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Chapitre 18

Le lendemain, Marthe rencontra Michel chez madame Avérief, heureusement en compagnie. La conversation, comme on pouvait le prévoir, tomba sur l’événement de la veille, si longtemps attendu, redouté même, et qui, relégué désormais dans le passé, paraissait maintenant tout simple, – comme toutes les choses accomplies.

— Eh bien, Prascovia Pétrovna, dit Marthe avec l’expression du triomphe, c’est fait, aujourd’hui, et vous voyez bien qu’ils n’ont mangé personne.

Ils,c’étaient les vingt-deux millions d’affranchis de la veille. Depuis plus d’un an, ils,sans autre désignation, se rapportait aux serfs, sans qu’il fût besoin de s’expliquer plus clairement.

— Oui, cela s’est bien passé, répondit la vieille dame.

Après un court silence, elle ajouta :

— Mais ce n’est pas fini.

— Le plus fort est fait, ma tante, dit Michel ; l’enivrement de leur triomphe était seul à redouter. Puisqu’ils ont su rester dans les bornes de la modération au moment même de l’ivresse, qu’aurions-nous à craindre maintenant ?

— Leur triomphe ? répliqua Marthe d’une voix dédaigneuse ; beau triomphe ! tout en jouissances négatives : ne plus être fustigé, ne plus être rançonné, ne plus être traité comme un chien, – fortes têtes, en vérité, que celles qui résistent à de tels enivrements !

— Ce n’en est pas moins la liberté pour le prisonnier, la clarté pour l’aveugle, dit Michel d’une voix grave.

Marthe le regarda sans répondre. Un éclair de l’ancien temps passa rapidement dans ses yeux vaillants, mais il disparut aussitôt : cet homme n’était plus le Michel d’autrefois ; qu’importait aujourd’hui ce qu’il pouvait penser et dire !

— Vous avez raison, mon neveu, reprit madame Avérief. J’aurais donné sans regret plusieurs années de ma vie pour avancer d’autant l’heure de l’émancipation ; – mais je n’aurais pas dû la voir. Nous autres, vieux seigneurs, nous avons vécu trop longtemps. Et vous, général ? ajouta-t-elle en se tournant vers un vieillard tout blanc, qui, enfoncé dans le coin d’un grand canapé, écoutait cette conversation en promenant sur les causeurs ses yeux vifs et curieux.

— Je suis de votre avis, madame, répondit-il sans se déranger.

— Oh ! ma tante ! s’écria Michel.

— Mais, oui, mon ami, nous avons été élevés dans l’idée que nous étions supérieurs à la race qui nous servait. Cette idée est injuste, je le sais ; mais tout ce qui nous entourait, tout ce qui tenait à nous, tendait à faire de nous les maîtres absolus de notre domaine et de tout ce qui croissait et multipliait chez nous. Voilà qu’à présent, – j’ai soixante et onze ans, mon neveu, – il faut que je me fasse à un autre ordre d’idées et d’habitudes. Je ne parle pas des paysans : ils seront propriétaires, tant mieux ! Que le bon Dieu les bénisse ! Mais les serviteurs qui m’ont servie vingt ans, que j’ai vus naître et grandir dans les communs de ma maison ; les jeunes filles que j’ai fait élever et qui brodent mes robes ; les garçons dont j’ai fait à grand-peine, et parfois à grands frais, d’habiles cochers, des domestiques bien dressés, des ouvriers capables, – toute cette génération élevée par mes soins et à mes dépens, peut me quitter demain, par caprice, et me laisser rendre le dernier soupir au milieu de visages inconnus et de soins mercenaires… Non, mon neveu, je ne puis me faire à cette idée. L’émancipation est une grande chose, je le sais, mais j’aurais voulu fermer mes yeux pour jamais avant que ce fut accompli…

Un silence se fit. Tout à coup la voix aigrelette du général le rompit d’une manière inattendue :

— Très bien, Prascovia Pétrovna ; mais moi qui vis dans mes terres, c’est bien autre chose. Imaginez-vous que mes paysans, – mes ex-paysans, veux-je dire, – ont pris l’habitude de venir pêcher leur poisson dans mon étang, sous prétexte qu’il est plus poissonneux que leur rivière ; je les ai laissé faire depuis… je ne sais plus depuis quand, – depuis que j’ai eu l’honneur d’être nommé page de Sa Majesté l’Impératrice Catherine, je crois ! Eh bien, supposez que demain, – non pas demain, la saison n’est pas favorable, mais l’été prochain, – j’envoie mes gens pêcher un brochet pour mon déjeuner dans la rivière qui arrose leurs terres, vous verrez s’ils ne me feront pas un bel et bon procès ! Ils le feront, vous verrez !

— Permettez, général… interrompit Michel.

— Ils le feront ! J’essaierai exprès, – et vous verrez qu’ils auront l’aplomb de me faire payer l’amende ! De même, j’ai nourri leur bétail dans les mauvaises années… Qu’une de mes vaches, des vaches de seigneur, qui ont de quoi manger à la maison, Dieu merci ! s’en aille tondre la largeur de sa langue dans leur pré, – et voilà ma vache en fourrière, et il faudra que j’aille la réclamer chez leur arbitre de paix, leur médiateur… Comment nomment-ils ces oiseaux-là ?…

— Mais, général, ces oiseaux-là, ce sera vous, ce sera moi, si nous le voulons ! répondit Michel en riant avec les autres.

— Grand merci ! À mon âge, rouler par les chemins en tarantass ! Non, non, vous avez raison, Prascovia Pétrovna, nous avons trop vécu. Mais qu’ils se gardent bien ! Si je trouve seulement une de leurs poules dans mon champ…

— Vous lui ferez un procès ? demanda Marthe gravement.

— Non, je la fais plumer et mettre au pot ! répondit le vieux général d’un ton morose, en s’enfonçant plus profondément dans l’encoignure du canapé.

Mme Avérief elle-même ne put garder son sérieux à cette boutade.

— Vous aurez des difficultés avec les médiateurs, je le vois, général, lui dit-elle. Moi, au moins, résignée à tout, je n’aurai que le chagrin d’avoir fait des ingrats… Ma femme de chambre, que j’ai tenue sur les fonts du baptême, m’a demandé ce matin de combien j’allais l’augmenter…

Elle se tut. Une larme, retenue par l’orgueil, mouilla sa paupière. Michel se pencha sur sa main, qu’il baisa.

— Ma tante, dit-il avec tendresse, le servage n’empêchait pas l’ingratitude ; elle se produisait sous une autre forme, voilà tout. Qu’importent les ingrats, si vos enfants et vos amis vous aiment ! C’est dans les bras de ceux-là que vous fermerez les yeux : nous ne laisserons pas ce soin à des mains mercenaires.

La vieille dame déposa un baiser sur les boucles noires de Michel. Marthe, raide et impassible, feuilletait un album ; madame Avérief la regarda un instant, et la larme qu’elle avait retenue roula de ses joues ridées jusque sur la tête inclinée de son neveu.

— Tu es un brave cœur, toi, dit-elle : tu as raison.

— Vous verrez, ma tante, que d’ici quelque temps vous serez fière d’avoir assez vécu pour voir cette grande chose.

— Puissiez-vous dire vrai, répondit-elle en secouant mélancoliquement la tête. Peut-être d’autres sont-ils plus contents !

— Pas moi, toujours ! grommela le général. Et vous, princesse ?

— La journée d’hier a été la plus belle de ma vie, répondit Marthe en se levant.

Sa voix résonna sous les lambris comme le clairon sur le champ de bataille. La tête droite, le regard assuré, elle semblait défier tous les préjugés de la vieille aristocratie. Les yeux de Michel, pleins d’enthousiasme et d’ardeur juvénile, répondirent à son regard ; aussitôt elle détourna la tête en pâlissant. C’est ainsi que jadis ils se comprenaient sans mot dire…

C’en était trop pour Marthe : elle se retira sur-le-champ, adressant à Michel un salut plus indifférent que dédaigneux, mais elle n’osa s’exposer une fois de plus au regard de ces yeux honnêtes, qui lui traversait le cœur comme une flèche aiguë.

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