II
Rousseau est, comme on le sait, le théoricien systématique des droits de l’État, le fondateur de la République despotique et l’inventeur précisément de cette doctrine, que Montesquieu avait réfutée d’avance, que quand le peuple est libre il est impossible que le citoyen ne le soit pas, puisqu’il n’obéit qu’à une volonté qui, en définitive, est la sienne. Ce sophisme emplit tout le _Contrat Social_, s’il n’est le _Contrat Social_ lui-même.
Rousseau avait ces idées, d’abord parce qu’il était autoritaire de son naturel, comme on le voit assez quand on lit de près l’_Émile_; ensuite parce que _le Contrat Social_ n’est que le dernier et le plus brillant de ces ouvrages théologico-politiques des calvinistes, qui vont de Jurieu à Barlamaqui, et qui, tous, renferment le dogme de l’absolutisme de la souveraineté du peuple; enfin parce que Rousseau écrit toujours les yeux fixés sur son pays, comme Montesquieu écrit toujours les yeux fixés sur l’Angleterre, et que la Suisse, encore que républicaine, n’était pas précisément un pays de liberté au XVIIIe siècle.
Voltaire s’en aperçut. Il lui fut impossible d’acheter une terre dans le canton de Lausanne parce qu’il était catholique. La résidence même était interdite aux catholiques dans certains cantons. Voltaire écrit à M. Servan en 1772: «Vous dites que votre petite maison de Suisse n’est pas encore achetée; vraiment, Monsieur, je le crois bien; il n’est point aisé du tout d’acheter un bien fonds dans le canton de Berne. Nos lois, dont nous nous moquons souvent avec justice, sont du moins plus honnêtes que celles des Suisses. Un Suisse protestant peut acheter en France une terre de deux millions et un Français catholique ne peut pas rester trois jours dans un canton calviniste sans la permission d’un magistrat qui est quelquefois un cabaretier. Les Suisses sont heureux à leur manière; mais ils ne sont pas du tout hospitaliers.»
C’est le regard attaché sur ce pays de liberté et en croyant fermement que c’en était un, que Jean-Jacques Rousseau écrivit le _Contrat Social_.
Remarquez du reste que, sensiblement incohérent, comme la plupart des ouvrages de Rousseau, le _Contrat Social_ contient des passages tout pleins du plus pur libéralisme. C’est dans le _Contrat Social_ que la définition même de la Liberté telle qu’elle se retrouve dans _la Déclaration des Droits de l’homme_ et telle que nous la donnions au commencement de ce chapitre est insérée avec éclat et commentaires élogieux. Elle est du marquis d’Argenson. Rousseau la cite et la développe et l’explique avec un véritable enthousiasme: «... Revenons au droit et fixons les principes sur ce point important. Le droit que le pacte social donne au souverain sur les sujets _ne passe pas_, comme j’ai dit, _les bornes de l’utilité publique_. «Dans la République, dit le marquis d’Argenson, _chacun est parfaitement libre en ce qui ne nuit pas aux autres_.» Voilà la borne invariable. On ne peut la poser plus exactement... «Les sujets ne doivent compte au souverain de leurs opinions qu’autant que ces opinions importent à la communauté.»--C’est à la fin de ce paragraphe que Rousseau demande que le citoyen qui ne pratiquera pas la religion de l’État soit puni de mort.
On voit à quel point Rousseau est libéral à ses heures et qu’on peut saisir dans le _Contrat Social_ l’origine même de la _Déclaration des Droits de l’homme_. Je reconnais du reste que le plus souvent cet ouvrage n’est pas autre chose que la Bible du despotisme démocratique. Le fond de la _Déclaration des Droits de l’homme_, c’est que l’homme a des droits sacrés et _inaliénables_; le fond du _Contrat Social_ est que l’homme s’aliène tout entier et doit s’aliéner tout entier entre les mains de l’État: «Trouver une forme d’association qui défende et protège de toute la force commune la personne et les biens de chaque associé et par laquelle chacun, s’unissant à tous, n’obéisse pourtant qu’à lui-même et reste aussi libre qu’auparavant: tel est le problème fondamental dont le _Contrat Social_ donne la solution... Les clauses de ce contrat se réduisent toutes à une seule: savoir l’aliénation totale de chaque associé avec tous ses droits à toute la communauté: car, premièrement, chacun se donnant tout entier, la condition est égale pour tous, et la condition étant égale pour tous, nul n’a d’intérêt à la rendre onéreuse aux autres. De plus, l’aliénation se faisant sans réserve, l’union est aussi parfaite qu’elle peut l’être et nul associé n’a plus rien à réclamer; car, _s’il restait quelques droits aux particuliers_, comme il n’y aurait aucun supérieur commun qui pût prononcer entre eux et le public, chacun étant en quelque point son propre juge prétendrait bientôt l’être en tous; l’état de nature subsisterait, et l’association deviendrait nécessairement tyrannique ou vaine.»
Ni Rousseau ni personne n’a jamais clairement compris ce texte, et c’est pour cela qu’il a été si profondément admiré de Rousseau et de tout le monde; mais le fond en est bien, cependant, que le citoyen, devant l’État, n’a rien à revendiquer, rien absolument, et qu’à lui laisser quelque chose il y aurait péril pour l’État tout entier. Ce texte peut être réclamé comme autorité, non seulement par les absolutistes politiques, mais par les collectivistes.
Rousseau insiste du reste sur cette aliénation totale; il fait remarquer que c’est la seule manière d’être libre; car si l’on est opprimé, on ne l’est que par une volonté qui est partie de vous, ce qui, non seulement est une grande consolation, mais constitue la véritable liberté; car enfin, si l’on est opprimé, on est aussi oppresseur et l’on est opprimé comme opprimé, mais libre comme oppresseur: «Afin donc que ce pacte social ne soit pas un vain formulaire, il renferme tacitement cet engagement, qui seul peut donner de la force aux autres, que quiconque refusera d’obéir à la volonté générale y sera contraint par tout le corps, ce qui ne signifie rien autre chose, sinon _qu’on le forcera à être libre_.»
Rousseau n’a pas laissé, comme nous l’avons déjà dit, de s’inquiéter un peu de cette aliénation totale, d’avoir à ce sujet quelque hésitation, et après avoir proclamé qu’elle devait être totale jusqu’à être absolue et absolue de telle sorte «qu’il ne restât rien» à l’individu, il s’est demandé, nonobstant, quelles devaient être les bornes du «pouvoir souverain», c’est-à-dire de la souveraineté populaire. C’est le chapitre le plus inextricable du _Contrat Social_, le chapitre IV. Rousseau commence par affirmer une fois de plus le pouvoir absolu de l’État sur les particuliers: «Comme la nature donne à chaque homme un pouvoir absolu sur tous ses membres, le pacte social donne au corps politique un pouvoir absolu sur tous les siens.» Mais il reconnaît, avec une obscurité dont il fait lui-même l’aveu, qu’encore il faut distinguer et que quoique aliénant tout comme «sujets», les individus n’aliènent pas tout comme «hommes», et il arrive à cette formule qui sauverait les droits de l’homme: «On convient que tout ce que chacun aliène, par le pacte social, de sa puissance, de ses biens, de sa liberté, c’est seulement la partie de tout cela dont l’usage importe à la communauté.»
Voilà les Droits de l’homme sauvés; mais Rousseau ajoute immédiatement: «Mais il faut convenir aussi que le souverain _seul_ est juge de cette importance.» Et voilà les Droits de l’homme par terre; car le souverain jugera toujours que ce qui importe à la communauté c’est tout ce que l’individu possède.
--Point du tout, répond Rousseau. Vous ignorez une chose, c’est que le souverain ne peut pas se tromper. Le peuple souverain n’imposera aux individus aucune obligation inutile, parce que ce serait une erreur, et il ne peut pas commettre d’erreur: «Tous les services qu’un citoyen peut rendre à l’État, il les lui doit sitôt que le souverain les demande; mais le souverain, de son côté, ne peut charger les sujets d’aucune chaîne inutile à la communauté. _Il ne peut pas même le vouloir_; car sous la loi de raison, rien ne se fait sans cause, non plus que sous la loi de nature.»
Cette idée rassure complètement Rousseau. Elle rassure moins un libéral; parce qu’il craint qu’à chaque empiètement et mesure d’oppression le _souverain_ ne dise: «... et remarquez que ceci est juste; car je ne puis pas vouloir l’injustice; que ceci n’est point une tyrannie; car je ne puis pas vouloir l’oppression.»
La fin du chapitre serait d’une analyse terriblement difficile et un peu fâcheuse. Il suffit de dire que Rousseau y revient à son idée fixe du citoyen libre parce que l’État est libre et n’ayant pas besoin d’une autre liberté que de celle-là, et renonce à ce départ qu’il avait commencé à faire, pour l’abandonner aussitôt, entre les Droits de l’État et les Droits de l’homme. Cette distinction ne pouvait se présenter que courtement à l’esprit de Rousseau, et encore parce qu’il avait lu Montesquieu. Il ne pouvait s’y tenir longtemps. Il a la tête républicaine, égalitaire et absolutiste. L’État a tous les droits. Le citoyen n’en a aucun. Le citoyen n’a qu’une chose à faire: obéir toujours à la volonté de tous. Et cela est excellent; car «la volonté générale est toujours droite».