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Chapitre 17

Le 19 février de l’année 1861 se leva dans un ciel serein. Les premières lueurs du jour éclairèrent des affiches blanches, de grandeur moyenne, posées sur toutes les murailles, sur les plus humbles clôtures de planches comme sur les blocs de granit des palais. Avant même qu’il fit assez clair, ceux qui savaient lire se pressaient devant les morceaux de papier et lisaient, à ceux qui ne savaient pas, le décret qui d’un troupeau d’esclaves faisait une nation d’hommes.

— C’est imprimé ? disaient ceux qui ne savaient pas lire, avec une sorte d’incrédulité ; est-ce bien vrai que c’est imprimé ?

— Lis toi-même, répondait l’orateur.

Les ignorants secouaient la tête et s’en allaient indécis, partagés entre le désir de croire et la méfiance naturelle à ceux qui ne sont pas libres.

Ce jour-là, c’était un dimanche, la princesse Oghérof se fit conduire à l’église de la Poste ; puis un caprice soudain lui fit renvoyer sa voiture et son domestique, et elle se dirigea à pied, dans la neige, vers l’église d’Isaac.

Y entrer semblait impossible : on n’eût pas fait pénétrer une épingle dans la foule entassée sur les parvis, sur les gradins ; cependant les riches vêtements de la noble dame produisirent leur effet accoutumé : on se rangea de son mieux, un remous se produisit dans la masse, et peu à peu la princesse se trouva portée dans la cathédrale.

Un grand silence se fit, toutes les têtes se tendirent vers le centre, les yeux attentifs se fixèrent sur un point : – au milieu de la vapeur bleue de l’encens qui montait lentement vers la grande coupole, une voix s’éleva, prononça quelques mots, lut quelques lignes, et se tut.

Un murmure étouffé résonna sourdement ; la multitude frémit ; un grand courant, comme un vent d’orage, inclina toutes les têtes, tous les corps, et les mots « gloire au Seigneur » montèrent au ciel, comme la voix même de la nation libérée.

Ces quelques lignes étaient l’acte d’émancipation des serfs. La Russie régénérée, avant de remercier celui qui lui donnait la liberté, remerciait Dieu qui l’avait envoyé.

Les chants sacrés montèrent sous les voûtes. Beaucoup pleuraient, d’autres avaient l’air hébété, comme sous le poids d’une émotion trop forte. Quelques-uns, au visage sévère, aux lèvres comprimées, semblaient se souvenir du passé et rêver des représailles ; mais ceux-là étaient rares. La plupart avaient un visage recueilli.

— On disait hier qu’ils ne savent pas ce que c’est que la liberté, pensa la princesse : on se trompait. Ces hommes savent fort bien qu’ils sont libres.

Un flot de peuple l’entraîna au dehors ; elle traversa la place et s’engagea dans les rues populeuses. Partout cet air recueilli, partout ces visages sérieux, ennoblis par une flamme intérieure. Sur la place du Grand-Marché, – la Sennaïa, – l’église était trop petite pour cette foule avide de prier ; les paysans de la classe la plus humble, en cafetan de drap gris, étaient en grande masse à genoux dans la neige devant la porte.

— Tu as entendu, toi ? disaient-ils à ceux qui sortaient.

Et, sur leur réponse affirmative, ils touchaient la terre du front en bénissant Dieu et l’empereur, leur père. Ils avaient douté du témoignage de ceux qui avaient lu, mais ils acceptaient sans conteste l’affirmation de ceux qui avaient entendu. Un vieillard de grande taille, aux cheveux et à la barbe entièrement blancs, se tenait debout et priait à haute voix ; il récitait le cantique de Siméon :

— À présent, Seigneur, laisse aller en paix ton serviteur.

Marthe sentit le sang généreux de ses vingt ans lui monter à la tête ; il lui prenait des envies folles d’embrasser quelqu’un, de gravir une montagne en courant, de crier et de pleurer avec ceux qui étaient là. Elle prit sa bourse et la vida dans les premières mains venues.

— Donne, donne, ma petite mère, lui dit le grand vieillard : ce sera pour faire brûler des cierges.

Marthe reprit sa marche ; elle erra assez longtemps, un peu au hasard, et tout à coup elle déboucha sur la place du Palais. La neige brillait sur les toits, le froid rougissait les visages, mais l’énorme place était noire de peuple. Partout où deux pieds avaient pu trouver place, un corps de paysan s’était rivé. Toutes les têtes étaient tournées vers le balcon du Palais. La fenêtre s’ouvrit, l’empereur parut… Celui qui a entendu le cri qui sortit alors de toutes ces poitrines ne l’oubliera jamais, dût-il vieillir assez pour perdre la mémoire même de son nom ; et Marthe, qui se croyait impassible, Marthe pleura comme un enfant, et s’enfuit en cachant son visage dans son mouchoir.

Elle attendit avec impatience le retour de son mari, qui était de service au palais. Lorsqu’il rentra enfin, le soir :

— Eh bien, lui dit-elle, comment cela s’est-il passé ?

— C’était assommant, dit-il avec un bâillement d’ennui ; il faisait une chaleur atroce, et puis, tant de pain et tant de sel, cela m’a coupé l’appétit. Mais, Dieu me pardonne, Marthe, vous avez un visage que je ne vous connaissais pas ! On dirait que vous avez la fièvre.

— Je suis sortie à pied, aujourd’hui, répondit évasivement la princesse.

— À pied ! par ce froid ? Voilà une fantaisie ! Et tant de monde dehors ! Quelle idée de sortir à pied justement aujourd’hui, avec tous ces sales paysans qui encombrent les rues !

— C’est précisément les paysans que je voulais voir, dit Marthe. C’est une grande chose que ce qui a eu lieu ce matin.

— Une grande chose, oui : un grand trou à notre bourse ! Nous y perdons au moins vingt mille roubles de revenu.

— Prince, il y a des points, dit Marthe, sur lesquels nous ne nous entendrons jamais.

Oghérof regarda sa femme avec quelque surprise, puis il haussa intérieurement les épaules.

Il était toujours enchanté de son mariage, la princesse était une parfaite maîtresse de maison et tenait admirablement son rang… mais il se disait, à certains moments, que Marthe avait parfois de bien singulières lubies. Il mit celle-là avec les autres et n’y pensa plus.

Ce jour-là, si la princesse eût reçu du palais un ordre lui enjoignant de sauter immédiatement par la fenêtre, elle eût obéi avec joie. Elle s’endormit en priant pour le tsar.

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