Chapitre 25
Un joyeux brouhaha se fit entendre ; des pas légers coururent sur le parquet dans la pièce voisine ; Nastia apparut dans l’embrasure de la porte, rose, souriante, grandie, paraissait-il, et tout à fait majestueuse dans l’ampleur de sa traîne de moire antique.
— Attends-moi donc, cria la voix de Serge dans le lointain, il faut que nous entrions ensemble !
Nastia, toujours sur le seuil, envoyait des poignées de baisers à l’aïeule et à sa sœur, qui n’osait aller à sa rencontre de peur de lui montrer ses yeux rouges et ses joues brûlantes.
— Dépêche-toi, dit-elle en tournant la tête sur l.épaule avec un geste d’oiseau ; je meurs d’impatience ; si tu tardes encore une minute, j’entre toute seule.
On entendit les éperons de Serge courir sur le parquet ; il parut enfin, saisit la main de sa femme, et s’avança posément avec elle jusqu’aux pieds de l’aïeule ; celle-ci se leva pour les bénir avec le pain et le sel qui les attendaient sur un plateau.
— Soyez les bienvenus dans votre maison, sous la garde du Seigneur, dit-elle gravement. Puis elle leur tendit les bras : – Embrassez-moi, mes enfants. D’où venez-vous ?
Nastia se mit à rire.
— Chut ! fit-elle, en posant un doigt sur ses lèvres, c’est un secret, mon mari m’a défendu de le dire.
— Vous saurez tout, grand-mère, dit Serge avec impatience, seulement pas encore tout de suite. C’est un secret.
— Allons, soit ! dit l’aïeule en souriant. Jouez à cache-cache, pendant que cela vous amuse encore.
Oghérof entra, plein de galanterie pour sa belle-sœur, qu’il appelait exprès madame Avérief. Nastia oubliait à tout moment de répondre à ce nom, ce qui jetait le prince dans des accès de fou rire. Jamais on n’avait tant ri dans la grande salle à manger. Les vieux serviteurs eux-mêmes en paraissaient tout surpris.
— Quelle gaieté ! dit madame Avérief pendant une accalmie : cela me rajeunit de voir cette jeunesse.
— Eh bien, grand-mère, ce sera tous les jours comme cela, dit joyeusement son petit-fils. Et quand nous aurons des enfants, ce sera bien autre chose !
Marthe elle-même ne put résister à cette fougue de gaieté contagieuse. D’ailleurs, sous la douleur de l’irréparable, elle sentait la joie intime de pouvoir estimer celui qu’elle avait méprisé. Elle était si paisible dans son âme, que la présence de son mari ne la dérangeait pas de son rêve : – depuis si longtemps, du reste, il avait cessé d’appartenir à sa vie !
Elle rentra chez elle dans cette disposition d’esprit. Le prince avait disparu vers neuf heures, comme toujours. Elle se mit au lit et s’endormit d’un doux sommeil.
Elle rêva qu’elle marchait dans l’avenue du bord de l’eau, où elle avait attendu Michel, le jour anniversaire de ses vingt ans. Il venait à sa rencontre, transfiguré, radieux, et comme elle lui tendait la main…
— Non, lui disait-il, je suis un rêve, mes mains sont deux rayons de soleil, on ne peut les saisir : mais je vais rester ici à jamais, et les fleurs de votre jardin ne se faneront plus.
Et elle restait devant lui en extase, pendant que la chaleur des rayons de soleil pénétrait doucement son cœur engourdi et le noyait dans un indicible bien-être.
Elle s’éveilla encore charmée de son rêve ; la réalité n’était pas si belle, mais la vie cependant lui paraissait bien meilleure que la veille. Elle s’habilla sans se presser et trouva son mari, qui déjeunait dans la salle à manger.
Pauline entra bientôt : elle s’était fait une loi de ne jamais précéder la princesse dans la salle à manger ; ce moment de sécurité lui permettait bien des petites observations qui auraient été difficiles sans cela. D’ordinaire son empressement ne se laissait pas refroidir par l’indifférence de Marthe, mais, ce matin-là, l’indifférence lui parut plus méprisante que dédaigneuse. Sans rien témoigner de ses impressions, elle commença à déjeuner modestement, comme un oiseau qui picore çà et là quelque grain oublié.
— Vous ne savez pas, Marthe, dit tout à coup le prince, j’ai rencontré hier Paul Avérief chez le confiseur avec une très jolie petite fille.
Pauline resta bouleversée, la fourchette en l’air. Elle avait oublié Paul Avérief et la petite, dans l’ardeur de ses nouvelles combinaisons. Comment ! ils étaient à Pétersbourg, et la gouvernante ne lui en avait rien dit, ne lui avait pas écrit, n’était pas venue la voir ! Elle arrêta le cours de son indignation pour écouter la réponse de la princesse.
— Je l’ai vue chez madame Avérief, disait Marthe. Elle est charmante. C’est sa fille.
Sa fille !… Pauline ressentit une sorte de choc semblable à celui que donnerait un bélier démantelant une forteresse. Marthe était si calme et parlait si doucement, que la demoiselle de compagnie se hasarda à jeter un coup d’œil de son côté. La princesse remuait son thé avec la petite cuillère, sans la moindre émotion apparente.
— Je ne savais pas qu’il eût une fille, dit le prince ; mais il n’était pas marié ! Ou bien il est peut-être veuf… Je croyais, continua-t-il, que c’était Michel qui avait un enfant de la main gauche : on avait parlé de cela dans le temps.
— Pure calomnie, répondit la princesse avec la même douceur dans la voix, la même tranquillité dans le geste : des gens malintentionnés ont répandu ce bruit pour lui nuire.
— Lui nuire ? répéta le prince. En quoi ?
— Pour l’empêcher de se marier peut-être, je ne sais pas.
— Oh !… fit le prince en haussant les épaules.
Il trouvait sa femme bien naïve ; mais après tout, comme femme, elle avait raison. Cependant ce n’est pas un enfant ni plusieurs qui l’eussent empêché de se marier, lui.
— Alors l’enfant était à Paul ?
— Oui, M. Avérief m’a dit hier que son frère le lui avait amené de l’étranger après la mort de la mère.
— Oui, oui, je me souviens, vaguement. Ah ! Michel le lui a amené ? Ça a dû être drôle ! Je vois d’ici Michel en bonne d’enfant.
Oghérof éclata de rire, – et Marthe avait le cœur si léger, qu’elle se mit à rire avec lui. Pauline, s’apercevant qu’elle était seule à garder son sérieux, fit entendre un petit rire sec et nerveux… La princesse se tourna subitement vers elle.
— Vous êtes malade, Pauline ? lui dit-elle.
— Moi, princesse ? non… Pourquoi ?
— C’est que vous riez comme une personne qui va avoir une crise de nerfs,
— Non, je me porte parfaitement.
— Tant mieux ! fit Marthe d’un air dégagé, et elle se retourna vers son mari pour lui donner une demi-douzaine de commissions.
Pauline se glissa hors de la salle à manger, mit à la hâte un chapeau et une pelisse ; elle prit un drojki à l’heure. S’étant préalablement fait conduire au bureau des adresses, elle se procura une indication exacte de la demeure de Paul Avérief. Une fois là, elle pénétra dans la cuisine par l’escalier de service et demanda la gouvernante.
Celle-ci parut sur-le-champ, et, sans témoigner beaucoup de surprise, elle emmena Pauline dans sa chambre. Avérief venait de sortir avec sa fille, l’occasion était excellente pour s’expliquer.
— Comment, lui dit Pauline de son contralto le plus pathétique, je vous tire de l’obscurité, je vous fais avoir des émoluments inespérés, dans une bonne maison où l’on vous traite bien, où vous aurez une pension de retraite si vous savez vous y tenir, – et vous me trahissez, moi, votre bienfaitrice, une compatriote… Ah ! Marguerite, cela n’est pas bien ! Votre premier devoir n’était-il pas de me prévenir de ce retour inattendu ?…
— Pardon, mademoiselle Pauline… dit poliment la gouvernante en arrêtant cette effusion qui menaçait d’être longue.
Elle s’était affinée avec des gens bien élevés ; sa tournure et son langage avaient, sinon beaucoup de distinction, au moins à peu près la correction désirable.
— Pardon, mademoiselle Pauline, vous parlez de bienfait et de trahison : il est vrai que je vous dois mon entrée dans cette maison ; mais depuis, M. Michel et M. Avérief sont aussi devenus mes bienfaiteurs, M. Avérief surtout. Lorsque vous m’avez dit de vous écrire ce qui se ferait chez nous, je ne savais pas ce que c’était que d’être gouvernante, j’ai consenti. Mais depuis, j’ai compris que c’était mal de raconter les affaires de mes maîtres, qui étaient bons pour moi…
— Mais, moi aussi, j’ai été bonne pour vous, je ne vous devais rien…
— C’est juste, mademoiselle, mais votre bonté pour moi me demandait en échange une chose que je considère comme pas bonne, tandis que ces honnêtes gens sont bons pour moi et ne me demandent en échange que de faire mon devoir.
— Alors, vous me reniez, vous trahissez votre bienfaitrice ! L’ingratitude ne vous fait pas de honte ?
— Puisque, malheureusement, il faut que je trahisse quelqu’un, je préfère ne pas trahir ceux qui ne me demandent rien de mal et qui ont de tout temps bien agi avec moi sans intérêt…
— Ingrate ! s’écria Pauline outrée.
— J’aime encore mieux être ingrate envers vous qu’envers M. Avérief, mademoiselle, répondit fermement Marguerite en se levant.
Pauline sortit pleine de rage et de fiel.
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