‹ La politique comparée de Montesquieu, Rousseau et VoltaireChapitre 22 sur 34 · III

III

Voltaire a été partisan très décidé de la magistrature nommée exclusivement par le gouvernement, continuellement sous sa main, et entièrement asservie à lui. Il veut que le juge soit un pur et simple fonctionnaire. Il le veut d’abord parce qu’il est absolutiste, et jamais un absolutiste ne trouve qu’il y a assez de fonctionnaires. Les Parlementaires sont une limitation du pouvoir royal: ils doivent disparaître comme tels et reparaître comme organe et accroissement du pouvoir royal. Le droit d’enregistrement et le droit de remontrances sont de pures et simples usurpations: «On croit qu’Étienne Boileau, prévôt de Paris du temps de saint Louis, fut le premier qui tînt un journal et qu’il fut imité par Jean de Montluc, greffier du Parlement de Paris en 1313. Peu à peu les rois s’accoutumèrent à faire enregistrer au Parlement plusieurs de leurs ordonnances, et surtout les lois que le Parlement était obligé de maintenir. C’est une opinion commune que la première ordonnance enregistrée est celle de Philippe de Valois sur les droits de régale en 1332, enregistrée en 1334... Les traités de paix y furent quelquefois enregistrés; plus souvent on s’en dispensa. Rien n’a été stable, rien n’a été uniforme...»

Quant aux «remontrances», on peut les considérer comme de droit naturel, «la loi naturelle permettant de crier quand on souffre»; mais elles n’ont jamais été une loi formelle de l’État. «Les premières remontrances du Parlement de Paris furent adressées à Louis XI par l’exprès commandement de ce roi, qui, étant alors mécontent du pape, voulut que le Parlement lui remontrât publiquement les excès de la Cour de Rome», et ce précédent lointain n’eut pendant très longtemps pas de suite. C’est depuis l’établissement de la vénalité générale des charges de judicature que le Parlement «remontra sur toutes sortes d’objets», et ces choses se tiennent naturellement. «Depuis François Ier le Parlement fut continuellement en querelle avec le ministère, ou du moins en défiance.» Il se regarda comme «le tuteur des rois» et comme le défenseur des peuples. C’est ce que Charles IX lui reprocha, sa majorité arrivée, en des termes qui marquent assez l’étendue des prétentions de cette assemblée: «Je vous ordonne de ne pas agir avec un roi majeur comme vous avez fait pendant sa minorité. Ne vous mêlez pas des affaires dont il ne vous appartient pas de connaître; souvenez-vous que votre compagnie n’a été établie par les rois que pour rendre la justice suivant les ordonnances du souverain. Laissez au Roi et à son conseil les affaires d’État; défaites-vous de l’erreur de vous regarder comme les tuteurs des Rois, comme les défenseurs du Royaume et comme les gardiens du Royaume.»--On en peut croire un roi de France, en ces matières plus que Machiavel. Celui-ci dit que les Parlements «font la force du roi de France». Il a très grande raison en un sens. «Machiavel, italien, voyait le pape comme le plus dangereux monarque de la chrétienté... et quand un roi de France n’osait le refuser en face, ce roi avait son Parlement tout prêt, qui déclarait les prétentions du pape contraires aux lois du royaume... Le roi s’excusait auprès du pape en déclarant qu’il ne pouvait venir à bout de son Parlement... Mais ce corps ne fit jamais la force des rois quand ils eurent besoin d’argent...» Dans ce cas le Parlement renvoyait le roi aux États généraux et répondait comme le Premier Président Jean de la Vaquerie: «Le Parlement est pour rendre la justice au peuple; les finances, la guerre, le gouvernement du roi ne sont point de son ressort.»

Et c’est cette compagnie de robins, qui ne tient sa puissance que de son argent, qui ose traiter la royauté française de puissance à puissance! C’est elle qui a, au temps de la Fronde, «levé l’étendard contre la cour _avant même d’être appuyée par aucun prince_!»--«Cette compagnie, depuis longtemps, était regardée bien différemment par la cour et par le peuple. Si l’on en croyait la voix de tous les ministres et de la cour, le Parlement de Paris était une cour de justice faite pour juger les causes des citoyens; il tenait cette prérogative de la volonté des rois, il n’avait sur les autres Parlements du royaume d’autre prérogative que celle de l’ancienneté et d’un ressort plus considérable; il n’était la cour des Pairs que parce que la cour résidait à Paris; il n’avait pas plus le droit de faire des remontrances que les autres corps, et ce droit était encore une pure grâce... Ce corps, en tous les temps, avait abusé du pouvoir que s’arroge naturellement un premier tribunal toujours subsistant dans une capitale; il avait osé donner un arrêt contre Charles VII et le bannir du royaume; il avait prononcé un procès criminel contre Henri III; il avait en tous temps résisté autant qu’il l’avait pu à ses souverains, et dans cette minorité de Louis XIV, sous le plus doux des gouvernements et sous la plus indulgente des reines, il voulait faire la guerre civile à son prince à l’exemple de ce Parlement d’Angleterre qui tenait alors son roi prisonnier et qui lui fit trancher la tête.»

C’est là le principal motif de l’animosité de Voltaire contre le Parlement de Paris et les Parlements de France en général. Il en avait d’autres. Les _Lettres anglaises_ ou _Lettres philosophiques_ avaient été condamnées par le Parlement de Paris et brûlées par la main du bourreau. Ce sont choses que Voltaire pardonnait peu, et l’hostilité de Voltaire contre les Parlements est bien antérieure aux affaires Calas, Sirven et d’Étallonde, comme on le voit assez par les premières éditions de l’_Histoire du Parlement de Paris_ écrite avant ces affaires et par le chapitre IV du _Siècle de Louis XIV_.

Ajoutez que le Parlement de Paris et la plupart des Parlements de province étaient anti-ultramontains, ce qui aurait dû désarmer Voltaire; mais ils étaient jansénistes, ce que Voltaire exécrait plus que tout au monde.

Pour toutes ces raisons, Voltaire attaqua les Parlements pendant à peu près toute sa vie, et souhaita avec passion l’organisation d’un corps judiciaire qui n’eût aucun pouvoir ni aucune indépendance et qui fût entièrement dans la main du roi et du ministère. L’histoire du _Parlement de Paris_ est un ouvrage d’érudition très sérieuse; mais, comme esprit, c’est un pur pamphlet, comme le _Siècle de Louis XIV_ est un pur panégyrique. Voltaire y insiste sur les cruautés des Parlements à l’égard des protestants, en oubliant un peu de dire ou en ne disant pas assez que ces abominations étaient ordonnées par le Roi lui-même, ce qui du reste ne fait qu’excuser les Parlements. Il fait au Parlement de Paris le reproche d’avoir repoussé l’ordonnance de Moulins, due au chancelier l’Hospital, en 1566, parce que cette ordonnance contenait un article abolissant les Confréries, et, quelques fautes qu’on pût reprocher aux Confréries, cette résistance était libérale.--Il cherche à rendre le Parlement responsable de la Saint-Barthélemy, alors que l’arrêt du Parlement contre Coligny déjà mort et contre Briquemont et Cavagnes fut imposé au Parlement en lit de justice par Charles IX en personne et du reste rendue par une chambre improvisée, le Parlement à cette époque étant en vacances.--Il ne fait point un crime au Parlement de Paris, mais il ne le félicite pas non plus d’avoir commencé à faire son procès à Henri III pour l’assassinat du duc de Guise et d’avoir, à ce propos, rendu le bel arrêt suivant: «Vu par la cour, toutes les chambres assemblées, la requête à elle présentée par dame Catherine de Clèves, duchesse douairière de Guise, qui, _avertie que ceux qui ont proditoirement meurtri les corps_ [des Guises] s’efforcent de diffamer injurieusement leur mémoire par une forme de procès, ayant à cette fin député certains prétendus commissaires au préjudice de la juridiction qui en appartient notoirement à ladite cour par les rois de France, primitivement à tous autres juges quels qu’ils puissent être; au moyen de quoi, icelle suppliante a appelé et appelle de l’octroi et exécution de ladite commission, requérant en être reçue appelante, et de tout ce qui s’en est suivi et pourra s’ensuivre, comme de procédures manifestement nulles et faites par des juges notoirement incompétents et ordonne commission lui être livrée pour intimer, sur ledit appel, _tant ceux qui ont expédié et délivré ladite commission_ que les commissaires; et néanmoins ordonner que dès à présent défenses leur soient faites, _sur peine d’être déclarés infracteurs des lois certaines et notoires de France et comme tels punis extraordinairement_, de passer outre,... Tout considéré, ladite cour a reçu et reçoit ladite de Clèves appelante de l’octroi de ladite commission, exécution d’icelle et de tout ce qui s’en est suivi et pourra ensuivre... et cependant [en attendant] fait inhibition et défense particulièrement aux commissaires et _tous autres_ de passer outre...»

Voltaire enregistre avec satisfaction l’enregistrement par le Parlement de Paris de l’édit du duc de Mayenne par lequel Charles de Bourbon était proclamé roi de France sous le nom de Charles X; l’arrêt par lequel il était défendu sous peine de mort d’avoir aucune correspondance avec Henri de Navarre, et ordonné de reconnaître pour roi Charles X et pour lieutenant général du royaume le duc de Mayenne; et surtout ce fantasque arrêt du Parlement de Toulouse que je reconnais qui doit être en exécration à tout Français: «La cour, toutes chambres assemblées, avertie de la miraculeuse, épouvantable et sanglante mort de Henri III, advenue le premier de ce mois, a exhorté et exhorte tous les évêques et pasteurs de faire, chacun en leurs églises, rendre grâce à Dieu de la faveur qu’il nous a faite de la délivrance de la ville de Paris et autres villes du royaume et a ordonné et ordonne, que tous les ans, le premier d’Auguste, on fera processions et prières publiques en reconnaissance des bénéfices que nous a faits ledit jour.»

Il n’y a rien à dire pour excuser le Parlement de Toulouse; mais pour excuser celui de Paris, il ne faut pas oublier que ceux des membres de ce Parlement qui n’obéissaient pas aux Seize étaient à la Bastille et que les présidents et conseillers Brisson, Larcher et Tardif étaient pendus haut et court, comme suspects, sans la moindre forme de procès.

Voltaire insiste encore sur les hésitations que le Parlement éprouva à enregistrer l’Édit de Nantes; sur le rappel des Jésuites, en 1599, enregistré, quoique à regret, par le Parlement; sur la condamnation, du reste peu justifiable, de la maréchale d’Ancre; sur la résistance, un peu ridicule, mais qui avait ses raisons, apportée par le Parlement, à l’établissement de l’Académie française qui était soupçonnée de vouloir s’attribuer quelque juridiction sur la librairie; sur toute la guerre de la Fronde; sur la cassation du testament de Louis XIV, qu’il ne peut pas condamner, mais au sujet de laquelle il trouve moyen de faire ce reproche au Parlement qu’il s’est exprimé en souverain; sur toute la guerre janséniste-ultramontaine qui remplit la moitié du XVIIIe siècle et où il condamne tout le monde, mais toujours avec des épigrammes ou des duretés à l’endroit des Parlements, qui cependant livraient un bon combat contre les exigences impérieuses et vexatoires de la cour de Rome.

C’est dans ces dispositions que les affaires Calas, Sirven, La Barre, trouvèrent Voltaire. Il est incontestable que dans toutes ces affaires, Voltaire fut très sincère et très convaincu; mais il faut dire aussi qu’il était merveilleusement préparé par ses passions à prendre le parti qu’il a pris. Les affaires Calas, Sirven et La Barre sont un épisode de la campagne de Voltaire contre les Parlements, et c’est moins parce qu’il a cru Calas, Sirven et La Barre injustement condamnés qu’il a exécré les Parlements que ce n’est parce qu’il détestait les Parlements, car il les détestait d’avance, qu’il a cru Calas, Sirven et La Barre innocents.--Calas était très probablement coupable; Sirven aussi, quoique ce soit un peu moins apparent; La Barre l’était certainement, et Voltaire ne le conteste pas; seulement, avec raison, il le trouve trop puni, et c’est dans cette affaire qu’il est le plus dans la vérité.

On ne connaît rien de ces affaires quand on n’a lu que Voltaire, bien entendu, et c’est toujours le mot de l’avoué disant: «Je ne connais rien de la question: je n’ai entendu que les avocats.» Il faut lire les pièces des procès ou, au moins, le résumé, d’une sécheresse rassurante, qu’en a donné M. Masmonteil dans sa thèse de Doctorat en droit, _La législation criminelle dans l’œuvre de Voltaire_, pour être sûr au moins que: ni Calas fils ne s’est pendu; ni la fille Sirven ne s’est étranglée et noyée elle-même; et que les contradictions et mensonges multipliés des Calas et certaine disparition du cadavre de la fille Sirven rendent les Calas et les Sirven infiniment suspects; ceci ajouté que les Calas avaient un intérêt très grand à la mort de Calas fils et les Sirven un intérêt assez grand à celle de la fille Sirven. Il y a eu plus que des passions religieuses et politiques dans ces affaires, qui ne sont pas si claires que Voltaire les a faites.

Quoi qu’il en soit, et, du reste, évidemment convaincu, ce que Voltaire a poursuivi dans ces campagnes, c’est moins la réhabilitation des condamnés que la condamnation des Parlements. Ce qui le montre, c’est qu’il a déployé la même passion dans l’affaire de Morangiès, où il n’y avait ni mort d’homme ni passion religieuse, que dans les affaires Calas, Sirven et La Barre. «A qui diable en a-t-il?» disaient ses amis. «Le Patriarche, dit Grimm, a manqué d’une vertu cardinale, à savoir de la prudence, en se mêlant indiscrètement de la vilaine affaire de M. de Morangiès.»--«Il n’y a que Voltaire, écrit Mme du Deffand à Walpole, qui ait un bon style: mais, hélas! qu’en fait-il aujourd’hui? Il devient l’avocat de tout le monde; il m’a envoyé quatre lettres qu’il a écrites à la noblesse du Gévaudan en faveur de M. le comte de Morangiès, que je crois un fripon, et qui vient de gagner son procès contre des gens aussi fripons que lui.»

A qui en avait Voltaire? Mais d’abord, l’ancien clerc de procureur était processif de son naturel, et quand il ne plaidait pas pour lui, il fallait qu’il plaidât pour les autres, et, comme dit spirituellement M. Masmonteil, il était alors «comme ces avocats qui finissent par plaider au civil après quelques succès retentissants d’assises.»--Et ensuite il en voulait aux robins. On me dira que le Parlement de 1773 n’est plus le Parlement détesté par Voltaire. Aussi n’est-ce point le Parlement qu’attaque Voltaire dans l’affaire Morangiès, mais le Bailliage du Palais, reste impur de l’ancienne magistrature, et c’est au Parlement nouveau qu’il en appelle. Le Bailliage du Palais a condamné Morangiès le 23 mai 1773. C’est ce Bailliage que Voltaire crible de ses épigrammes en en appelant au Parlement tout royal et tout ministériel, créé le 23 février 1771, devant lequel il s’incline et dont il dit: «Attendons respectueusement l’arrêt d’un Parlement dont tous les jugements ont eu jusqu’ici les suffrages de la France entière.» Et, de fait, le Parlement royal et ministériel donna raison à Morangiès et à Voltaire le 3 septembre 1773. Ce fut presque son chant du cygne. Voltaire célébra cette victoire en style lyrique, flétrissant la sentence «d’un Bailliage prévenu et partial»; proclamant que «la raison et l’équité ont dicté l’arrêt du Parlement; que la cabale est rentrée dans le néant et qu’il ne reste à ceux qu’elle avait entraînés que la honte d’avoir été surpris par elle»; que les membres du Parlement «doivent être regardés comme les pères de la Patrie» et concluant ainsi: «Cet exemple fera voir combien nous devons respecter et chérir des juges qui, n’étant point entrés dans le sanctuaire de la justice par la porte de la vénalité, et choisis par le roi pour être justes, avaient confondu eux-mêmes toute cabale, en s’occupant uniquement de leurs devoirs sacrés.»

La vérité était que pour des raisons que j’ignore, et qui peuvent être bonnes, le roi avait dicté l’arrêt du Parlement, et Voltaire, tant il est convaincu que les juges ne doivent exister que pour exécuter les ordres du gouvernement, l’avoue lui-même avec ingénuité: «Le roi, _sans être instruit de la procédure_, avait, par les seules lumières d’un esprit éclairé et droit, déclaré la fable inventée par les Véron ce qu’elle est en effet, le comble de l’absurdité la plus grossière et de l’audace la plus effrénée. L’opinion du roi et de tous les hommes sages me rassurait.»

Quelques mois plus tard, l’ancien Parlement, rappelé, aurait peut-être donné raison à M. de Morangiès; mais du moins on n’aurait pas pu dire que, de l’aveu même des acquittés et de leurs défenseurs, _c’était le roi qui avait jugé, sans connaître un mot de la procédure_.

Ce fut une courte période de bonheur pour Voltaire que cette judicature du Parlement Maupeou, qui alla de février 1771 à septembre 1774. Il salua l’avènement du Parlement Maupeou avec des transports de joie. C’en était fait des «bourreaux», des «Busiris en robes» et des Jansénistes, et de ces gens qui dans le procès du duc d’Aiguillon osaient «inculper un pair du royaume», alors que le roi «déclarait que ce pair n’avait rien fait que par son ordre», ce qui, par conséquent, «était vouloir faire le procès au roi lui-même».--Il «bat des mains quand il voit que la justice n’est plus vénale», et dit hautement «que ce règlement est le plus beau qui ait été fait depuis la fondation de la monarchie». Maupeou est «un homme de génie et d’un mérite distingué». Pour lui, il a «pris parti contre nos seigneurs sans aucun motif que _son_ équité et _sa_ juste haine contre les assassins du chevalier de la Barre et du jeune d’Étallonde, sans imaginer seulement qu’il y eût un homme qui pût _lui_ en savoir gré.» Cela le brouille un peu avec Mme du Deffand et tout à fait avec Choiseul; mais il n’importe: «Je serai fidèle à votre grand’maman [Mme de Choiseul] et à Monsieur son mari, écrit-il à Mme du Deffand, tant que j’aurai un souffle de vie; cela est bien certain. Je ne crois point du tout leur manquer en détestant les pédants absurdes et sanguinaires. J’ai abhorré, avec l’Europe entière, les assassins de Sirven, les assassins de Calas, les assassins du chevalier de La Barre, les assassins de Lally. Je les trouve dans la grande affaire dont il s’agit aujourd’hui, tout aussi ridicules que du temps de la Fronde. Ils n’ont fait que du mal, et ils n’ont produit que du mal. _Vous savez que d’ailleurs je n’étais point leur ami. Je suis fidèle à toutes mes passions._ Vous haïssez les philosophes et, moi, je hais les tyrans bourgeois. Je vous ai pardonné toujours votre fureur contre la philosophie; pardonnez-moi la mienne contre la cohue des enquêtes. J’ai d’ailleurs pour moi le grand Condé qui disait que la guerre de la Fronde n’était bonne qu’à être chantée en vers burlesques.»

Il écrit encore à Mme du Deffand un mois après: «Vous avez brûlé, Madame, tout ce qu’on a écrit sur les Parlements. Eh bien, brûlez donc encore cette troisième édition d’un écrit composé à Lyon[9]... Je vous répète que je ne serai jamais ingrat; mais que je n’oublierai jamais le chevalier de La Barre et mon ami le fils du Président d’Étallonde, qui fut condamné au supplice du parricide pour une très légère faute de jeunesse. Il se déroba par la fuite à cette boucherie de cannibales; je le recommandai au roi de Prusse, qui lui a donné une compagnie de cavalerie[10].»

[9] _Sentiments des six Conseils établis par Le Roi et de tous les bons citoyens probablement._

[10] Et qui, du reste, n’avait pas désapprouvé la sentence d’Abbeville et du Parlement de Paris (_lettres du 7 Auguste 1766 et du 13 Auguste 1766 à Voltaire_).

Il écrit à l’abbé Mignot: «Je ne donne pas six mois pour qu’on bénisse M. le Chancelier de nous avoir délivré de trois cents procureurs... Je ne donne pas deux années aux ennemis de la raison et de l’État pour rentrer dans leur bon sens.» Il coopère, du reste, dans la mesure de ses forces à l’ouvrage de M. Maupeou. Il écrit à M. d’Argence: «Le droit est certainement du côté du roi; sa fermeté et sa clémence rendront ce droit respectable.» M. d’Argence lit cette consultation au présidial d’Angoulême qui «ne voulait pas enregistrer», obtient l’enregistrement et Voltaire fait connaître à Paris ce service rendu.--Il écrit le traité plus haut mentionné, _Les sentiments des six Conseils_, où il appuie vigoureusement le coup d’État du 23 février: «Oui, tous les bons citoyens doivent persister à regarder l’établissement des six nouveaux conseils comme le plus signalé bienfait dont le roi veut combler la nation... La postérité s’étonnera sans doute que nous ayons pu murmurer contre notre félicité. Nous n’avons vu, en effet, jusqu’ici que des déclamations sans preuves; elles contestent au roi le pouvoir de faire le bien...»

Il écrit contre Malesherbes la _Réponse aux remontrances de la Cour des aides, par un membre des nouveaux conseils souverains_, où il fait dire au nouveau conseiller que la nouvelle cour s’inspirera toujours du roi et de ses ministres, comme c’est son premier devoir: «J’espère que la loi seule et non l’esprit de corps dictera toujours mon avis; qu’il ne sortira jamais de notre tribunal aucun arrêt qu’il ne soit motivé... Que, lorsque la loi ne sera pas claire, nous consulterons les organes des lois qui résident auprès du trône dont elles sont émanées. J’espère que le Roi, seul législateur en France, donnera des règles suivant lesquelles nous ne livrerons point à la torture, supplice pire que la mort, des hommes qui sont nos frères et qui peuvent être innocents... Les lois et la police, voilà nos objets, nos fonctions et nos bornes. Le gouvernement de l’État n’a jamais regardé la magistrature; nous ne sommes ni princes, ni pairs, ni grands officiers de la couronne, ni généraux d’armée, ni ministres...»

Dans cette pièce, destinée à être comme un manifeste officieux et qui fut remaniée de concert par Maupeou et par Voltaire, celui-ci sent bien que l’opinion est effrayée de perdre avec l’ancien Parlement un gardien et un défenseur des libertés publiques. Aussi s’efforce-t-il, malgré les déclarations transcrites plus haut, de démontrer que le nouveau Parlement n’en jouera pas moins le même rôle que l’autre: «Quel est l’avocat, le gradué, qui, étant choisi pour magistrat, ne se fera pas un devoir de soutenir les droits de la nation, les libertés de l’Église gallicane, qui sont les libertés de l’Église universelle, et les lois anciennes qu’on appelle fondamentales? Qui d’entre eux ne s’empressera pas de porter au trône les plaintes du peuple quand le peuple sera opprimé par les exacteurs? Ces fonctions sont à la fois si essentielles et si nobles; elles sont si naturellement liées à la place qu’on occupe que si le Barigel de Rome était nommé conseiller au Parlement, il penserait comme de Thou et comme l’abbé Pucelle.»

Alors pourquoi avoir nommé un nouveau Parlement? Il y a un certain désaccord entre la platitude de la première partie de cette pièce et la fierté de la seconde.

Il y a surtout une erreur dont Voltaire n’est pas dupe, car elle est évidemment volontaire. Non, l’indépendance du magistrat et son dévouement au bien public ne sont pas «des fonctions naturellement liées à la place qu’il occupe», et il ne suffit pas d’être nommé conseiller au Parlement pour être immédiatement un Malesherbes. L’indépendance et le dévouement au bien public ne sont pas des fonctions. Ils ne sont pas «liés à la place»; ils sont liés à l’origine. Un magistrat nommé par le gouvernement sera dévoué au gouvernement; un magistrat qui n’aura été nommé par personne sera un simple citoyen libre et s’inspirera de son intérêt, il est vrai, mais aussi de l’intérêt public qui ne laissera pas d’être le sien.

Le nouveau Parlement, du reste, déçut un peu les belles espérances de Voltaire. Il acquitta, il est vrai, Morangiès, et ce ne fut pas peut-être ce qu’il fit de mieux; mais il eut, sur ses derniers jours, la terrible affaire Goëzmann et Marin, qui prouva que l’abolition de la vénalité des charges n’avait pas aboli la vénalité de la magistrature et les _Mémoires de Beaumarchais_, qui ne contribuèrent pas peu à le tuer. Voltaire fut navré de cet accident, tout en étant émerveillé de la verve de Beaumarchais: «J’ai lu tous les mémoires de Beaumarchais et je ne me suis jamais tant amusé. J’ai peur que ce brillant écervelé n’ait raison contre tout le monde. Que de friponneries, ô ciel! Que d’horreurs! Que d’avilissement dans la nation! _Quel désagrément pour le Parlement!_ Que mon Caton l’abbé Mignot [son neveu, conseiller au Parlement] est ébouriffé!»--Quand l’ancien Parlement fut rappelé, Voltaire ne dit mot, ou à peu près. Il sentait l’opinion contre lui. Il inscrivit mélancoliquement à la fin de son _Histoire du Parlement_: «La mort de Louis XV ayant donné lieu à une nouvelle administration, Louis XVI, son successeur, rétablit l’ancien Parlement avec des modifications nécessaires: elles honorent le roi qui les ordonna, le ministère qui les rédigea, le Parlement qui s’y conforma, et la France vit l’aurore d’un règne sage et heureux»;--et à la fin de l’article _Parlement_ du _Dictionnaire philosophique_: «Louis XVI rétablit avec sagesse les Parlements que Louis XV avait cassés avec justice [voilà de l’impartialité]. Le peuple vit leur retour avec des transports de joie.»

Le peuple, malgré les défauts incontestables des anciens Parlements, ne se trompait pas tout à fait. A prendre en ses grandes lignes l’histoire des Parlements depuis François Ier, depuis l’infâme vénalité des offices jusqu’en 1789, cette histoire fait plutôt honneur que honte à l’ancienne magistrature française. Disons d’abord que la magistrature en France avait toujours été indépendante, avait toujours été autonome. Avant François Ier, le roi nommait, il est vrai; mais il nommait _sur présentation_; il ne pouvait que choisir entre trois noms que le Parlement lui soumettait, ce qui revient à dire que le Parlement ne nommait pas; mais le roi non plus; et que les Parlements pouvant toujours de la liste de trois noms qu’ils soumettaient à la Couronne écarter les noms agréables au roi, ils se recrutaient en définitive eux-mêmes, moins précisément qu’ils ne l’eussent voulu peut-être, mais selon leur esprit, leurs intentions et même leur parti pris. Ce mode de recrutement est peut-être le meilleur. Il est le plus libéral et le plus conforme au bien général. Ceci est encore une confirmation du mot excessif, mais si vrai à bien des égards, qui a été dit par je ne sais qui: «En France, c’est la liberté qui est ancienne, et le despotisme qui est une nouveauté.» L’établissement de la vénalité des charges n’a donc été qu’une _forme nouvelle_ donnée à l’indépendance de la magistrature. Il n’a pas été fait pour cela; mais il a eu ce résultat.

Or depuis cet établissement, quel a été le rôle des Parlements de France à travers l’histoire, quand ils n’ont pas été sous la main des émeutiers et des hommes de guerre? Ils ont été, comme il est assez naturel, de l’opinion de la majorité de la nation, mais avec beaucoup plus d’intelligence et de libéralisme que cette majorité; et ils ont été très indépendants à l’égard du pouvoir central, très fermes à l’égard des prétentions et empiètements du Saint-Siège, très soucieux des libertés publiques et très patriotes. Voilà les grandes lignes.

Les Parlements s’inspirèrent de la charte de 1499; de la charte de Louis XII; car il y a une charte de Louis XII; c’est l’édit de 1499 contenant ces belles paroles: «Qu’on suive toujours la loi, _malgré les ordres contraires à la Loi, que l’importunité pourrait arracher au monarque_.»

La première opposition du Parlement de Paris à la Royauté, depuis François Ier, fut à propos du Concordat de François Ier avec le Saint-Siège, et ce que défendait le Parlement c’était le droit des ecclésiastiques à nommer leurs évêques et abbés, et ce qu’il repoussait c’était la nomination des évêques et abbés par le Roi.

Le Parlement de Paris condamna en 1532 les présidents du Parlement de Provence, Oppède et La Font, et l’avocat général de ce même Parlement, Guérin, égorgeurs de Vaudois et incendiaires des bourgs de Mérindol et de Cabrières. Guérin fut décapité. Ce ne fut pas la faute du Parlement si le crédit des Guise déroba les autres au dernier supplice.

Le Parlement de Paris est responsable du supplice d’Anne Dubourg, en ce sens qu’il a permis qu’on lui dérobât Anne Dubourg comme justiciable et qu’on le fît juger ailleurs, alors que, membre de Parlement, il avait le droit d’être jugé par ses pairs; mais encore ce n’est pas lui qui l’a condamné.

Le Parlement de Paris fit quelques difficultés pour enregistrer l’édit de paix et de tolérance de Catherine de Médicis en 1560; mais il semble bien avoir autorisé les conférences de Poissy, s’il est vrai, comme de Thou le rapporte, qu’au cardinal de Tournon, qui lui faisait des reproches, Catherine répondit: «Je n’ai rien fait que de l’avis du Conseil et du Parlement de Paris.»

Le Parlement de Paris fit grise mine à Charles IX venant déclarer sa majorité; mais c’est qu’il était irrité de ce que Charles IX se fût fait déclarer majeur déjà par le Parlement de Normandie.

A partir de la retraite du chancelier de l’Hospital, le Parlement devient beaucoup trop catholique; il s’associe aux mesures du gouvernement contre les protestants, décide spontanément que tout citoyen reçu en charge fera serment de vivre et de mourir dans la religion romaine, et j’ai dit plus haut quel fut son rôle au lendemain de la Saint-Barthélemy; mais il n’y a rien à reprendre à son attitude après l’assassinat des Guise et au commencement de procès qu’il autorisa contre Henri III pour ce fait.

Sous la Ligue et les Seize, le Parlement fut assez docile aux Seize et à la Ligue. Mais il faut considérer que la Ligue et les Seize avait commencé par en mettre le tiers à la Bastille et que plus tard, pour raffermir la fidélité du Parlement, Ligue et Seize, et surtout les Seize, c’est-à-dire la commune de Paris, eut le soin de pendre le premier président Brisson et les conseillers Tardif, Larcher. Que pouvaient faire des Parlementaires dans une ville en armes entièrement acquise et dévouée à la rébellion et exaspérée par les progrès constants et l’inflexible ténacité de son ennemi Henri de Navarre?

Mais pendant le même temps le petit Parlement de Châlons décréta assez vaillamment la prise de corps de Landriano, nonce du Pape, qui était entré dans le royaume sans l’autorisation du roi, défendit aux évêques de publier ses bulles et accorda dix mille livres de récompense à qui le livrerait à la justice.

Quant au Parlement du roi, fait de fragments de divers Parlements (et même du Parlement de Paris) et qui siégeait ordinairement à Tours, il fit brûler par main de bourreau les bulles du Pape et déclara Grégoire XIV perturbateur du repos public et complice de l’assassinat de Henri