Chapitre 19
Quelques jours plus tard, Michel rencontra dans un salon Sophie Liakhine, qui lui fit grand accueil. Elle se sentait naturellement portée vers ce jeune homme grave et sympathique, aussi réservé qu’elle était étourdie, mais qu’elle devinait franc et loyal comme elle-même. On parla encore de l’émancipation, comme partout et toujours.
— Et vous, Sophie Adamovna, qu’en pensez-vous ? lui demanda Michel.
— J’en suis enchantée, répondit-elle. Mon mari s’est proposé pour arbitre de paix, et je lui achèterai ses insignes dès demain. Nous passerons un an à la campagne, ce qui sera excellent pour ma santé, – et mon oncle Milaguine en enrage, ce qui est au moins aussi bon pour la sienne.
— Il enrage ?
— Modérément, – vous savez, il est si bon ! Cela l’aide à faire sa digestion. Il s’endort maintenant après dîner, en faisant ronron contre les paysans, l’émancipation et le rachat. – Il lui manquait quelque chose depuis le mariage de Marthe ; il a trouvé une occupation, c’est parfait.
Tout en babillant à l’étourdie, en apparence, elle observait le jeune homme. Ce qu’elle vit lui donna l’aplomb nécessaire pour continuer.
— Vous n’avez pas d’ennemis, monsieur Michel ? lui dit-elle soudain.
— Pas que je sache, répondit celui-ci, moins surpris de la question qu’il ne l’eût été l’année précédente.
— Voyez un peu, vous n’en savez rien, et moi, j’ai dans l’idée que vous avez quelque ennemi caché, mystérieux, – implacable, ajouta-t-elle en riant, pour diminuer la portée de ses paroles… Avez-vous jamais tué quelqu’un ?
— Pas même en rêve, répondit gaiement le jeune homme.
— Avez-vous enlevé quelque belle à un rival moins favorisé ?
— Pas davantage.
— Auriez-vous, alors, dédaigné l’amour d’une femme tendrement éprise ? reprit Sophie moins haut et plus sérieusement : ces ennemis-là ne pardonnent pas.
Michel regarda la jeune femme d’un air si interrogateur, qu’elle se sentit obligée de parler plus clairement.
— Voyez-vous, monsieur, dit-elle sans plaisanter cette fois, diverses circonstances m’ont donné à penser que vous avez quelque part un ennemi qui vous hait. Or, cet ennemi a dû employer des armes si perfides, que ce ne peut être qu’une femme. Ce n’est pas une femme d’un esprit ordinaire, voilà qui est certain. Maintenant à vous de chercher, si vous avez quelque raison de croire à la réalité de ce que je vous dis. Si je me suis trompée, si rien dans votre existence ne vous a montré la possibilité de cette inimitié secrète, c’est que j’ai eu la berlue ; – mon oncle Milaguine prétend que je l’ai toujours. Dans tous les cas, il est clair que je me mêle de ce qui ne me regarde pas, ce dont je vous demande pardon. Et là-dessus, je vous quitte, car je vois mon mari qui me foudroie de ses regards ; voici tantôt cinq minutes qu’il cause avec son chef, et il veut que j’aille lui faire ma révérence, sans quoi nous n’aurons pas d’avancement à Pâques.
Elle disparut, laissant Michel un peu ému et très perplexe. À plusieurs reprises, depuis son retour et les événements qui l’avaient accompagné, il s’était demandé comment Marthe avait pu changer si vite d’opinion à son égard, pourquoi ni son bouquet ni sa lettre n’étaient arrivés à leur adresse ; et la question de Sophie Liakhine : « N’avez-vous pas d’ennemis ? » lui était venue plus d’une fois à l’esprit.
Mais Michel avait l’âme trop candide pour se croire des ennemis, et la question était restée sans réponse. L’idée de Sophie, que l’ennemi pourrait bien être une femme, ouvrit à ses recherches des horizons nouveaux, sans pour cela l’éclairer davantage. Le résultat de ses réflexions fut que si quelqu’un pouvait lui donner des renseignements, c’était Pauline Hopfer, – et il se résolut à l’interroger à la première occasion.
Comment se fait-il, dira-t-on, qu’un homme intelligent comme Michel ne se fût jamais douté ni de l’admiration de Pauline, ni de la haine qui l’avait remplacée ? C’est que Michel ignorait absolument la fatuité ; il eût cru insulter une femme qu’il n’avait pas courtisée, en lui supposant du goût pour lui, et l’idée ne pouvait même pas lui en venir. Et puis, Pauline n’était pas une femme pour lui : c’était la gouvernante, la femme de charge, un être neutre avec lequel on pouvait causer et disserter, mais qui n’appartenait ni de près ni de loin au monde où l’on aime, où l’on se marie.
Pauvre Pauline ! Heureusement elle ne connaissait pas toute l’étendue de son abaissement !
Depuis le mariage de la princesse, un nouvel ordre d’idées avait remplacé l’ancien dans l’esprit de mademoiselle Hopfer. Elle avait compris que Michel ne l’épouserait jamais : la rareté de ses visites, sa politesse indifférente lui avaient prouvé clair comme le jour que c’était là une affaire manquée. Depuis le jour du bal d’enfants, d’ailleurs, elle ne s’était attachée à ses espérances que par entêtement, sentant bien au fond de son âme que Michel ignorait pour ainsi dire son existence.
Depuis lors, cet homme, qu’elle avait si lestement escamoté dans les doigts de Marthe, ne comptait plus pour elle ; elle s’était débarrassée de son ancienne passion avec la même aisance qu’on apporte à se délivrer du citron quand on quitte les huîtres pour le potage.
Michel avait été un promis très désirable, – donc il ne fallait pas le laisser accaparer par une autre, – par son ex-élève surtout ; mais, en cessant d’être un mari possible pour Marthe, il avait perdu ce charme de bien disputé qui lui donnait tant de prix.
Pauline, d’ailleurs, en femme pratique, avait plusieurs cordes à son arc : elle pouvait prévoir le mariage de Nastia dans quelques années ; – alors restait M. Milaguine, tout seul, vieilli, attristé.
C’était le moment où elle poserait son ultimatum… Il y aurait de l’inconvenance à rester ainsi, sans position bien nette, dans la maison d’un homme seul ; – sa réputation, le souci de son honneur l’obligeraient à quitter son bienfaiteur, le cœur déchiré de regrets, après tant d’heureuses années… Et le nom de madame Milaguine viendrait tout arranger…
Mais c’était encore long, et puis, si le mariage était beau, le mari ne l’était guère… et Pauline se reprocha plus d’une fois d’avoir marié Marthe avec le prince, – car elle s’attribuait tout l’honneur de cette union. C’était avec une secousse de colère contre elle-même qu’elle se disait que, sans sa folle passion pour Michel, elle aurait pu épouser le prince au lieu de lui faire épouser Marthe.
Princesse Oghérof ! Ce nom qui tintait cent fois le jour à ses oreilles la remplissait d’une sourde rage. Deux sentiments bien nets, et tout à fait jumeaux, se détachaient seuls sur le fond un peu confus des idées de la noble demoiselle : une haine profonde contre Michel – seule cause de tout cela, – et une aversion bien raisonnée, bien ruminée, pour Marthe, qui n’avait jamais voulu la traiter en amie, et qui, par sa hauteur, avait tracé entre elles une ligne de démarcation infranchissable.
Elle se promettait bien, un jour ou l’autre, de faire payer à ces deux insolents la faute qu’elle avait commise en laissant échapper le prince, et, le jour où Michel, qui cherchait depuis quelque temps l’occasion de l’entretenir en particulier, la rencontra sur le perron, elle se dit que l’heure tant désirée des représailles allait peut-être sonner.
Elle se trompait cependant : Michel n’avait pas besoin d’elle autrement que pour lui faire quelques questions, dont elle tenait les réponses prêtes depuis six mois.
— Je vous demande pardon, Pauline Vassilievna, lui dit le jeune officier, je vais vous adresser une question bien insignifiante, mais qui n’est pas sans importance pour moi.
— Parlez, monsieur Michel, je suis toute à votre service, répondit Pauline tout sucre et tout miel.
— Le lendemain de mon départ pour l’étranger, c’était, si je ne me trompe, l’anniversaire de mademoiselle Marthe… de la princesse Oghérof, veux-je dire.
— Il me semble me rappeler qu’oui, dit Pauline en dressant l’oreille comme un cheval de bataille à l’appel du clairon.
— J’ai envoyé un bouquet. Savez-vous si on l’a reçu ?
— Je ne saurais vous dire, ce n’est pas à moi qu’il était destiné, dit Pauline en souriant du plus beau sourire du monde.
— C’est que… monsieur Milaguine n’en a pas eu connaissance non plus. C’est une question de bien peu d’importance, mais…
— Vous devriez demander au jardinier s’il l’a envoyé.
Mademoiselle Hopfer fit cette remarque avec tout l’intérêt d’une jeune mère inquiète de son nouveau-né. Elle attendit la réponse, le gosier un peu contracté.
— Le jardinier m’assure qu’oui : il m’a montré ses livres ; mais le garçon qu’il en avait chargé a quitté son service, et on n’a pu retrouver sa trace.
La demoiselle de compagnie respira.
— C’est qu’il l’aura vendu en route, répliqua-t-elle du ton le plus persuasif : ces choses-là arrivent tous les jours ; nous sommes si mal servis, à présent !
Michel garda un instant le silence, puis il reprit :
— J’ai écrit de Menton à M. Milaguine, il n’a pas non plus reçu ma lettre.
— Ah ! vous étiez à Menton ?
— Oui. Cette lettre a-t-elle été perdue hors de la maison, ou auriez-vous quelque sujet de soupçonner vos gens de négligence ?
— Je vous l’ai dit tout à l’heure, on est si mal servi maintenant. Mais, pour ce qui regarde la correspondance, jusqu’à présent je n’ai rien remarqué de pareil. Je reçois toutes les lettres qu’on m’envoie… Il est vrai que je n’en reçois guère, ajouta-t-elle avec un sourire mélancolique, qui parlait clairement de son délaissement dans cette vallée de larmes. Et à propos de Menton, monsieur Michel, qu’avez-vous fait de la gouvernante que je vous ai confiée ?
— Elle ne vous a pas écrit ? dit brusquement Michel, s’apercevant un peu tard que le secret de son frère était en grand danger de ce côté-là.
Pauline n’avait pas prévu la question ; mais cette fille était faite pour être un grand homme d’État. Pressentant que Michel pourrait bien se demander à part lui qui avait mis en circulation les rumeurs sur sa paternité supposée, elle se résolut à frapper sur-le-champ un grand coup et à se garer, pour le reste de ses jours, des suppositions indiscrètes.
— Elle m’a écrit, certainement, monsieur Michel, répondit-elle en regardant son interlocuteur dans le blanc des yeux : c’est une excellente femme, simple d’esprit et droite de cœur. Vous n’aurez pas à vous repentir de lui avoir donné votre confiance…
Michel restait interdit.
— Elle est très prudente et peu communicative, ajouta Pauline avec un regard à double entente, c’est une précieuse acquisition pour ceux qui ont su se l’attacher.
— Tant mieux ! dit brusquement le jeune officier ; mais ceci n’est pas mon affaire. Pardon, Pauline Vassilievna, encore une question…
— Dépêchez-vous alors, interrompit la demoiselle en souriant : on m’attend là-haut.
— Quelqu’un vous a-t-il parlé défavorablement à mon sujet ? dit Michel, brûlant ses vaisseaux, ou à… – il hésita, – à M. Milaguine ?
— Oh ! monsieur Michel ! jamais ! Un jeune homme si bien élevé… si digne… Qui donc se fût permis… Je puis vous donner ma parole que personne n’a jamais dit le moindre mal de vous, ni à M. Milaguine ni à moi. Vous comprenez que M. Milaguine ne l’aurait pas permis !
— Je vous remercie, mademoiselle, dit Michel, mais sans élan de reconnaissance, – il sentait en lui une sorte de sourde méfiance ; – ces questions ont dû vous sembler bien étranges, peut-être même indiscrètes.
— Non, monsieur Michel… je vous comprends…
Avérief leva les yeux et la regarda.
— J’ai bien regretté ce qui est arrivé, je l’ai même dit à mademoiselle Marthe… à la princesse, veux-je dire… Cela l’a un peu indisposée contre moi… Les jeunes filles, vous savez, sont sujettes à avoir des caprices…
— Je vous remercie, Pauline Vassilievna, interrompit Michel devenu soudain très pâle ; vous êtes bien bonne. Je vous demande pardon de vous avoir dérangée. Au revoir.
Et il s’éloigna.
— Cherche, cherche ! dit Pauline entre ses dents avec une joie rageuse, – tu es un pauvre limier !
Elle rentra triomphante.
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