‹ La politique comparée de Montesquieu, Rousseau et VoltaireChapitre 9 sur 34 · III

III

Voltaire n’est ni égalitaire, ni républicain, mais il est aussi absolutiste que Rousseau. Je n’ai pas besoin de dire qu’il ne s’est même pas posé la question des Droits de l’homme. Ces idées de politique abstraite sont ce qu’il y a de plus étranger à l’esprit de Voltaire, et l’on voit, dans son _Commentaire sur Montesquieu_, que le plus souvent il les évite et que quand par hasard il les aborde, il ne les comprend jamais. Mais il a été amené par les circonstances à dire son opinion sur les diverses libertés qui étaient réclamées par ses contemporains et on voit assez qu’il n’en est absolument aucune qui soit de son goût.

Pour ce qui est de la liberté de penser, de parler et d’écrire, Voltaire a toujours trois idées: la première qu’elle est une excellente chose; la seconde qu’elle doit être contenue dans de très étroites limites; la troisième qu’elle doit être absolument refusée à ceux qui ne pensent pas comme lui. Dans la pratique cela ferait une liberté tellement restreinte qu’elle serait un pur rien. «B: Mais l’esclavage d’esprit, comment le trouvez-vous?--A: Qu’appelez-vous esclavage d’esprit?--B: J’entends cet usage où l’on est de plier l’esprit de nos enfants, comme les femmes caraïbes pétrissent la tête des leurs... d’instituer enfin des lois qui empêchent les hommes d’écrire, de parler et même de penser, comme Arnolphe veut, dans la comédie, qu’il n’y ait dans sa maison d’écritoire que pour lui et faire d’Agnès une imbécile afin de jouir d’elle.--A: S’il y avait de pareilles lois en Angleterre, ou je ferais une belle conspiration pour les abolir, ou je fuirais de mon île après y avoir mis le feu.--C: Cependant il est bon que tout le monde ne dise pas ce qu’il pense. On ne doit insulter ni par écrit, ni dans ses discours les puissances et les lois à l’abri desquelles on jouit de sa fortune, de sa liberté et de toutes les douceurs de la vie.--A: Non, sans doute, et il faut punir le séditieux téméraire; mais parce que les hommes peuvent abuser de l’écriture, faut-il leur en interdire l’usage?...»--Il faut tolérer les ouvrages bons, médiocres et ennuyeux, mais être impitoyable pour les satires contre le gouvernement ou contre les philosophes:

L’abbé François écrit; le Léthé sur ses rives Reçoit avec plaisir ses feuilles fugitives... Mais ne pardonnons pas à ces folliculaires, De libelles affreux écrivains téméraires, Aux stances de la Grange, aux couplets de Rousseau, Que Mégère en courroux tira de son cerveau. Pour gagner vingt écus, ce fou de La Beaumelle Insulte de Louis la mémoire immortelle... Contre le vil croquant tout honnête homme éclate Avant que sur sa joue ou sur son omoplate Des rois et des héros les grands noms soient vengés Par l’empreinte des lis qu’il a tant outragés.

Ailleurs Voltaire soutient sans aucune restriction que les livres ne sont jamais dangereux (_Dictionnaire philosophique_, article: _Liberté d’imprimer_), et l’on peut s’étonner dès lors qu’il demandât l’arrestation et la prison de tout homme qui écrirait quoi que ce soit contre lui; mais Voltaire ne se pique point d’une logique rigoureuse.--Ailleurs (_Idées républicaines_) il demande la liberté de la presse restreinte par des lois pénales: «Dans une république digne de ce nom, la liberté de publier ses pensées est le droit naturel du citoyen. Il peut se servir de sa plume comme de sa voix, et les délits faits avec la plume doivent être punis comme les délits faits avec la parole. Telle est la loi d’Angleterre...»--Ailleurs il réclame des peines sévères contre les libelles qui attaquent le gouvernement, tout en recommandant aux particuliers de mépriser les libelles qui sont faits contre eux, en quoi il a bien raison, quoique n’ayant jamais prêché d’exemple: «Un écrit qui vous diffame semble punissable à proportion du mal qu’il veut faire. _S’il est à craindre qu’il n’excite la sédition contre le souverain_, il doit être réprimé par une grande peine; et telle a été souvent la jurisprudence romaine.»

Enfin ailleurs Voltaire remercie le roi de Danemark d’avoir établi la liberté de la presse dans ses États. Je ne sais pas très au juste quelle liberté de la presse le roi de Danemark avait accordée dans ses États; mais, à en juger par la manière dont Voltaire l’en félicite, elle devait être relative:

Tu ne veux pas, grand Roi, dans ta juste indulgence Que cette liberté dégénère en licence; Et c’est aussi le vœu de tous les gens sensés. A conserver les mœurs, ils sont intéressés. D’un écrivain pervers ils font toujours justice.

Le plus remarquable dans cette épître au roi Christian VII, du reste agréable, c’est une contradiction fondamentale, dont je ne sais pas comment Voltaire se tire pour son compte et dont ce n’est pas à moi de le tirer. Dans la première partie de son ouvrage, il assure, comme à son ordinaire, que l’imprimerie n’a jamais fait de mal, parce qu’elle n’a jamais rien fait du tout:

Hélas! dans un État l’art de l’Imprimerie Ne fut dans aucun temps fatal à la patrie. Les pointes de Voiture et l’orgueil des grands mots Que prodigua Balzac assez mal à propos, Les romans de Scarron n’ont pas troublé le monde; Chapelain ne fit pas la guerre avec la Fronde. Tous ces grands mouvements seraient-ils donc l’effet D’un obscur commentaire ou d’un méchant sonnet? Non! lorsqu’aux factions un peuple entier se livre, Quand nous nous égorgeons, ce n’est pas pour un livre. Hé! quel mal après tout peut faire un pauvre auteur? Ruiner son lecteur, excéder son lecteur...

Et dans la seconde partie il démontre aux rois qu’ils doivent être partisans de l’imprimerie, parce que c’est le livre qui les a affranchis du joug de Rome:

Rois! qui brisa les fers dont vous étiez chargés? Qui put vous affranchir de vos vieux préjugés? Quelle main, favorable à vos grandeurs suprêmes, A du triple bandeau vengé cent diadèmes? Qui, du fond de son puits tirant la Vérité, A su donner une âme au public hébété? Les livres ont tout fait, et quoi qu’on puisse dire, Rois, vous n’avez régné que quand on a su lire.

Donc les livres ont un effet et servent à quelque chose. On reconnaîtra qu’il est difficile de tirer une doctrine précise de ces affirmations, d’une part toujours retirées à demi et d’autre part contradictoires. En résumé Voltaire est pour la liberté de la presse, très restreinte, réservée aux auteurs monarchistes et anti-chrétiens et refusée rigoureusement aux auteurs anti-philosophiques. Dans ces sages limites il est passionnément pour la liberté de la presse.

Voltaire ne s’est jamais posé la question de la liberté d’enseignement. Elle ne se posait pas de son temps, parce que la liberté d’enseignement existait pleinement sous l’ancien Régime et que personne ne l’attaquait. On ne croyait pas que ce fût une question politique. La Révolution, qui en toutes choses a pris la succession de l’ancien Régime et a pris pour son compte l’absolutisme de l’ancien Régime, se déclarant omni-puissante comme lui, omni-faisante comme lui, et comme lui omni-possesseur, n’a pas continué l’ancien Régime relativement aux questions d’enseignement. Mais, du reste, en cela elle n’a pas laissé d’être logique, et elle a seulement poussé plus loin que l’ancien Régime l’accaparement de toutes choses par l’État. Il n’y avait guère, sous l’ancien Régime, qu’une chose qui fût libre, c’était l’enseignement; le nouveau Régime a jugé que cette exception était une anomalie et que l’enseignement devait être chose d’État comme tout le reste. La principale conquête de la Révolution, c’est une aggravation du despotisme.

Voltaire, en qui nous trouverons plus loin un partisan décidé de l’État directeur de conscience, n’a pas songé à demander que l’État fût directeur de l’enseignement. Tout au plus il faut remarquer, pour être complet, que, peu favorable aux Jésuites et aux Jansénistes, à cause de ses opinions anti-chrétiennes, il est, cependant, incomparablement mieux disposé à l’endroit de ceux-là qu’à l’égard de ceux-ci. Dans sa lettre ostensible de 1746 au R. P. de la Tour, il se plaint, avec raison, des attaques dont il est l’objet de la part des Jansénistes, se moque cruellement de leurs jongleries, sacrifie nettement Pascal à Bourdaloue: «Qu’on mette en comparaison les _Lettres Provinciales_ et les _Sermons_ de Bourdaloue; on apprendra dans les premières l’art de la raillerie, celui de présenter des choses indifférentes sous des faces criminelles; celui d’insulter avec éloquence; on apprendra avec le P. Bourdaloue à être sévère à soi-même et indulgent pour les autres. Je demande de quel côté est la vraie morale.»--Il fait un magnifique éloge des vertus des Pères Jésuites: «Pendant des années j’ai vécu dans leurs maisons et qu’ai-je vu chez eux? La vie la plus laborieuse, la plus frugale, la plus réglée, toutes leurs heures partagées entre les soins qu’ils nous donnaient et les exercices de leur profession austère. J’en atteste des milliers d’hommes élevés par eux comme moi, il n’y en aura pas un seul qui puisse me démentir...»--et enfin il écrit cette profession de foi si émue et certainement si sincère de dévouement à la Compagnie, qui a été bien souvent citée: «A l’égard de l’autre libelle de Hollande qui me reproche d’être attaché aux Jésuites, je suis bien loin de lui répondre comme à l’autre: «_Vous êtes un calomniateur_»; je lui dirai au contraire: «_Vous dites la vérité._» J’ai été élevé pendant sept ans chez des hommes qui se donnaient des peines gratuites et infatigables à former l’esprit et les mœurs de la jeunesse. Depuis quand veut-on que l’on soit sans reconnaissance pour ses maîtres? Quoi! il sera dans la nature de l’homme de revoir avec plaisir une maison où l’on est né, un village où l’on a été nourri par une femme mercenaire, et il ne serait pas dans notre cœur d’aimer ceux qui ont pris un soin généreux de nos premières années?...»

Il faut remarquer que ce faible de Voltaire pour les R. P. Jésuites persista jusqu’au moment de leur suppression en France et même plus tard. Voulant mettre un de ses ouvrages sous le nom d’un jeune Père Jésuite, réel ou imaginaire, il écrit au duc de Praslin en 1764: «Vous pèserez, quand il en sera temps, l’importance extrême de mettre cela sous le nom d’un jeune Jésuite, qui, grâce à la bonté du Parlement, est rentré dans le monde et qui, comme Colletet et tant d’autres, attend son dîner du succès de son ouvrage. Je m’imagine que les girouettes françaises tournent actuellement du côté des Jésuites; on commence à les plaindre; les Jansénistes ne font point de pièces de théâtre; ils sont durs, ils sont fanatiques; ils seront persécuteurs; on les détestera; on aimera passionnément un pauvre petit diable de Jésuite qui donnera l’espérance d’être un jour un Lemierre, un Colardeau, un Dorat.»

Plus tard c’est du ton d’une taquinerie bienveillante qu’il plaisante Frédéric d’être le protecteur des Jésuites et de faire de son royaume l’asile de la Compagnie, à quoi, du reste, Frédéric répond par des raisons sérieuses qui sont inattaquables et que Voltaire ne réfute pas. D’un autre côté Dalembert, lui représentant que les Jésuites rentrent sourdement, le supplie d’écrire un livre sur la destruction des Jésuites, ce que Voltaire se garde bien de faire.

Mais c’est au plus fort de la campagne contre les Jésuites qu’il faut chercher à surprendre l’opinion précise, s’il en eut jamais une, de Voltaire sur la liberté d’enseignement. C’est en 1762 que, sous le titre de _Balance Égale_ et sous une forme humoristique, il a donné cette manière de consultation. Voici ses principaux arguments pour et contre: «On veut empêcher les frères nommés _Jésuites_ d’enseigner la jeunesse _et de remplir les vues de nos rois_ qui les ont admis à ces fonctions. Les raisons qu’on apporte pour les exclure sont: ... que plusieurs ont été ennuyeux écrivains;--que les frères Jésuites depuis leur fondation ont excité des troubles en Europe, en Asie et en Amérique, et que, s’ils n’ont pas fait de mal en Afrique, c’est qu’ils n’y ont pas été...--que cinquante-deux de leurs auteurs ont enseigné le parricide;--que le frère Le Tellier trompa Louis XIV...--que leur institut est visiblement contraire aux lois de l’État et que c’est trahir l’État que de souffrir dans son sein des gens qui font vœu d’obéir dans certains cas à leur général plutôt qu’à leur prince... On conclut de ces raisons que les flammes qui ont fait justice des frères Guignard et Malagrida doivent mettre en cendres les collèges où les frères Jésuites ont enseigné ces parricides... Toutes ces raisons dûment pesées, _nous concluons à garder les Jésuites_: ... parce qu’ils élèvent la jeunesse en concurrence avec les Universités et que l’émulation est une belle chose;--parce qu’on peut les contenir quand on peut les soutenir, comme a dit un sage;--parce que, s’ils ont été parricides en France, ils ne le sont plus, et qu’il n’y a pas aujourd’hui un seul Jésuite qui ait proposé d’assassiner la Famille royale;--parce que, s’ils ont des constitutions impertinentes et dangereuses, on peut aisément les soustraire à un institut réprouvé par les lois, les rendre dépendants de supérieurs résidant en France et faire des citoyens de gens qui n’étaient que Jésuites;--parce qu’on peut défendre au frère Lavalette de faire le commerce et ordonner aux autres d’enseigner le grec, le latin, la géographie et les mathématiques, en cas qu’ils les sachent;--parce que, s’ils contreviennent aux lois, on peut aisément les mettre au carcan, les envoyer aux galères ou les pendre, selon l’exigence des cas... On veut tenir la balance entre les nations. Il faut la tenir entre les Molinistes et les Jansénistes. Toute société veut s’étendre. Il faut encourager et réprimer toutes les compagnies... Si vous donnez trop de pouvoir à un corps, soyez sûr qu’il en abusera... Lisez l’histoire et nommez-moi la compagnie qui ne se soit pas écartée de son devoir dans les temps difficiles. L’esprit convulsionnaire est-il aussi dangereux que l’esprit jésuitique? c’est un grand problème...»

La raison de cette faveur relative de Voltaire pour la Compagnie de Jésus n’a rien de mystérieux ni de sentimental. Les Jansénistes sont avant tout des indépendants, et il ne s’en faut pas de beaucoup, je crois, qu’ils ne soient des républicains. Louis XIV ne s’y trompe nullement. Voltaire non plus. Les Jésuites sont avant tout des monarchistes, confesseurs de rois, très fortement attachés à l’institution monarchique. Louis XIV ne s’y trompe pas. Voltaire non plus. Les Parlements non plus. Et c’est par esprit d’indépendance et d’opposition que les Parlements sont jansénistes. Voltaire a pour les Jansénistes et pour les parlementaires la haine d’un monarchiste ardent, et pour les Jésuites, malgré quelques dissidences, le penchant qu’un monarchiste a naturellement pour eux. Il ne faut pas oublier que les Jésuites ont été chassés de France beaucoup plus par les Parlements que par la Couronne: «L’esprit jésuitique a toujours cherché à tromper l’autorité royale pour en abuser; l’esprit convulsionnaire _s’élève contre l’autorité royale_. L’un veut tyranniser avec souplesse; l’autre fouler aux pieds les petits et les grands avec dureté. Les Jésuites sont armés de filets, d’hameçons et de pièges de toutes sortes; ils s’ouvrent toutes les portes en minant sous terre. Les Convulsionnaires veulent renverser les portes à force ouverte. Les Jésuites flattent les passions des hommes pour les gouverner par ces passions mêmes. Les Saints-Médardiens s’élèvent contre les goûts les plus innocents pour imposer le joug affreux du fanatisme. Les Jésuites cherchent à se rendre indépendants de la hiérarchie, les Saints-Médardiens à la détruire; les uns sont des serpents et les autres des ours; mais tous peuvent devenir utiles: on fait de bon bouillon de vipère et les ours fournissent des manchons... Pour Dieu! ne soyons ni jansénistes ni molinistes.»

Mais on voit bien qu’il est un peu plus jésuite que moliniste par instinct autoritaire et monarchique et par une sorte d’horreur naturelle pour tout ce qui, dans un État, représente l’indépendance à l’endroit du pouvoir central. Toute la raison est là de son anti-jansénisme, de son anti-parlementarisme et de son semi-jésuitisme, Cela apparaîtra plus nettement encore quand nous en serons à traiter des questions religieuses.

Pour ce qui est de la liberté de conscience, il en est chez Voltaire comme de la liberté de penser, de parler et d’écrire. En principe il en est le partisan déclaré. Dans la pratique, dans l’application et dans le détail il apporte tant de limitations et de correctifs que la liberté de conscience codifiée par Voltaire serait une liberté de conscience extrêmement entravée. En principe il dit: «J’ose supposer qu’un ministre éclairé et magnanime, un prélat humain et sage, un prince qui sait que son intérêt consiste dans le grand nombre de ses sujets et sa gloire dans leur bonheur, daigne jeter les yeux sur cet écrit informe et défectueux. Il y supplée par ses propres lumières; il se dit à lui-même: que risquerai-je à voir la terre cultivée et ornée par plus de mains laborieuses, les tributs augmentés, l’État plus florissant?... L’Allemagne serait un désert couvert des ossements des catholiques, évangéliques, réformés, anabaptistes égorgés les uns par les autres, si la paix de Westphalie n’avait pas procuré enfin la liberté de conscience... Plus il y a de sectes, moins chacune est dangereuse; la multiplicité les affaiblit; toutes sont réprimées par de justes lois qui défendent les assemblées tumultueuses, les injures, les séditions, et qui sont toujours en vigueur par la force coactive... Il y a des fanatiques encore dans la populace calviniste; mais il est constant qu’il y en a davantage dans la populace convulsionnaire. La lie des insensés de Saint-Médard est comptée pour rien dans la nation; celle des prophètes calvinistes est anéantie. Le grand moyen de diminuer le nombre des maniaques, s’il en reste, est d’abandonner cette maladie de l’esprit au régime de la raison, qui éclaire lentement, mais infailliblement les hommes...»

En principe il dit encore: «Quelques-uns ont dit que si l’on usait d’une indulgence paternelle envers nos frères errants qui prient Dieu en mauvais français, ce serait leur mettre les armes à la main, qu’on verrait de nouvelles batailles de Jarnac, de Moncontour, de Coutras, de Dreux; mais il me semble que ce n’est pas raisonner conséquemment que de dire: «Ces hommes se sont soulevés quand je leur ai fait du mal; donc ils se soulèveront quand je leur ferai du bien.»

Ici c’est Voltaire qui raisonne mal. Les hommes ne se soulèvent pas quand on leur fait plus de bien qu’aux autres; mais quand on les met seulement sur le pied d’égalité avec les autres, ils se soulèvent toujours, s’ils le peuvent. Encore est-il que son sentiment est très bon. «Les Huguenots, sans doute, ont été enivrés de fanatisme et souillés de sang comme nous; mais la génération présente est-elle aussi barbare que leurs pères? Le temps, la raison qui fait tant de progrès, les bons livres, la douceur de la société n’ont-ils point pénétré chez ceux qui conduisent l’esprit de ces peuples?»

Mais dans l’application et dans le détail on s’aperçoit bien que Voltaire est trop intelligent pour ne pas voir qu’une religion indépendante, qu’une religion qui n’est pas une religion d’État, est, presque malgré elle, quoi qu’elle en dise et quoi qu’elle en ait, un obstacle ou une gêne au despotisme, et tout ce qui est gêne, obstacle ou limite au despotisme ne peut pas être vu d’un très bon œil par Voltaire. Aussi, quand il s’agit, non plus de prêcher la liberté de conscience, mais de l’établir dans l’État, Voltaire devient tout aussitôt très réservé. Ce qu’il demande pour les protestants en France au XVIIIe siècle, c’est la liberté dont jouissent les catholiques en Angleterre au XVIIIe siècle: «Ne pourrons-nous pas souffrir et contenir les protestants à peu près aux mêmes conditions que les catholiques sont tolérés à Londres?» (_Traité sur la tolérance_, V.) Pour être précis, il veut que les calvinistes puissent se marier légalement, avoir des enfants légitimes et hériter légalement (_Pot-pourri_), mais rien de plus. Il fait bien remarquer dans son _Discours historique et critique à l’occasion de la tragédie des Guèbres_ que «l’Empereur, en cette tragédie, n’entend point et ne peut entendre, par le mot de Tolérance, _la licence des opinions contraires aux mœurs_, les assemblées de débauche, _les confréries fanatiques_.» Il réserve aux Catholiques l’accès aux places et aux honneurs: «Je ne dis pas que tous ceux qui ne sont point de la religion du prince doivent partager les places et les honneurs de ceux qui sont de la religion dominante. En Angleterre (et l’on a vu que Voltaire demande pour les protestants en France le traitement des catholiques en Angleterre), en Angleterre, les catholiques, regardés comme attachés au parti du prétendant, ne peuvent parvenir aux emplois; ils paient même double taxe; mais ils jouissent d’ailleurs de tous les droits des citoyens.» Il insiste sur cette solution, qui, je m’empresse de le dire, eût constitué en 1763 un immense progrès: «Nous savons que plusieurs chefs de famille, qui ont élevé de grandes fortunes dans les pays étrangers, sont prêts à retourner dans leur patrie: ils ne demandent que la protection de la loi naturelle, la validité de leurs mariages, la certitude de l’état de leurs enfants, le droit d’hériter de leurs pères, la franchise de leurs personnes; point de temples publics, point de droit aux charges municipales, aux dignités. Les catholiques n’en ont ni à Londres, ni en plusieurs autres pays.»

Enfin il s’efforce, très loyalement, de tracer les limites où la tolérance à l’égard des opinions religieuses doit s’arrêter et dans son chapitre très médité: _Seuls cas où l’intolérance est de droit humain_ (_Traité de la Tolérance_, XIII) il les trace ainsi: «Pour qu’un gouvernement ne soit pas en droit de punir les erreurs des hommes, il est nécessaire que ces erreurs ne soient pas des crimes; elles ne sont des crimes que quand elles troublent la société; _elles troublent la société dès qu’elles inspirent le fanatisme_; il faut donc que les hommes commencent par n’être pas fanatiques pour mériter la tolérance.»--Avec ce texte tout gouvernement est en droit d’interdire quelque religion et même quelque secte philosophique qu’il voudra. «Si [par exemple] quelques jeunes Jésuites... ont débité des maximes coupables, si leur institut est contraire aux lois du royaume, on ne peut s’empêcher de dissoudre leur compagnie et d’abolir les Jésuites pour en faire des citoyens...»--Avec ce texte tout gouvernement dont les maximes ne seront pas identiques à celles des Jésuites sera en droit de les détruire, trouvant coupables les maximes qui ne sont pas les siennes; et tout gouvernement pourra faire des lois contraires aux Jésuites, et, démontrant ensuite que les Jésuites sont contraires à ces lois, ce qui sera peut-être facile, sera en droit de les détruire.--«On en dira autant des Luthériens et des Calvinistes. Ils auront beau dire: nous suivons les mouvements de notre conscience; il vaut mieux obéir à Dieu qu’aux hommes; nous sommes le vrai troupeau; nous devons exterminer les loups, il est évident qu’alors ils seront loups eux-mêmes.»

Telles sont les idées, évidemment un peu flottantes, quelque effort qu’il fasse quelquefois à les fixer, de Voltaire sur la tolérance et la liberté de conscience. Dans toutes ces questions de liberté, Voltaire a des instincts de libéral très vifs, qui sont contrariés par des principes de monarchiste absolutiste; et ceux-ci sont les plus forts. Au fond son idée est celle-ci: Il faut de la tolérance; mais, du reste, il n’y a pas de droit contre le pouvoir souverain et c’est à celui-ci d’accorder la mesure de tolérance qu’il lui semblera bon; sur toutes les questions de liberté il faut s’en rapporter à ce qu’en pensera le despotisme.