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Chapitre 9

Marthe aussi, cette nuit-là, dormit profondément. La multitude des impressions avait produit dans son esprit une sorte d’engourdissement vague, semblable à du brouillard, et elle avait besoin de reprendre des forces pour démêler tant de choses confuses.

En s’éveillant le lendemain, elle aperçut sa robe de la veille sur un fauteuil ; les bords noircis de la mousseline brûlée traçaient des figures capricieuses sur l’étoffe froissée et salie. Elle se rappela en frissonnant le moment où la flamme l’avait envahie et où elle avait perdu terre. Elle n’avait guère conscience du trajet qu’elle avait parcouru jusqu’au salon où elle s’était trouvée debout, couverte du lourd tapis jeté sur elle par Oghérof. L’impression de salut qu’avait produite cette masse d’étoffe en tombant sur elle était plus nette dans son esprit.

Soudain une idée lui vint, une idée désagréable : – Cet homme m’a tenue dans ses bras, se dit-elle ; et elle rougit jusqu’au dedans d’elle-même.

C’était chose faite, irréparable, et sans laquelle elle eût probablement péri de la manière la plus horrible… Malgré cette certitude, elle ne pouvait s’accoutumer à la pensée que cet homme l’avait emportée sur sa poitrine, et qu’il s’en souviendrait toujours en la voyant.

Elle chassa cette idée importune, mais il lui en vint une autre. Michel était en route avec son enfant, il roulait vers l’Italie, où l’attendait une femme aimée. « Il est sans doute bien impatient », se dit-elle.

Une jalousie cruelle, une sourde rage la saisit soudainement ; elle n’était pas méchante, mais si elle eût tenu entre ses mains cette femme que Michel aimait, qu’il allait joyeusement rejoindre, – elle ne l’aurait pas fait souffrir, certainement, mais elle l’aurait peut-être tuée.

Elle se leva lentement, avec cette langueur qui suit les grandes crises. Quand elle descendit pour le déjeuner, elle trouva son père un peu inquiet, qui l’attendait au bas de l’escalier.

— J’allais monter, lui dit-il, en ne te voyant pas venir, j’avais peur que tu ne fusses malade. Tu es bien pâle !

— Un peu de fatigue, répondit-elle. Ce ne sera rien.

Après le déjeuner, Milaguine emmena sa fille dans son cabinet et la fit asseoir sur le divan ; plein de sollicitude, il lui mit sur les épaules un châle qu’il alla chercher lui-même. Elle le laissait faire en souriant d’un sourire mélancolique ; elle était heureuse de se sentir choyée. Dans la grande détresse où se trouvait son cœur de jeune fille, elle se trouvait reconnaissante de toute marque d’affection ou de sympathie. Quand M. Milaguine eut confortablement installé sa fille, il se laissa tomber tout essoufflé dans son fauteuil, respira longuement, regarda Marthe, puis ses ongles, deux ou trois fois, et parla enfin :

— Oghérof ne t’a rien dit hier ?

— Non, mon père, répondit Marthe en levant des yeux étonnés.

— Hier soir, à onze heures, il est venu me demander ta main.

D’un brusque mouvement, Marthe se débarrassa du châle qui entourait ses bras et ses épaules ; elle se tint assise toute droite, les yeux baissés, réfléchissant profondément.

— Il vous a demandé ma main ? dit-elle après un silence.

— Oui.

— Hier soir ?

— À onze heures.

Marthe réfléchit encore un instant. Son père la regardait sans rien dire ; les réflexions de cette grande jeune fille qui ne parlait jamais beaucoup avaient la propriété de le rendre perplexe et muet.

— Qu’avez-vous répondu ?

— J’ai répondu que c’était toi que cela regardait.

Marthe se leva, vint embrasser son père, baisa tendrement la main qu’il avait passée autour de son cou, puis se rassit en silence.

— Eh bien ? fit M. Milaguine assez surpris de la manière dont sa fille traitait cette demande en mariage.

— Est-ce que ce parti vous plairait ? dit Marthe de la même voix égale et douce.

M. Milaguine, de plus en plus confondu de cette façon d’envisager les choses, ne put s’empêcher de lui dire :

— Et à toi ?

— Moi, nous verrons plus tard. Pour le moment, c’est votre opinion que je désirerais connaître.

— Oghérof n’a jamais passé pour un homme à marier ; son genre de vie… Cependant c’est un brave garçon, – un peu fou, mais pas méchant ; – il est très riche, – il n’a pas de proches parents, – une belle position, – il n’y a rien à dire contre lui ; – et puis, il est très amusant… un joli caractère !

Marthe écoutait toujours, non sans une secrète amertume.

— Pourquoi veut-il m’épouser ? dit-elle après une courte hésitation.

— Parce qu’il est amoureux de toi. Quelle drôle de question ! fit le père totalement abasourdi.

La jeune fille se taisait toujours.

— Eh bien, qu’est-ce que tu en dis ? fit-il avec un mouvement d’impatience.

— Je n’en sais rien encore. J’en parlerai avec lui… Et ce mariage ne vous déplairait pas ?

— Aucunement ! la princesse Oghérof sera bien reçue partout, – le prince fera un gendre charmant.

— J’y penserai, dit Marthe en se levant.

Elle embrassa son père et se retira, laissant Milaguine en proie à une incertitude assez comique.

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