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Chapitre 27

L’appartement des jeunes mariés était éclairé a giorno.Des fleurs garnissaient les fenêtres, les étagères, tous les endroits où l’on avait pu poser un vase ou un bouquet. Les tentures toutes fraîches, les meubles neufs achevaient de donner un aspect de fête aux vastes salles, semblables en tout à celles de l’étage inférieur habité par madame Avérief.

M. Milaguine rayonnait : il voyait devant lui ses deux filles, toutes les deux vêtues de blanc, belles à ravir, toutes deux au bras d’un bel officier, leur époux ; et son cœur paternel se dilatait d’aise à ce spectacle.

— Mais que tu es belle ! disait-il à Marthe. Tu as l’air aussi jeune que ta sœur !

Marthe, en effet, était transfigurée. La pâleur nacrée des anciens jours, avec le rose exquis que la chaleur mettait à ses joues, avait remplacé les ombres de l’inquiétude et de la maladie. Tout son être vibrait de jeunesse et de vie ; elle riait avec les autres, elle allait et venait, tranquille et presque joyeuse. De temps en temps, elle embrassait sa sœur avec une effusion dont la pauvre Nastia s’était déshabituée depuis deux ans.

— Que tu es bonne et gentille ! lui dit celle-ci. On voit bien que tu es tout à fait guérie : te revoilà comme autrefois !

À ce mot, une ombre passa sur le visage de la princesse, puis elle sourit et pressa la main que sa sœur avait posée sur son bras.

— Veux-tu me faire bien plaisir ? murmura Nastia à son oreille : c’est une grâce que je te demande. Voici Michel qui entre avec Paul Avérief ; va lui tendre la main, – je serai tout à fait heureuse.

Sans mot dire, Marthe fit deux pas de côté, laissa les deux frères saluer la jeune mariée, puis, d’une voix claire :

— Monsieur Michel, dit-elle en tendant la main au jeune homme interdit, nous voilà désormais parents par alliance. Nous pouvons nous en féliciter.

Michel prit la main qu’elle lui offrait, l’effleura cérémonieusement de ses lèvres, puis regarda la princesse en face. Les yeux rayonnants de joie, le visage couvert de rougeur, elle souriait… Elle tendit l’autre main à Paul en lui disant :

— Vous n’avez pas amené votre ange de petite fille ?

Paul répondit quelques mots ; puis, illuminé par une clarté subite, il regarda son frère, muet d’étonnement, et son âme s’emplit de compassion et de remords. Il avait deviné le douloureux roman de ces deux vies désormais séparées. Il s’éloigna, les laissant seuls au milieu d’un salon plein de gens qui ne pensaient pas à eux.

Marthe s’assit sur un canapé : elle tremblait au point de ne pouvoir se soutenir. Michel resta debout devant elle.

— Vous êtes un bon frère, monsieur, dit-elle à demi-voix.

Son regard acheva sa pensée ; Michel sentit un éclair de joie traverser tout son être. Le jour de la réhabilitation était enfin venu ! Lui aussi sentit des ailes pousser à son âme délivrée.

— Voilà bien longtemps que nous n’avons causé ensemble, continua la princesse avec la même aisance.

Elle était sûre d’elle-même, et, triomphante dans sa vertu austère, elle croyait pouvoir parler ainsi à la face de tous.

— C’était ma faute, reprit-elle, voulez-vous que cette faute soit oubliée ?

— Oh ! madame, dit Michel à voix basse, vous ne savez pas tout ce que vous me rendez ; il m’en coûtait, croyez-le, de sentir peser sur moi votre colère imméritée…

La princesse baissa la tête. Cet accent qu’elle n’avait pas entendu depuis le jour de leur séparation évoquait devant elle les images du passé. Elle leva sur le jeune homme un regard soumis, presque suppliant.

— Votre demoiselle de compagnie vous observe, dit Michel sans hausser la voix ; méfiez-vous d’elle : elle vous hait.

Pauline, dans l’embrasure d’une porte, – elle aimait ces sortes d’observatoires, – dardait sur eux un regard affilé comme un couteau de cuisine.

Marthe répondit par une inclination de tête, se leva et se dirigea vers madame Avérief.

Celle-ci formait le centre d’un groupe où les jeunes mariés allaient et venaient de l’un à l’autre, exerçant leur devoir d’hôtes avec une bonne humeur qui n’avait d’égale que leur inexpérience. Riant les premiers de leurs bévues, ils trouvaient moyen de disparaître ensemble à tout propos.

— Ils vont s’embrasser dans les coins, disait en souriant madame Avérief.

— Voyons, Serge, le moment est venu ! dit le prince à son beau-frère en l’arrêtant par le bras. C’est aussi par trop se moquer de la famille ! Tu vas nous dire où vous avez passé vos quinze jours de lune de miel.

— Jamais ! s’écria Nastia, qui n’était pas loin.

— Si, si ! dirent toutes les voix, il faut que l’on se confesse en conseil de famille. Prenez-vous par la main et faites amende honorable pour vos cachotteries.

Serge, obéissant, prit la main de sa femme.

— Faut-il le dire ? lui demanda-t-il.

— Dis-le tout de même : maintenant cela ne fait plus rien.

— Eh bien, très dignes et très honorés parents et amis, le jour de notre mariage, j’enlevai mon épouse ici présente, et je la conduisis…

Il s’arrêta, promenant ses regards sur le groupe en suspens :

— … Aux Îles ! conclut-il triomphalement, dans la propre villa de mon beau-père, où nous avons dormi dans sa propre chambre et dîné dans sa propre salle à manger !

Un éclat de rire général accueillit cette déclaration. C’était bien simple, et personne n’y avait songé.

— Et vous êtes restés enfermés quinze jours sans sortir ? dit Sophie Liakhine d’une voix ironique. Voilà bien nos amoureux !

— Mille pardons, cousine, nous sommes sortis tous les jours.

— Et où alliez-vous donc ? avec les loups ?

— Non pas ! nous avions un jardin à nous, – à nous tout seuls, où fleurit l’oranger, où le camélia pousse en pleine terre…

— Et nous y passions la moitié de la journée, ajouta Nastia.

— Comment, comment ? dit-on de toutes parts. Où cela ?

— Aux serres du Jardin Botanique, à votre service, dit Serge en saluant l’assemblée, pendant que Nastia exécutait sa plus belle révérence.

Tout le salon battit des mains, tant l’idée parut neuve et originale. Ce trésor unique était pourtant à la portée de tout le monde.

Au moment où Michel, qui se retirait, s’approchait de Marthe, celle-ci lui dit posément en le regardant en face :

— Demain matin, à dix heures, au Jardin Botanique. J’ai bien des choses à vous dire.

Michel salua profondément et sortit sans regarder la princesse. Mais il ne put si bien faire, que Pauline n’eût vu le clair regard de Marthe et la rougeur subite du jeune homme. – Je les tiens, ils ne m’échapperont pas cette fois, se dit-elle.

Elle croyait probablement qu’ils lui avaient échappé la première fois.

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