III
Voltaire n’est pas si éloigné de Rousseau en politique qu’on le croit et qu’il l’a cru. Rousseau est despotiste. Voltaire est despotiste. Seulement Rousseau est pour le despotisme du peuple et Voltaire est pour le despotisme du roi.
Le monarchisme absolu, c’est le fond même de Voltaire, et toutes ses opinions politiques, religieuses et sociales dérivent de là. Il ne faut pas croire que son horreur pour Montesquieu soit de la jalousie d’auteur; c’est la colère, bien plus honorable, du royaliste intransigeant contre l’homme qui, au fond, est républicain et qui, tout au moins, passe sa vie à songer aux moyens de limiter l’autorité royale.
On le voit bien quand on suit attentivement le commentaire de Voltaire sur _l’Esprit des lois_. Tout ce commentaire peut être défini d’un seul mot: c’est Louis XIV défendu contre Montesquieu.
Tout d’abord Voltaire repousse comme ne la comprenant pas la différence continuelle que Montesquieu fait entre la monarchie et le despotisme: «Qu’on me dise ce que je dois entendre par despote et par monarque.»--«Où est la ligne qui sépare le gouvernement monarchique et le despotique?» Montesquieu l’a dit cent fois. Son livre même n’est presque que la distinction entre la monarchie constitutionnelle et le despotisme. Mais c’est où Voltaire n’entre pas, parce qu’il n’y veut point entrer. Montesquieu avait raison quand il disait: «Voltaire a trop d’esprit pour me comprendre. Quand il lit un livre il le refait, et puis, ce qu’il a fait, il le critique.» Voltaire n’établit aucune différence entre la monarchie et le despotisme, parce qu’il ne veut pas de monarchie limitée par des lois fondamentales, et tout ce qui s’ensuit; et puis ne voulant point de cette différence, il se moque de ceux qui la voient et surtout qui veulent l’établir ou la confirmer.
Il s’obstine à ne pas vouloir comprendre le sens du mot «honneur» et le sens du mot «vertu» dans Montesquieu, encore que Montesquieu ait expliqué vingt fois que l’honneur est l’amour des distinctions et la vertu le patriotisme; et, ne voulant pas comprendre, il s’écrie à plusieurs reprises: «Je vous dis qu’il y a dans tous les gouvernements de la vertu et de l’honneur.»--Et pourquoi ne veut-il pas comprendre? Parce que la classification de Montesquieu met ou semble mettre les républiques au-dessus des monarchies.
Il reproche à Montesquieu d’avoir dit que le «gouvernement moscovite cherche à sortir du despotisme». Montesquieu, conformément à ses distinctions, avait voulu dire que le gouvernement russe établissait des lois fixes et commençait à gouverner selon ces lois et non plus selon son bon plaisir; qu’en un mot _il sortait du despotisme pour entrer dans la monarchie_; mais Voltaire insiste sur ce que le gouvernement russe retient du despotisme pour l’en féliciter avec enthousiasme: «Le gouvernement est à la tête de la finance, des armées, de la magistrature, de la religion; les évêques et les moines n’ont plus d’esclaves comme autrefois et ils sont payés par une pension du gouvernement. Il cherche à détruire l’anarchie, les prérogatives odieuses des nobles, le pouvoir des grands, et non à établir des corps intermédiaires et à diminuer son autorité.»
Voltaire n’est pas moins opposé aux idées démocratiques de Rousseau qu’aux idées libérales de Montesquieu, quoiqu’il ait moins poursuivi celles-là que celles-ci. Il se raille du gouvernement direct, un peu superficiellement et puérilement, comme toujours, mais avec quelque raison, du reste, à ce qu’il me semble: «Il paraît bien étrange que l’auteur du _Contrat social_ s’avise de dire que tout le peuple anglais devrait siéger en parlement et qu’il cesse d’être libre quand son droit consiste à se faire représenter au Parlement par députés. Voudrait-il que trois millions de citoyens vinssent donner leurs voix à Westminster? Les paysans en Suède comparaissent-ils autrement que par députés?» (_Idées républicaines._)--Il établit, avec la netteté décisive qu’il a toujours, le système du gouvernement despotique, dans la _Voix du sage et du peuple_ (1750): «La bonté du gouvernement consiste à protéger et à contenir également toutes les professions d’un État.--Le gouvernement ne peut être bon s’il n’y a une puissance unique.--Il ne doit pas y avoir deux puissances dans un État.--Dans un État quelconque le plus grand malheur est que l’autorité législative soit combattue. Les années heureuses de la monarchie ont été les dernières de Henri IV, celles de Louis XIV et de Louis XV, quand ces rois ont gouverné par eux-mêmes.»
De même dans les _Pensées sur le gouvernement_: «Un roi qui n’est pas contredit, ne peut guère être méchant.--Du temps de Louis XIII il n’y eut pas une année sans faction. Louis le Juste était cruel. Il avait commencé à seize ans par faire assassiner son premier ministre. Il souffrit que le Cardinal de Richelieu, son premier ministre, fît couler le sang sur les échafauds.»
Il est aristocrate, ce qui, en une certaine manière, est être libéral ou peut mener à le devenir; mais il faut entendre de quelle manière il est aristocrate. Il l’est, non par souci de limiter l’autorité souveraine, mais par désir de la fonder sur l’ignorance populaire; et non par désir de hiérarchiser la nation, mais par passion de maintenir une énorme distance entre le peuple et les hautes classes: «Je crois que nous ne nous entendons pas sur l’article du peuple, que vous croyez digne d’être instruit. J’entends par peuple la populace qui n’a que ses bras pour vivre. Je doute que cet ordre de citoyens eût jamais le temps ni la capacité de s’instruire. Ils mourraient de faim avant de devenir philosophes. Il me paraît essentiel qu’il y ait des gueux ignorants. Si vous faisiez valoir, comme moi, une terre, et si vous aviez des charrues, vous seriez bien de mon avis. Ce n’est pas le manœuvre qu’il faut instruire; c’est le bon bourgeois, c’est l’habitant des villes; cette entreprise est assez forte et assez grande. Il est vrai que Confucius a dit qu’il avait connu des gens incapables de science, mais aucun incapable de vertu. Aussi doit-on prêcher la vertu au plus bas peuple; mais il ne doit pas perdre son temps à examiner qui avait raison de Nestorius ou de Cyrille, d’Eusèbe ou d’Athanase, de Jansénius ou de Molina, de Zwingle ou d’Œcolampade. Et plût à Dieu qu’il n’y eût jamais de bon bourgeois infatué de ses disputes! Nous n’aurions jamais eu de guerres de religion; nous n’aurions jamais eu de Saint-Barthélemy. Toutes les querelles de cette espèce ont commencé par des gens oisifs qui étaient à leur aise. Quand la populace se mêle de raisonner, tout est perdu.» (_A Damilaville_, 1er avril 1766.)[6].
[6] Il est juste de reconnaître qu’il a soutenu exactement le contraire dans sa lettre à Linguet du 15 mars 1767.
Les Anabaptistes de Munster, qui, du reste, «soutinrent leurs droits en bêtes féroces», eurent d’abord ce tort très grave de proclamer l’égalité entre les hommes: «Ils développèrent cette vérité dangereuse, qui est dans tous les cœurs, que les hommes sont nés égaux, et que, si les papes avaient traité les princes en sujets, les seigneurs traitaient les paysans en bêtes.» (_Essai sur les mœurs_, CXXXI.) L’égalité est une chimère qui n’a pas sa place dans une organisation sociale: «Vous me direz comment se sont-ils [les ministres] déclarés, il y a quelques années, contre certains sages?» C’est que ces sages avaient un peu trop effarouché l’amour-propre des grands; c’est qu’ils prêchaient un peu trop l’égalité, laquelle ne peut ni plaire aux grands ni subsister dans la société.» (_A Damilaville_, 15 juin 1763.)
Ce qu’il écrit à Damilaville, il l’écrit à plus forte raison à Frédéric II: «Quand je vous suppliais d’être le restaurateur des Beaux-Arts de la Grèce, ma prière n’allait pas jusqu’à vous conjurer de rétablir la Démocratie athénienne; je n’aime pas le gouvernement de la canaille. Vous auriez donné le gouvernement de la Grèce à M. de Lentulus ou à quelque autre général qui aurait empêché les nouveaux Grecs de faire autant de sottises que leurs ancêtres.»
Voltaire se montre assez favorable au gouvernement populaire dans son article _Démocratie_ du _Dictionnaire philosophique_; car il ne s’est jamais piqué de ne point se contredire, ou il ne s’est jamais assez surveillé pour ne point tomber dans les contradictions; mais encore, même en cet article, il a peu confiance: «Le véritable vice d’une république civilisée est dans la fable turque du dragon à plusieurs têtes et du dragon à plusieurs queues. La multitude des têtes se nuit et la multitude des queues obéit à une seule tête qui veut tout dévorer. [Peu clair. Dans Voltaire, c’est bien surprenant.] La démocratie ne semble convenir qu’à un très petit pays; encore faut-il qu’il soit heureusement situé. Tout petit qu’il sera, il fera beaucoup de fautes, parce qu’il sera composé d’hommes. La discorde y régnera comme dans un couvent de moines; mais il n’y aura ni Saint-Barthélemy, ni massacres d’Irlande, ni Vêpres siciliennes, ni condamnation aux galères pour avoir pris de l’eau dans la mer sans payer.»
On se demande pourquoi, si la discorde règne dans ce pays, il n’y aura point de guerres civiles. Mais--sur quoi nous reviendrons--Voltaire croit qu’il n’y a jamais que les prêtres qui déchaînent les guerres civiles.
A M. de La Chalotais il écrit, le 28 février 1763: «Je vous remercie de proscrire l’étude chez les laboureurs»,--ce qui le départage lui-même, puisque sur cette question il dit blanc à Damilaville, noir à Linguet, et enfin blanc à La Chalotais.
Il semble partisan de la résistance à l’oppression; et le passage est important et curieux. Il marque que Voltaire, adversaire de tous les droits de l’homme, prenait feu à un moment donné pour celui de tous qui est le plus scabreux et le plus difficile à bien définir et à bien délimiter: «... Vous devez obéir à ceux qui font les lois dans votre patrie tant que vous demeurez dans cette patrie, j’en conviens; mais... le rapt des Sabines par Romulus aurait-il été moins un brigandage barbare s’il eût été commis par une délibération du Sénat? La Saint-Barthélemy perdrait-elle aujourd’hui quelque chose de son horreur, si, par impossible, le Parlement de Paris avait rendu un arrêt par lequel il eût enjoint à tout fidèle catholique de sortir de son lit au son de la cloche, pour aller plonger le poignard dans le cœur de ses voisins, de ses amis, de ses frères qui allaient au prêche?... Non, sans doute, un crime est toujours un crime, soit qu’il ait été commandé par un prince, dans l’aveuglement de la colère, soit qu’il ait été revêtu de patentes signées de sang-froid avec toutes les formalités possibles...» (_Prix de la justice et de l’humanité._)
Il y a quelque chose de plus curieux encore. C’est que le même homme qui a écrit le _Commentaire sur Montesquieu_ et tout ce que nous venons de lire, a fait un éloge lyrique de la Constitution anglaise, ce qui ne laisse pas de dérouter quelque peu. Cet éloge est très connu; car on s’est pieusement efforcé de démontrer que Montesquieu, Voltaire et Rousseau avaient tous pensé de même; et ce passage étant à peu près le seul où Voltaire se rapproche, non point du tout de Rousseau, mais de Montesquieu, on en a usé diligemment. Il est dans l’article _Gouvernement_ du _Dictionnaire philosophique_. En voici les lignes essentielles: «De cet établissement, en comparaison duquel la République de Platon n’est qu’un rêve ridicule, et qui semblerait inventé par Locke, par Newton, par Halley ou par Archimède, il est né des abus affreux et qui font frémir la nature humaine... Le fanatisme absurde s’était introduit dans ce grand édifice comme un feu dévorant qui consume un beau bâtiment qui n’est que de bois. Il a été rebâti de pierre du temps de Guillaume d’Orange. Il est à croire qu’une constitution qui a réglé les droits du roi, des nobles, du peuple, et dans laquelle chacun trouve sa sûreté, durera autant que les choses humaines peuvent durer. Il est à croire que tous les États qui ne sont pas fondés sur de tels principes éprouveront des révolutions. Voici à quoi la législation anglaise est enfin parvenue: à remettre chaque homme dans tous les droits de la nature... Ces droits sont: liberté entière de sa personne, de ses biens, de parler à la nation par l’organe de sa plume; de ne pouvoir être jugé en matière criminelle que par un jury formé d’hommes indépendants; de ne pouvoir être jugé en même cas que suivant les termes précis de la loi; de professer en paix quelque religion qu’on veuille, en renonçant aux emplois dont seuls les anglicans sont pourvus. Cela s’appelle des _prérogatives_. Et, en effet, c’est une très grande et très heureuse prérogative par-dessus tant de nations d’être sûr en vous couchant que vous vous réveillerez le lendemain avec la même fortune que vous possédiez la veille; que vous ne serez pas enlevé des bras de votre femme au milieu de la nuit pour être conduit dans un donjon ou dans un désert; que vous aurez, en sortant du sommeil, le pouvoir de publier tout ce que vous pensez; que, si vous êtes accusé, soit pour avoir mal agi ou mal parlé ou mal écrit, vous ne serez jugé que selon la loi. Cette prérogative s’étend sur tout ce qui aborde en Angleterre. Un étranger y jouit de la même liberté de ses biens et de sa personne; et, s’il est accusé, il peut demander que la moitié des jurés soit composée d’étrangers. J’ose dire que si on assemblait le genre humain pour faire des lois, c’est ainsi qu’on les ferait pour sa sûreté. Pourquoi donc ne sont-elles pas suivies dans les autres pays?... Pourquoi les cocos réussissent-ils aux Indes et ne réussissent-ils pas à Rome?»
On voit que Voltaire n’est rien moins que systématique dans ses idées politiques et peut être accusé même de les avoir eues quelque peu flottantes. Ses contradictions peuvent cependant se concilier à peu près. Il est ennemi des pouvoirs intermédiaires, il est ennemi des corps possédant le dépôt des lois, il est ennemi des magistratures indépendantes, il est ennemi du régime parlementaire, il est ennemi des Églises indépendantes; il est ennemi de tout ce qui peut désirer, exiger, constituer, maintenir, protéger et défendre les libertés publiques; _mais il n’est pas ennemi des libertés publiques_. Pourvu qu’il n’y ait personne pour les désirer, les exiger, les conquérir, les constituer, les maintenir et le défendre, il en est même partisan. Il les demande, seulement, au despotisme, et c’est sur le despotisme seul qu’il compte pour les obtenir. Il est _absolutiste libéral_. Il ne veut de liberté que celle que le despotisme établira. Son rêve, c’est un roi absolu fondant la liberté dans ses États. Le vers de Racine qu’il doit admirer le plus, c’est celui qui résume le «discours du trône» de Burrhus:
Pourvu que, dans le cours d’un règne florissant, Rome soit toujours libre et César tout-puissant.
Un peuple libre sous un souverain dont le pouvoir n’a pas de limite, c’est son idéal même. La liberté par le despotisme, c’est tout son système.
Il y a beaucoup de cela dans son petit traité, d’ailleurs excellent, _Fragment des Instructions pour le prince royal de..._
Il déteste la Révocation de l’Édit de Nantes très éloquemment; puis il ajoute, non pas qu’il faut organiser une société où le pouvoir souverain ne puisse pas commettre des attentats, mais: «Ah! Louis XIV! Louis XIV! que n’étais-tu philosophe!... Et toi, que nous voyons avec une tendresse respectueuse, assis sur le trône de Henri IV et de Louis XIV, écoute toujours la voix de la philosophie, c’est-à-dire de la sagesse.»--Un Louis XIV philosophe, c’est toute la politique de Voltaire.
Notez que c’en est une, et qui peut se soutenir. Un roi qui serait persuadé que le meilleur moyen de gouverner est de gouverner avec l’opinion publique en ses lignes générales et sans tenir compte de ses caprices; que par conséquent il faut la connaître et donc laisser absolument libre la pensée, la parole, la plume et l’enseignement, qu’il faut gouverner avec des forces constituées, permanentes, cohérentes et solides, et non pas sur une poussière d’hommes, et que, par conséquent, il faut laisser les associations, les corporations et les églises librement se former et librement se développer ou se maintenir, qu’il faut gouverner avec des lois fondamentales très respectées, très précises et très fixes, maintenant la tradition nationale et obligeant étroitement le roi lui-même;--ce roi n’aurait besoin pour le bien de l’État ni de Parlement ni de corps ayant le dépôt des lois, ni de pouvoirs intermédiaires, ni de constitution, parce qu’il serait lui-même, grâce à ses sages maximes, Parlement, dépositaire des lois, pouvoir limitateur et constitution.
Seulement, il est à croire que ce roi s’est rarement trouvé, et que le concevoir, l’évoquer et compter sur lui est une chimère. Il est étrange que de Montesquieu, Rousseau et Voltaire ce soit Voltaire, qui se trouve ici le plus chimérique.