I
Montesquieu est un libéral. C’est lui qui, l’œil fixé sur l’Angleterre, a inventé les droits de l’homme. Il a défini à la fois la liberté et les droits de l’homme d’une manière très précise au chapitre III du Livre XI de son _Esprit des Lois_: «La liberté consiste à pouvoir faire ce que l’on doit vouloir, et à n’être point contraint de faire ce que l’on doit ne point vouloir.» C’est-à-dire que ce que la conscience nous interdit, la Loi n’a pas le droit de nous le commander. L’homme a un droit, subdivisible en plusieurs autres, qui est supérieur à la loi et intangible devant elle.
Il dit encore, comme en un commentaire: «La liberté politique, dans un citoyen, est cette tranquillité d’esprit qui provient de l’opinion que chacun a de sa sûreté.» Ce qui veut dire que la liberté, que le respect des Droits de l’homme, a ce premier _effet_ que le citoyen est tranquille et déploie son activité personnelle, une fois le tribut payé à l’État, avec une parfaite sécurité, et est affranchi de la crainte, le ressort du gouvernement despotique étant la _crainte_, et la différence entre l’État despotique et l’État libre étant, par suite, que dans l’un on craint toujours et que dans l’autre on ne craint pas.
Montesquieu a très bien vu que la liberté individuelle, c’est-à-dire la Liberté, n’est nullement assurée par ce fait que le peuple, en son ensemble, est libre.
Dans un peuple sans roi, sans aristocratie, sans caste et qui fait sa loi lui-même, il peut ne pas exister un atome de liberté. Dans ce cas le peuple est libre, mais l’homme ne l’est pas. C’est un peuple libre composé d’esclaves. C’est ce que Montesquieu exprime ainsi: «Il pourra arriver que la Constitution sera libre et que le citoyen ne le sera pas.» C’est-à-dire que personne n’aura imposé à ce peuple sa Constitution et qu’il se la sera donnée lui-même; seulement il aura oublié d’y inscrire les droits de l’homme; et la Constitution sera libre, mais non libérale, et le peuple sera libre, mais le citoyen asservi.
Il pourra arriver aussi que «la Constitution ne soit pas libre et que le citoyen le soit»; c’est-à-dire que le citoyen soit assez libre dans un État monarchique: «Les mœurs, les manières, les exemples reçus peuvent avoir fait naître cette manière de liberté et certaines lois civiles la favoriser.» Mais dans ce cas «le citoyen sera libre de fait et non pas de droit.» Ce qu’il faut dans un État bien réglé, c’est une Constitution libre qui assure la liberté du citoyen. (_Esprit des Lois_, XII, 1.)
Entrant dans l’application de ces principes, Montesquieu réclame d’abord la liberté absolue de penser, de parler et d’écrire. _Il n’y a pas de délit d’opinion._ Un Marsyas imagina en rêve qu’il coupait la gorge à Denys. Il eut, sans doute, le tort de raconter son rêve; car Denys en fut instruit. Avec une grande perspicacité psychologique, Denys le condamna à mort, disant qu’il n’y aurait pas songé la nuit, s’il n’y eût pensé le jour: «C’était une grande tyrannie, dit Montesquieu; car quand même il y aurait pensé, il n’avait pas attenté. _Les lois ne se chargent de punir que les actions extérieures._»
Il n’y a pas de délit de parole, sauf quand les paroles sont intimement unies à un acte criminel, et alors c’est l’acte criminel qu’on punit, non les paroles: «Un homme qui va dans une place publique exhorter les sujets à la révolte devient coupable de lèse-majesté, parce que les paroles sont jointes à l’action et y participent. Ce ne sont point les paroles qu’on punit, mais une action commise, dans laquelle on emploie des paroles. Elles ne deviennent des crimes que lorsqu’elles préparent, qu’elles accompagnent ou qu’elles suivent une action criminelle. On renverse tout si l’on fait des paroles un crime capital, au lieu de les regarder comme le signe d’un crime capital.» (_Esprit des Lois_, XII, 12.)
Quel que soit le gouvernement, la Constitution doit donc reconnaître à l’homme des droits que la Loi doit respecter. Ces droits sont la liberté individuelle, la sécurité, la liberté de penser, la liberté de parler et la liberté d’écrire; car il n’y a pas de délit d’opinion.--Ces droits sont indépendants de la forme du gouvernement. Ils peuvent être respectés par un gouvernement arbitraire, par nonchalance, tolérance ou bonté. Ils peuvent être supprimés par un gouvernement légal, par un gouvernement scrupuleusement constitutionnel, par un gouvernement démocratique. Ils doivent être proclamés et respectés par tout gouvernement.
Voilà les opinions de Montesquieu sur la question de la liberté personnelle et des droits de l’homme.