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Chapitre 11

Comme Oghérof entrait ce jour-là, Pauline lui demanda si l’on reverrait bientôt son camarade Avérief.
— Non, répondit le prince, il a justement demandé hier une prolongation de congé pour un mois.

— Il l’a obtenue ? fit Pauline en regardant Marthe du coin de l’œil.

— Certainement ! son frère est très malade, paraît-il ; c’est bien triste, à son âge !…

La conversation s’étendit en long et en large sur les misères des gens malades ; un sourire amer et sceptique relevait les coins de la bouche de Marthe.

Pauline ne la quittait pas des yeux et pensait joyeusement à la lettre qui dormait là-haut, dans un petit coffret capitonné, avec les fleurs d’oranger du fameux bouquet. Tout son être frémissait d’aise en contemplant le succès de ses manœuvres. Qu’ils lui paraissaient « bêtes », tous ces gens qui la servaient sans le savoir ! Qu’il était stupide, ce grand nigaud de prince, qui venait de décider son mariage à son insu !

Et ce brave M. Milaguine, qui avait voulu lui cacher ses affaires, qui l’avait poliment emmenée pour qu’elle n’entendît pas la demande d’Oghérof à sa fille, était-il assez lourd, assez maladroit avec ses finesses cousues de fil blanc !

Et Michel, l’imbécile, qui s’était jeté dans la gueule du loup en lui demandant une gouvernante, à elle, à elle, qu’il avait humiliée ! – Michel qui avait accepté son offre de le réconcilier avec Marthe après son départ !… Ici elle retint avec peine un éclat de rire.

Et Marthe ! pauvre sotte, qui l’avait traitée comme une domestique, qui l’avait accablée de ses dédains, et qu’elle mariait maintenant de sa main !

— Je fais bien les choses ! se dit-elle toute guillerette dans l’épanouissement de sa propre glorification ; je la fais princesse, elle aura trois millions. L’ingrate ! elle est capable de ne pas m’en savoir gré !

Ses mains avaient de petits frémissements nerveux.

— Qu’est-ce que vous avez donc, Pauline Vassilievna ? lui dit tout à coup Nastia. Vous versez du thé dans les soucoupes, et il n’y a pas de sucre dans les verres !

Pauline rit à gorge déployée de sa distraction, et se mit à plaisanter avec la petite fille.

Cette nuit-là, Marthe ne put trouver le sommeil. Jusqu’à la dernière minute, une espérance toute petite mais, bien vivace, s’était cramponnée en elle, – l’idée de voir Michel revenir et se disculper. – Elle ne comprit toute la force de cette espérance qu’en la voyant s’écrouler comme les autres. – Je l’aimais encore, se dit-elle avec douleur, avec colère, j’aimais malgré son indignité cet homme qui ne m’aimait pas !

Toute sa fierté se révolta soudain ; elle aurait voulu pouvoir tenir sous sa main, réel et vivant, cet amour qui avait survécu à l’injure, pour le plier, le briser et en contempler à ses pieds les débris. La lutte fut longue ; elle voulut partir, quitter la maison paternelle, entrer au couvent, se faire sœur de charité, institutrice sous un nom supposé, n’importe quoi enfin, pour ne jamais revoir cet homme odieux qui l’abandonnait lâchement sans une parole, après s’être joué d’elle.

— Et mon père ! se dit Marthe tout à coup : il en mourrait. Mon pauvre père !

Cette pensée consolante d’un père à aimer, à tromper par l’apparence d’un bonheur imaginaire, fixa les plans de Marthe.

— Aujourd’hui tout sera dit ! décida-t-elle comme le soleil du matin entrait à flots dans sa chambre par la fenêtre qu’elle n’avait pas voulu fermer, et elle s’endormit, blessée au cœur, mais hautaine et résolue.

Oghérof la trouva ce jour-là moins inabordable que de coutume. Profitant d’une circonstance aussi rare, il s’enhardit jusqu’à lui dire :

— Mademoiselle Marthe, abrégez mon martyre ! Songez qu’on ne pourra pas nous marier tout de suite, qu’il faudra encore au moins huit jours ; – en voilà déjà douze que vous me faites attendre… Pour trois jours, qu’est-ce que cela peut vous faire ?

Marthe ne put s’empêcher de rire à ces doléances, exprimées, du reste, sur un ton larmoyant, bien fait pour amollir le cœur le plus dur. Son père et le prince lui-même, suivant l’exemple qu’elle leur donnait, se mirent à rire aussi.

— Pour une maison gaie, c’est une maison gaie ! dit tout à coup une voix sur la route, – on y rit toute la journée ! Chaque fois que je passe, j’entends rire ; et nous autres, pauvres diables, nous avons la vie si dure !

Les fenêtres étaient grandes ouvertes ; la société se leva pour voir l’orateur. C’était un pauvre diable, en effet ; ses vêtements piteux n’étaient pas ceux d’un paysan ; sa tournure rappelait plutôt le séminariste vieilli sans cure, ou l’employé révoqué sans pension. La tête levée vers les fenêtres de ce rez-de-chaussée exhaussé, il tendait son long cou osseux et mal rasé, comme un oiseau affamé qui implore sa pitance.

Les plis de son manteau à collet, jadis gris, au col de castor pelé, drapaient une maigreur inouïe ; son paletot boutonné dénotait l’absence de linge, et ses bottes éculées, percées à jour, révélaient le manque absolu de chaussettes.

– Pauvre diable, il n’a pas mangé de huit jours ! dit involontairement le bon M. Milaguine.

— Imbécile que je suis ! s’écria Oghérof en cherchant dans toutes ses poches, je n’ai jamais d’argent sur moi. Tiens, mon ami, ne vends pas sans avoir fait peser.

En disant ces paroles, il tendait sa montre à répétition au bout de sa lourde chaîne.

Le vieux famélique happa le don princier d’un coup de patte et se confondit en salutations pendant que la société quittait la fenêtre, puis il prit aussitôt sa course vers la ville, au petit trot de ses longues jambes amincies par le jeûne.

— Prince, dit tout à coup Marthe, avec la bénédiction de mon père, je vous accorde ma main.

L’acte d’Oghérof, accompli tout simplement, trahissait une bonté d’âme superficielle, sans doute, mais réelle, et la jeune fille avait senti tomber dans la balance ce qui avait manqué jusque-là pour la faire pencher.

Oghérof, très heureux, très ému, appuya longuement ses lèvres sur la main et le bras que sa fiancée lui abandonnait.

— Seulement j’y mets une condition, dit Marthe, c’est que, le jour même du mariage, nous quitterons Pétersbourg, à l’anglaise.

— Qu’à cela ne tienne, s’écria le prince transporté, je vais tout de suite commander une voiture de voyage, vous verrez !

Il avait déjà pris sa casquette : M. Milaguine eut peine à lui faire comprendre que cette commande pouvait sans inconvénient se remettre au lendemain matin.

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