CHAPITRE II
DE LA LIBERTÉ.
On appelle Liberté le droit qui appartient ou qu’on reconnaît à tout homme de faire ce qui ne nuit pas aux autres hommes. La liberté d’un Robinson Crusoë est absolue. La liberté de Robinson et de Vendredi associés ne peut plus l’être. La société diminue la liberté individuelle. Parmi ceux qui acceptent l’état social comme nécessaire, les uns croient qu’il est nécessaire aussi que la liberté individuelle disparaisse entièrement et que l’homme soit absolument asservi à l’État, c’est-à-dire à la volonté commune, pour que l’État soit fort.--D’autres croient au contraire que plus l’individu est libre, plus il est fort, plus il se déploie dans toute sa force; plus aussi il en résulte de force et de prospérité pour l’État lui-même, et ils définissent un État fort l’État où les citoyens ont le plus de liberté possible sans être détachés de l’État et en continuant, soit directement, soit indirectement, à le servir.
Les premiers ont un système facile: l’État est tout. Il possède tout. Il pense pour tous. Il veut pour tous. Il commande à chacun tout ce qu’il veut. Tout cela, quel que soit son organe: ou roi, ou corps aristocratique, ou volonté universelle s’exerçant sur chacun.
Les seconds ont, naturellement, un système plus compliqué. Ils font une part à l’État, une part à l’Individu. Ils ont inventé d’une part les droits de l’État, d’autre part les droits de l’homme. Ils pensent que l’Individu doit à l’État tout ce qui est indispensable à l’État pour se soutenir et se défendre, et que, cela fait, il ne lui doit rien; que par conséquent l’individu a un certain nombre de droits auxquels l’État ne saurait toucher, quelle que soit sa forme, monarchique, aristocratique ou populaire; que ces droits sont inaliénables, imprescriptibles et au-dessus de la loi. Ils ajoutent, ce qui est contesté par les autres, que l’État qui respecte ces droits est plus fort que l’État qui ne les respecte pas et plus fort qu’il ne serait lui-même s’il ne les respectait point, parce que la force d’initiative que le respect de ces droits laisse intacte dans les citoyens finit toujours par revenir à la communauté en puissance, en richesse, en éclat, en prestige et en influence, et que l’État le plus fort est celui qui est composé des citoyens les plus forts parce qu’ils sont les plus libres.
Quoi qu’il en soit, les premiers s’appellent correctement absolutistes et les autres libéraux.