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Chapitre 26

Pendant l’expédition malheureuse de Pauline Hopfer, la princesse était allée promener ses réflexions en traîneau hors de la ville. Elle avait besoin du spectacle de la neige immaculée pour calmer les bouillonnements de sa colère.

Depuis la veille, absorbée dans une seule idée, elle n’avait pas voulu penser à Pauline ; mais la vue de sa demoiselle de compagnie avait soulevé une tempête dans son âme. C’était cette misérable fille qui, dans un but qu’elle ne pouvait encore comprendre, avait inventé et répandu ces calomnies contre Michel ; c’était elle qui, délayant sciemment un peu de vérité dans beaucoup de mensonge, les avait séparés pour jamais.

— Dans quel but ? se demandait fiévreusement la princesse. Quel motif de haine pouvait-elle avoir contre ce jeune homme et contre moi ?

Hélas ! Marthe ne devait jamais comprendre qu’on puisse haïr ceux qui vous comblent de bienfaits, précisément parce qu’ils sont vos bienfaiteurs, et que, pour certaines âmes viles, ce devoir de la reconnaissance est une humiliation de tous les instants !

Elle l’eût compris, du reste, que ses sentiments fussent restés les mêmes, car rien ne pouvait plus ajouter à l’horreur que lui inspirait cette fille. Le matin, elle avait pu garder son sang-froid ; mais aurait-elle toujours le même empire sur elle-même ?

— Il le faut ! se dit-elle : madame Avérief sait certainement à quoi s’en tenir, elle me viendra en aide sans que j’aie besoin de le lui demander.

Ce raisonnement ne la satisfaisait pas. La voix du bon sens, des convenances, la nécessité absolue de sauvegarder son honneur et le nom de son mari, la certitude que, si on renvoyait Pauline avec éclat, celle-ci, pour se venger et se défendre, mêlerait le nom de la princesse Oghérof à quelqu’une de ces inventions calomnieuses dont il reste toujours quelque chose, – rien de cela ne pouvait lui faire envisager avec résignation la nécessité de se trouver, dans quelques heures, face à face avec cette vipère, de lui parler et de feindre l’indifférence. Elle eût voulu l’écraser sous ses pieds comme un insecte vil et malfaisant, et détourner ensuite ses regards de ce répugnant spectacle.

Elle fit le tour des Îles sans trouver l’apaisement. Comme son cocher se retournait, lui demandant ce qu’il fallait faire, une idée subite vint à la princesse :

— Va le long de la rivière et passe devant notre ancienne maison de campagne, dit-elle.

Le traîneau s’engagea sur la route à peine foulée. Le cheval bondissait dans la neige, qui par moments lui venait presque jusqu’au ventre ; une fine poussière glacée voltigeait autour du traîneau et déposait une poudre impalpable de diamants sur le velours des vêtements de Marthe.

Combien ce chemin ressemblait peu à celui qu’elle avait suivi avec son mari, en quittant la maison paternelle ! Plus de rivière bleue brillant au soleil, plus de verts feuillages aux sycomores ; – la neige, haute d’un mètre, ensevelissait les parterres et les fossés, laissant seulement percer çà et là la tête d’un buisson ou le noir sommet d’une palissade.

Au tournant de la route, elle aperçut la maison où elle s’était mariée. Cette maison était habitée : les fenêtres bien claires avaient des stores, un sentier frayé dans la neige menait aux communs, la cour était balayée soigneusement, et des nuages de fumée blanche sortaient d’une cheminée.

— D’autres sont venus, se dit Marthe : ils vont aussi aimer et souffrir peut-être ; puissent-ils ne pas voir comme moi leur rêve de bonheur sombrer en vue du rivage !

Cette pensée mélancolique mit du baume sur les sentiments aigus et cruels qui déchiraient le cœur de la pauvre femme. En effet, aux heures de souffrance, si l’on peut s’attendrir sur soi-même, on sentie mal se fondre peu à peu dans une sorte d’engourdissement qui donne au moins le repos, sinon la quiétude.

Elle passa lentement devant son ancienne demeure, puis le long du jardin où elle avait attendu Michel… Le soleil d’été avait pour jamais fui de sa vie.

— Jamais !… pensa la jeune femme.

Et ses pleurs jaillirent abondants sous son voile de dentelle.

— Chez madame Avérief ! dit-elle à son cocher, qui tourna bride et reprit le grand trot.

Madame Avérief n’était pas seule : la maison était pleine de parents et d’amis. Marthe eut la patience d’attendre une heure entière ; enfin, voyant que le flot qui s’écoulait se trouvait à tout moment remplacé par un autre, elle s’approcha de la vieille dame pour prendre congé et lui dit tout bas :

— Que dois-je faire de Pauline ?

— La garder, quoi qu’il vous en coûte ! répondit madame Avérief d’un ton qui prouva qu’elle aussi avait tourné et retourné la question dans sa tête.

— Soit, dit Marthe en soupirant.

— N’oubliez pas de venir prendre le thé avec nous demain soir, lui dit la vieille dame en l’embrassant : je réunis toute la famille chez les jeunes mariés.

Toute la famille ! Marthe allait donc voir Michel… Et ne pas pouvoir courir à lui les mains tendues en lui criant : – Je sais tout, je vous estime, je vous aime !

Oh ! le supplice de ne plus s’appartenir, de porter le nom d’un autre, d’avoir à le faire respecter, de ne plus pouvoir agir ou parler sans attirer sur son mari les railleries du monde, et sur elle le déshonneur !

Si elle avait attendu, au moins ! si elle avait été moins orgueilleuse ! si elle avait eu en Michel assez de confiance pour lui donner le temps de revenir et de s’expliquer ! Et ici Pauline revint se placer entre elle et ses pensées, plus méprisée et plus haïssable encore.

Et son orgueil !… – Je ne me repens jamais, avait dit Marthe à Sophie… C’était vrai alors, mais maintenant ?

Maintenant, son orgueil anéanti croulait en poussière sous ses pieds, et elle eût voulu se faire un piédestal de cette ruine pour crier de plus haut à Michel : – Je vous ai accusé, pardonnez-moi !

Mais ici s’interposait le prince, qu’elle avait juré d’aimer fidèlement…

Et, prise entre ces deux gardiens qui la chassaient du paradis, Marthe vaincue, brisée, ploya les genoux et demanda pardon à Dieu d’avoir douté de sa bonté, d’avoir jugé coupable un innocent. Là était la faute… Mais quel châtiment !

Elle parlerait à Michel, cependant ; elle ne pouvait pas vivre avec l’idée que cet homme la considérait comme une coquette sans tête et sans cœur. – Qu’il sache que je l’ai aimé, se dit-elle : j’ai brisé son bonheur et le mien par orgueil, pour qu’il ne pût pas croire que j’attachais quelque prix à son amour. Qu’il sache, à présent, que je me suis blessée en le frappant et que ma plaie saignera toute ma vie.

Elle n’alla pas plus loin dans sa pensée. Il ne pouvait être question d’amour entre la princesse Oghérof et Michel Avérief. Mais la princesse pouvait avouer à Michel les torts de Marthe Milaguine et obtenir son pardon. C’est à cette idée qu’elle s’arrêta, et aussitôt elle s’occupa des moyens de l’exécuter.

En se trouvant à table en face de Pauline, elle eut quelque peine à maîtriser son indignation ; mais la présence de son mari lui apporta une diversion et un soulagement très bien venus.

— Vous êtes sortie aujourd’hui ? demanda Oghérof.

— Oui, j’ai été aux Îles. C’est très joli en hiver.

— Un peu monotone, ajouta le prince ; mais très joli en effet ; très bon pour dresser les jeunes chevaux aussi ; la difficulté de trotter dans la neige modère leur ardeur. Avez-vous vu la jeune madame Avérief ?

— Non. Nous sommes attendus demain soir chez elle.

— Un raout ?

— Non, la famille seulement.

Le prince mordit sa moustache pendant trente secondes ; puis il se rasséréna ; il venait de trouver une combinaison.

— Je vous y conduirai, dit-il, et je vous y laisserai. J’ai un rendez-vous d’affaires…

— Fort bien, dit Marthe avec quelque empressement : ne vous gênez pas.

Pauline jeta en dessous un regard scrutateur sur la princesse, puis reporta ses yeux sur son assiette. Elle était fort déconfite : en attendant une allusion ou une raillerie amère qui, pensait-elle, ne pouvait lui manquer, elle se mettait en boule pour recevoir le coup. À sa grande stupéfaction, le dîner passa sans encombre ; le prince se retira comme de coutume, et les deux femmes restèrent seules.

Pauline eût donné bien des choses pour voir finir ce tête-à-tête que Marthe semblait prolonger à dessein. Et que de sentiments luttaient dans ce que mademoiselle Hopfer appelait son cœur ! La crainte, – la rage d’être obligée de craindre, – le désir d’en avoir fini avec une catastrophe inévitable, et l’angoisse de ce qui suivrait. En ce moment, Pauline se souvint de sa donation de six mille roubles, – avec plaisir, mais toujours sans reconnaissance ; puis elle se mit à former des plans de vengeance pour le moment inévitable où elle serait chassée, et cette idée lui parut si douce, qu’elle s’y absorba tout entière.

Marthe se leva enfin et ferma le livre qu’elle lisait.

— Bonsoir, Pauline Vassilievna, dit-elle.

— Bonsoir, princesse, fit celle-ci, réveillée en sursaut au milieu de ses châteaux en Espagne. Faut-il que j’aille demain chez Anastasie Pavlovna ?

— Comme vous voudrez, répondit froidement la princesse ; on ne m’a rien dit de particulier en ce qui vous concerne.

Elle sortit avec un signe de tête. Pauline, restée seule, porta la main à sa joue comme si elle eût reçu un soufflet. Quoi ! on ne mentionnait même plus son nom chez son ex-élève, sous sa dépendance trois mois à peine auparavant !

— Il y a quelque chose, se dit l’aimable personne pour se consoler. La princesse est trop calme : elle cache son jeu ; – mais je suis plus fine qu’elle, et je le lui ferai bien voir.

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