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Chapitre 10

Le prince Oghérof ne tarda pas à se présenter, dans la tenue irréprochable d’un prétendant amoureux fou, mais homme du monde, qui veut emporter d’assaut la citadelle. Marthe, aussitôt prévenue, le trouva au salon, debout, dans l’attitude d’un héros décidé à vaincre ou à mourir.

Pauline, qui la suivait de près, fut saisie au vol par M. Milaguine qui la guettait, et emmenée par lui dans son cabinet, où le menu d’un dîner soigné fut soumis aux investigations les plus méticuleuses et aux discussions les plus interminables. M. Milaguine, le moins fin des mortels, préférait toutefois que Pauline ne connût les projets de mariage que s’ils devaient se réaliser. Il trouvait parfois le nez de Pauline trop pointu ; – c’est du moins ainsi qu’il s’en était expliqué un jour avec madame Chérikof, sa sœur.

Marthe s’assit et indiqua un siège au prince. Celui-ci pouvait être absurde, mais il n’était jamais ridicule. Sa distinction naturelle et son excellente éducation le mettaient à l’abri des accidents de ce genre. Ce fut donc très simplement, avec beaucoup de mesure et de bon goût, qu’il exprima ses sentiments à la jeune fille, et qu’il lui demanda l’honneur de sa main.

Marthe se sentit à son aise devant cette manière simple et naturelle de traiter les choses ; elle avait craint l’expression ampoulée de sentiments qu’elle ne pouvait partager. Sa cordialité, sa sympathie ordinaire pour ce brillant cavalier si gai, si bon enfant, – qui l’avait sauvée la veille, – se réveillèrent soudain ; et ce fut en souriant qu’elle lui dit :

— Quelle singulière idée, prince, vous, si répandu dans le monde, de demander en mariage une demoiselle sérieuse et taciturne comme moi.

— Ah ! Marthe Pavlovna, je vous aime comme un imbécile ! s’écria Oghérof, rendu soudain à sa vivacité accoutumée. Vous me diriez d’aller à quatre pattes pendant sept ans, que je m’y soumettrais !

— Sept ans ! fit Marthe avec un soupir, c’est bien long ! Mais je ne vous aime pas, prince, je dois vous en prévenir.

— Une femme vertueuse aime toujours son mari, dit le jeune homme d’un air convaincu, et tout le monde sait que Marthe Pavlovna est le modèle de toutes les vertus ; donc, si j’ai le bonheur d’être agréé… Ah ! mademoiselle Marthe, n’aurez-vous pas pitié d’un pauvre garde à cheval qui se meurt d’amour ?

— Mais tout cela n’est pas sérieux, prince ! dit Marthe, qui avait grand-peine à s’empêcher de rire, tant la situation lui paraissait comique et imprévue.

— Pas sérieux ! Que faut-il faire pour prouver la profondeur de mes sentiments ? Je suis prêt à tout : ordonnez !

— Attendre ma réponse pendant quinze jours sans changer d’avis, lui répondit la jeune fille en se levant.

— Quinze jours ! s’écria Oghérof consterné : – deux semaines ! Mais, Marthe Pavlovna, si dans huit jours vous devez me refuser, il vaudrait bien mieux me le dire tout de suite.

— Que feriez-vous alors ? dit soudain Marthe en le regardant en face.

L’éclair de passion ardente qui brilla dans les yeux du jeune homme était aussi sincère que l’accent de sa réponse.

— J’irais me faire tuer au Caucase !

Et il l’aurait fait, – si la balle ennemie l’avait frappé assez tôt pour ne pas lui laisser le temps de la réflexion, – car il était amoureux pour tout de bon ! C’était un feu de paille, que la froideur de Marthe attisait comme une bise du Nord.

— Il m’aime, celui-là, se dit Marthe, saisie par l’accent convaincu, par le regard de flamme.

Elle ne se demanda pas si cet amour était de l’or pur ou du brillant alliage.

— Eh bien, attendez pourtant quinze jours, répéta-t-elle en baissant les yeux devant ces yeux ardents, toute pâle de son audace, de sa décision intérieure. Oghérof se précipita sur les mains de la jeune fille et les couvrit de baisers ; – le premier mouvement instinctif de Marthe fut de les retirer avec indignation… – Je n’en ai plus le droit, se dit-elle tout abattue ; et penchant la tête, elle se laissa faire, comme l’agneau du sacrifice.

— Eh bien, prince ! dit M. Milaguine attiré par le bruit des éperons du jeune homme qui suivait Marthe au jardin.

— Mademoiselle Marthe me renvoie à quinze jours. C’est bien cruel, n’est-ce pas, monsieur ?

— C’est très raisonnable, dit Milaguine, un peu saisi à l’idée nouvelle que, dans deux semaines peut-être, il allait avoir à penser à se séparer de sa fille.

Oghérof n’était pas de cet avis. Cependant il finit par entendre raison, – à la condition de venir tous les jours, deux fois par jour, pour s’assurer du progrès qu’il pourrait faire dans l’esprit de la jeune fille.

On se fait à tout ; au bout de quatre ou cinq jours, Marthe avait pris l’habitude de voir Alexandre Oghérof entrer dans le salon en coup de vent, se précipiter sur sa main, puis s’asseoir à côté d’elle et débiter à M. Milaguine, qui s’en tenait les côtes, la plus riche collection d’aventures impossibles, de bons mots inédits, – le tout assaisonné de remarques originales et saugrenues qui déridaient Marthe elle-même.

Et puis cet amour ressemblait si peu à ce que, jusque-là, elle avait appelé l’amour ! Elle sentait bien que le prince se tenait à quatre pour ne pas l’enlever, la mettre en croupe sur son beau cheval si doux, et fuir avec elle au bout du monde. En sa présence, il avait des mouvements subits, des élans contenus, des regards éteints aussitôt, qui prouvaient à la jeune fille la contrainte que le bel officier exerçait sur lui-même à son égard. « Il m’aime certainement », se disait-elle, et cette soumission dont il faisait preuve, en gardant le silence de son mieux, la touchait peut-être plus encore que le reste.

Et dans les habitudes du jeune homme, quel changement ! Oghérof n’allait plus au théâtre des Eaux-Minérales ; il ne soupait plus au restaurant en vogue ; sa grande calèche ne roulait plus que sur la route de Kamennoï-Ostrow ; – les lévriers blancs, étalés au soleil, sur le perron de M. Milaguine, avaient oublié le pavé de bois de la Perspective, et la belle main de Marthe qui leur donnait du sucre de temps à autre leur était devenue familière.

Marthe cependant n’était pas du tout décidée à accorder sa main. Si cruel que fût le souvenir de Michel, elle s’était forcée à l’accepter, à l’évoquer ; elle ne voulait pas que son mariage fût la suite d’un coup de tête, d’une surprise ; – elle avait fixé le terme de quinze jours pour donner à Michel le temps de revenir et de s’expliquer. Neuf jours s’étaient écoulés depuis le départ du jeune homme ; elle attendait le terme, décidée à proclamer ses fiançailles dès le lendemain, s’il ne venait pas aussitôt s’excuser et parler clairement.

— C’est une faiblesse, s’était-elle dit en s’arrêtant à cette résolution ; mais si, malgré l’évidence, il était innocent !…

Pauline, intérieurement, se frottait les mains en voyant ses plans réussir. D’abord le délai imposé par la jeune fille l’avait beaucoup contrariée ; puis elle avait fait ses petits calculs, – elle possédait l’arithmétique à fond ; – elle s’était dit que le diable serait bien fin si pendant quarante-huit heures elle ne venait pas à bout de tenir Michel en échec, et elle savait Marthe assez fière pour ne pas revenir sur une parole donnée, dût-il lui en coûter le bonheur de sa vie. – Après tout, se répétait-elle, qui ne risque rien n’a rien…

Le matin du onzième jour après le départ d’Avérief, Pauline descendit la première, comme d’habitude, dans l’antichambre, et se dirigea vers le plateau chargé de lettres et de journaux.

Depuis bien longtemps, cette inspection était le premier travail de sa journée. Elle aimait, disait-elle, à trouver ses lettres dans le tas ; – la vérité est qu’elle s’occupait moins de ses lettres que de celles des autres, et l’inspection des timbres de provenances diverses lui en avait appris bien long sur les relations et les affaires de M. Milaguine.

Ce jour-là, elle bouleversait les papiers d’une main plus fiévreuse que de coutume, car elle attendait une lettre de sa protégée et l’avait plus d’une fois maudite de sa paresse à écrire. Au milieu des affiches, des prospectus et des journaux, une lettre de l’étranger lui tomba sous la main ; elle la saisit avec joie. Cette lettre, adressée à M. Milaguine, portait le timbre de Menton ; l’écriture était celle de Michel.

Pauline la considéra un moment, – puis la glissa prestement dans sa poche.

L’instant d’après, elle en trouva une autre, – la sienne, – lui fit suivre le même chemin, et remonta dans sa chambre avec de gros battements de cœur. Qu’allait-elle apprendre ? Aussitôt verrouillée, elle lut sa lettre, qui était ainsi conçue :

« digne et noble demoiselle Pauline,

» Nous sommes arrivés à Menton. Le jeune monsieur nous a conduits chez son frère, qui n’est plus un jeune homme et qui est très malade. Ce monsieur est le papa de la petite fille. Le jeune M. Michel voulait repartir tout de suite, mais son frère est si malade, qu’il sera obligé de rester encore un mois ; il a écrit ce matin à Saint-Pétersbourg pour demander qu’on prolonge son congé. Nous vivons très bien, la petite fille est très douce, mais je crois que je ne plais pas beaucoup au digne M. Avérief… »

— Au diable tes affaires ! s’écria Pauline en parcourant des yeux le reste de la lettre ; il ne revient pas, c’est l’essentiel. Mais que peut-il écrire à M. Milaguine ?

Avec un geste mutin d’enfant volontaire, – Pauline se jouait quelquefois de ces petites comédies et se riait ensuite à elle-même dans la glace, sa muette confidente, – elle ouvrit la lettre confisquée et la lut tout au long.

Michel racontait en quelques mots son voyage, priait M. Milaguine d’excuser son brusque départ, faisait une allusion au bouquet blanc qui avait fait un instant si bonne figure sur la tête de Pauline, et terminait en disant à M. Milaguine qu’il attendait son retour, différé d’un mois, et l’arrivée de son père pour lui demander une faveur dont son bonheur dépendait.

— J’ai joliment bien fait de la mettre dans ma poche, se dit Pauline en repliant soigneusement la lettre. Dans un mois, il y aura bien des choses de changées.

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