faudrait. En matière plébiscitaire, s’il s’agit d’un homme, le peuple a une opinion nette et il sait qui il veut et surtout qui il ne veut pas. S’il s’agit d’une question, le vote plébiscitaire dépend de la façon dont elle est posée, et elle reste donc à la disposition de qui la pose. Le _referendum_, qui n’a rien d’odieux ni de choquant en lui-même, servirait, je crois, le plus souvent, à permettre au gouvernement d’en appeler du parlement au pays, de poser la question de manière à faire condamner le parlement et de ruiner ainsi l’autorité parlementaire. Le véritable _referendum_, c’est la fréquence du renouvellement du parlement, et c’est pour cela que je suis partisan du renouvellement par tiers ou par quart, donnant une consultation nationale tous les deux ans, tout en maintenant la continuité des travaux parlementaires; et le véritable _referendum_, c’est le droit de dissolution qui permet au pouvoir exécutif d’en appeler du parlement au pays, non sur une question, mais par maintien ou élimination des mandataires, à quoi le peuple comprend au moins quelque chose.
En résumé, démocratie pure... Avec cette réserve qu’on ne peut pas savoir si Jean-Jacques Rousseau applique son système à l’universalité des individus composant un peuple, ou seulement à un certain nombre de ces individus, et que par conséquent on ne saura jamais si Rousseau a été démocrate ou aristocrate. Il faut bien faire attention à ce passage et à cette note du _Contrat social_: «Tout gouvernement légitime est républicain.--Je n’entends pas seulement par ce mot une aristocratie ou une démocratie; mais en général tout gouvernement guidé par la volonté générale qui est la Loi...» (II, 6); et à cet autre passage et à cette autre note du _Contrat social_: «Cette personne publique, qui se forme ainsi par l’union de toutes les autres prenait autrefois le nom de cité.--Le vrai sens de ce mot s’est presque entièrement effacé chez les modernes: la plupart prennent une ville pour une cité et un bourgeois pour un citoyen. Ils ne savent pas que les maisons font la ville, mais que les citoyens font la cité... Quand Bodin a voulu parler de nos citoyens et bourgeois, il a fait une lourde erreur en prenant les uns pour les autres. M. Dalembert ne s’y est pas trompé et a bien distingué, dans son article _Genève_, les quatre ordres d’hommes (même cinq en y comptant les étrangers) qui sont dans notre ville et dont deux seulement composent la République...»
Mais cependant, en résumé et en appliquant le système de Rousseau à nos peuples modernes tels qu’ils sont constitués ou tels qu’ils ne tarderont pas à l’être tous: démocratie pure; excluant les corps intermédiaires et la hiérarchie qu’ils établissent naturellement dans la nation; excluant toute organisation, toute association, tout groupement intermédiaire entre l’État et l’individu et autre que l’État lui-même, parce que tout cela est considéré comme élément aristocratique et comme altérant la volonté générale; proscrivant toute liberté, par une conséquence qui n’a rien de forcé et qui même est parfaitement logique, parce que toute liberté qui s’exerce tend, pour n’être pas un simple mot, à constituer les groupements susdits, lesquelles sont contraires au système et, en effet, en empêchent l’application; écartant la séparation des pouvoirs et comme favorable à la liberté et comme divisant la souveraineté qui doit être indivisible sous peine de n’exister point; considérant la délégation de la souveraineté comme une aliénation de la souveraineté, et par suite tendant au gouvernement direct et écartant le régime parlementaire, ou tout au moins subordonnant le régime parlementaire au gouvernement direct par voie de mandats impératifs, de plébiscites et de _référendums_: voilà le système complet de Rousseau, autant qu’on peut systématiser et solidifier un homme à formules précises et à développements fuyants, qui est d’autant plus insaisissable qu’à certains moments on croit pleinement le saisir et qu’il vous échappe ensuite par des contradictions qu’il reconnaît, qu’il promet de résoudre et qu’il ne résout point; et par des obscurités où il a soit le goût de se complaire, soit la malice de nous laisser.
C’est le système démocratique dans tout l’excès où il commence à être, vers lequel il s’achemine et où il puisse parvenir. C’est, à le ramener à ses principes et à ce qu’ils contiennent évidemment et de leur aveu même, le pur despotisme plébiscitaire, le pur despotisme démocratique.
C’est, appliqué à la souveraineté populaire, exactement la théorie de Bossuet sur la souveraineté royale: «_Ainsi le magistrat souverain a en main toutes les forces de la nation qui se soumet à lui obéir._ «Nous ferons, dit tout le peuple à Josué, tout ce que vous nous commanderez; nous irons partout où vous nous enverrez. Qui résistera à vos paroles et ne sera pas obéissant à tous vos ordres, qu’il meure! Soyez ferme seulement et agissez avec vigueur.» _Toute la force est transportée au magistrat souverain; chacun l’affermit au préjudice de la sienne et renonce à sa propre vie en cas qu’il désobéisse._ On y gagne; car on retrouve en la personne de ce suprême magistrat plus de force qu’on n’en a quitté pour l’autoriser, puisqu’on y retrouve toute la force de la nation réunie ensemble pour nous secourir.» (_Politique tirée des propres paroles de l’Écriture sainte._)
Ce principe était contenu en essence, comme je l’ai fait remarquer ailleurs[1], dans les auteurs protestants du XVIIe siècle et du XVIIIe siècle, que Rousseau n’a fait que réduire en système. C’est Jurieu qui, le premier à ma connaissance, a posé le dogme de la souveraineté absolue du peuple dans cette formule d’une admirable franchise: «Le peuple est cette puissance qui seule n’a pas besoin d’avoir raison pour valider ses actes[2].» Tout le _Contrat social_ est en puissance dans cette formule magistrale et toute la moderne doctrine démocratique y trouve sa précise définition.
[1] XVIIIe Siècle, _J. J. Rousseau_.
[2] _Lettres contre l’Histoire des variations_, XVI.
Remarquez que le «contrat social» lui-même, le pacte initial par lequel le peuple aliène sa liberté entre les mains d’un magistrat, cette théorie fondamentale de Jean-Jacques Rousseau, dont je ne m’occupe pas dans ce livre, parce qu’elle a été réfutée jusqu’à la satiété, cette théorie à laquelle le nom de Rousseau est restée attachée, est de Jurieu: «Il est contre la raison qu’un peuple se livre à un souverain sans quelque pacte, et un tel traité [l’abandonnement sans contrat] serait nul et contre nature[3].»--«Il n’y a point de relation au monde qui ne soit fondée sur un _pacte mutuel, ou exprès ou tacite_, excepté l’esclavage, tel qu’il était entre les païens, qui donnait à un maître pouvoir de vie et de mort sur son esclave, sans aucune connaissance de cause. Ce droit était faux, tyrannique, purement usurpé et contraire à tous les droits de la nature[4].»--«Il n’y a aucune relation de maître, de serviteur, de père, d’enfant, de mari, de femme, qui ne soit établie sur un pacte mutuel et sur des obligations mutuelles; en sorte que, quand une partie anéantit ces obligations, elles sont anéanties de l’autre[5].»
[3] _Lettres contre l’Histoire des variations_, XVI.
[4] ibid., ibid.
[5] ibid., ibid.
Si l’on veut lire le _Contrat social_ en style clair, il n’y a qu’à lire les _Lettres du ministre Jurieu contre l’Histoire des variations_ et la _Politique tirée des propres paroles de l’Écriture sainte_, de Bossuet. Ces deux grands hommes y soutiennent exactement la même thèse, «celle du despotisme irresponsable, celle de la puissance qui n’a pas besoin d’avoir raison». Ils soutiennent tous les deux cette thèse, l’un au profit de la royauté, l’autre au profit du peuple.--Avec cette seule différence que Bossuet, comme fera plus tard ce catholique sans le vouloir qui s’appelle Auguste Comte, limite le pouvoir absolu du roi par le pouvoir spirituel, à qui il soumet, et rudement, le roi lui-même, rétablissant ainsi indirectement un droit du peuple, le peuple n’ayant pas de droits, mais le roi ayant des devoirs.--Jurieu, lui, en tendances, Rousseau, lui, formellement, sont pour le despotisme absolu, sans compensation ni contrepoids, accordé au peuple, ou plutôt, comme on l’a vu, à ceux qui se donneront comme étant lui.