CHAPITRE TROISIÈME - I
=Vue générale du Haut Tell : La partie située en Friguia=
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LA CHAINE DE ZEUGITANE (portion méridionale)
La chaîne de Zeugitane, qui constitue plus de la moitié de la dorsale tunisienne, s’amorce au sein du massif de Mactar par le Bellota et le socle de la Hamadat de la Kessera. Nous n’en examinerons ici que le secteur méridional. Plus au Nord, en effet, le Zaghouan et le massif du Trif, tout en possédant certains caractères des montagnes du Haut-Tell, s’en distinguent à divers égards, ne fut-ce que par le rôle bien moindre joué par la forêt, et ils souffrent par suite d’être étudiés avec le Tell Inférieur qui les entoure.
1o Le Djebel-Serdj et les pays voisins. — Les calcaires grisâtres, durs et anguleux du Serdj déterminent, tout le long du flanc Ouest, quatre bandes superposées formant autant de falaises à pic dont la principale est derrière Zeriba, à la naissance d’une énorme faille. Montagne la plus élevée de la chaîne de Zeugitane, le Serdj (1.357m) crée, sur 17 kilomètres, une barrière compacte et infranchissable, depuis le massif de Mactar jusqu’au Bargou. A l’Est, la courbe de son anticlinal descend régulièrement, mais par une pente très rapide sur une plaine synclinale où coule l’Oued-Marouf. La crête du Serdj se dresse à 850 mètres au-dessus. A l’Ouest, la montagne regarde sur une autre plaine, celle de Sidi-Naoui, avec une dénivellation de 750 mètres, plus saisissante parce que produite par la faille qui a privé le Serdj de toute sa moitié occidentale. La nature de ce relief ne consent aucune communication entre les deux côtés de la montagne qui sépare les Contrôles civils de Mactar et de Kairouan. C’est aussi la limite du Tell et de la Steppe, affirmée par l’existence d’une belle forêt sur le flanc occidental et par la présence de notables peuplements d’alfa sur le flanc opposé. Différence qui a sa cause dans une inégale proportion d’humidité, puisque la composition du sol est la même.
Le versant Est du Serdj est accompagné d’une feuille presque verticale de calcaire éocène qui, après s’être plaquée à El-Gueriat et Mansoura, contre le sénonien de la forêt de la Kessera, se détache sous le nom de Satour (couperet) à partir du défilé de la Zelga jusqu’à l’Oued-Djilf. Plus au Nord, il est scindé en chaînons à peine surhaussés au-dessus de la plaine. Au pied du rideau calcaire d’El-Gueriat-Satour, se déploie une brousse basse à romarin avec, çà et là, des groupes de pins, des lentisques, des caroubiers et des oliviers sauvages. C’est le Chott-El- Bahir (Le Bord des Plaines). Quant aux Bahir mêmes, appelées Bahir- Ajjer[109] et aussi Bahir-Ech-Chiha[110], elles commencent dès le bas de Djenoua et prolongent en marge du Satour de belles terres de culture où abonde l’armoise.
De l’autre côté du Serdj, la plaine de Sidi-Naoui étend ses alluvions jusqu’à des collines gréseuses (Argoub-Et-Tala, Srasif-El-Hajjem) que l’Oued-Lakhmès, venu du Bargou, coupe pour gagner la plaine de Siliana. Vers Zeriba, les champs sont épars dans le Frech, parc sauvage de lentisques opulents, de caroubiers gigantesques et d’oliviers magnifiques[111]. Sidi-Hamada (691m), au contact du Serdj et de la plaine, compte 300 âmes. Zeriba a presque une population double en trois quartiers entre lesquels des ravins attirent cactus et arbres fruitiers sous une fort belle source. Les oliviers de Zeriba et de son annexe Bou- Sabioun sont 4.000 en tout, ceux de Sidi-Hamada et de son satellite Guennara atteignent un millier.
2o Le massif du Bargou et le Roba-Ouled-Yahia. — Ce massif comprend deux séries anticlinales dont celle du Sud-Est (Kef-Ech-Chergui, etc.) prolonge le Serdj au delà du mauvais passage du Msireb, tandis que celle du Nord-Ouest, appelée Djebel-Bargou, représente la suite du Djebel- Bellota. Ces deux plis se rejoignent du côté du Djouggar par une courbe hémicirculaire que dessinent les Djebel-Mesmote, Rakhma, Touila, El- Monchar, etc. Le fer à cheval ainsi dessiné est divisé en trois fragments par deux vallées internes se réunissant à angle presque droit de manière à y inscrire un T couché à droite dont le trait supérieur (Oued-Mzetta, Oued-Drija) transperce le massif perpendiculairement du Roba-Ouled-Yahia à la vallée du Marouf, tandis que la tige (Oued-Bargou) ouvre un accès à la plaine de Sidi-Naoui.
Cette tige est l’artère vitale et c’est à elle que le nom de Bargou appartient en propre. Elle se compose de quatre tronçons dont le premier évase à partir de l’Henchir-Sodga une conque alluviale sèche. A Ras-El- Oued, changement complet : une belle source sort d’un rocher pour se perdre dans les vergers de la décherat Bahirine. Un peu plus loin, la rivière renaît grâce à l’Aïn-Bou-Saadia et fertilise les jardins de la décherat Medioula. Résurrection temporaire, car bientôt elle s’enfonce dans la terre pour ne reparaître qu’avec l’Aïn-Faouar qui arrose les vergers de la décherat Rhar. Entre ces deux points, la vallée s’étrangle un instant sous un promontoire où Medioula (ou Mediouna) est juchée dans une position analogue aux divers Serravalle des Alpes italiennes. Une soixantaine d’hectares de jardins érigent, le long des parties vivantes de l’oued, une galerie enguirlandée de plantes grimpantes, dominée parfois elle-même par les ramures tremblantes et argentées des peupliers blancs ou par le feuillage vert des ormeaux. Plus haut, sur les flancs de la vallée, ce sont des enclos d’oliviers et de caroubiers, étagés et mélangés d’arbustes divers, tels que lentisques, arbousiers, etc. En montant encore, la brousse est seule et, vers le sommet, on n’a plus que du romarin avec quelques pins et chênes-verts. A mi-pente, dans une position peu accessible dont le glacis se hérisse de figuiers de Barbarie sont établis les villages, tous accrochés entre 600 et 750m au côté gauche de la vallée et par conséquent exposés au Sud-Est : Bahirine a 250 habitants, Ballota 35, Medioula 300, autant que Rhar et son annexe de Sidi-Mtir. De Bahirine dépendent 2.800 oliviers, de Ballota et de Medioula 4.250, des deux derniers villages 4.000. Le versant du Marouf n’a que deux villages : Chorfa (100 hab. et 2.500 oliviers) et Bouja (125 âmes). Ici, comme au Serdj, c’est la portion tellienne de la chaîne qui présente les agglomérations les plus considérables.
Depuis 1905, date où l’eau du Bargou a été partiellement menée à Tunis par un aqueduc qui passe dans la vallée de l’Oued-El-Kebir grâce à un tunnel de 6.300 mètres (tunnel de Boutis), les jardins ont périclité et la population tend à se transporter dans le Roba-Ouled-Yahia où elle a ses cultures.
La barre du T, constituée par l’Oued-Mzetta-Drija, n’est pas aussi riante que la tige. Les jardins de la décherat Boutis[112] (125 hab., à 688m d’alt.) ne valent pas les précédents (800 oliviers). Le rideau d’ormeaux et de peupliers qui se prolonge jusque dans la Steppe avec les eaux telliennes n’est pas aussi dense qu’à l’Oued-Bargou. Boutis même apparaît dans ces parages comme une exception, car tout le Nord du massif du Bargou est inhabité. On peut, durant des heures, y chevaucher dans les vallées à fond plat garni de lentisque ou de ktem, ou sur les flancs assombris de pins sans rencontrer un homme ou un animal domestique.
Tout autre est au Nord-Ouest un synclinal symétrique de celui du Marouf et d’où l’Oued-El-Kebir, tronçon supérieur de l’Oued-Miliane, s’élance vers la mer. Du Sud-Ouest au Nord-Est, de la plaine de Siliana à celle du Fahs, ce boyau mesure 50 kilomètres et figure au premier rang des compartiments qui donnent au Haut-Tell son orientation caractéristique. Il continue le couloir Mided-Ousafa au double point de vue de la direction et de la composition du sol. Encastré dans des terrains crétacés, il s’en distingue nettement par sa couleur et ses productions. Ses champs contrastent avec la brousse ou la forêt qui l’assiègent. De belles sources (Aïn-Zaccar, Aïn-Mzetta) sourdent au contact des reliefs encaissants. En amont de Sidi-Amara, on a un sra, le Roba-Ouled-Yahia, inclus dans la circonscription de Mactar (caïdat des Ouled-Aoun), tandis que la zone plus basse d’aval, moins propice aux céréales, est habitée par des Riah et relève du caïdat de Zaghouan (Contrôle de Tunis). Pour sortir du boyau susdit, l’Oued-El-Kebir s’engage à travers le défilé pittoresque du Selbia. La route Mactar-Tunis épouse l’axe de la vallée ; aux abords de son croisement avec la route de la Drija, se tient le marché du Bargou et des Ouled-Yahia, au lieu dit Souk-El-Arba. La byzantine Aïn-Fourna commandait ce nœud de voies.
3o Le massif du Djouggar. — Pour les gens venus de Boutis, la région du Djouggar s’affirme d’abord comme une réédition du Bargou septentrional. Quelques pitons calcaires (Djebel-Chirich, etc.) rappellent le pic de Boutis et se dressent au milieu de vallées marneuses, incultes et envahies par la brousse. Au Nord du Djebel-Zress, un spectacle différent est fourni par une masse solide de calcaires liasiques séparée en deux morceaux, Djebel-Fkirine d’abord (985m), puis Djebel-Bent-Saïdane (818m), dont les formes sont moins accentuées que celles des Djebel-Zaghouan, Rsas ou Bou-Kornine composés de terrains similaires. Pourtant, au Nord, le Bent-Saïdane domine la plaine du Fahs et le col large et facile, dit Foum-El-Kharrouba, qui le sépare du Djebel-Aziz (678m), dernière apophyse du Zaghouan. A l’Est, la falaise du Fkirine et du Bent-Saïdane a une portée de 300m. Dénivellation brusque, due à une faille notable presque sur le prolongement de la faille du Zaghouan. Avec la présence du lias, inconnue plus au Sud, c’est là un phénomène qui fait de ces deux montagnes la transition géologique entre les tronçons Nord et Sud de la chaîne de Zeugitane. En bas de la faille, les tellas éocènes dites Regba, Zbidine et Souar sont encore dans la zone du diss, mais aussitôt après, on tombe sur des grès, comme au Zaghouan. Et déjà on est dans la Steppe qui s’affirme dans la plaine de Djebibina que le Foum-El-Kharrouba met en communication avec la plaine du Fahs. Le hiatus que ces deux plaines et ce passage soudés bout à bout déterminent au centre de la chaîne de Zeugitane est pour l’orographie tunisienne un trait aussi caractéristique que le couloir Sbiba-Rohia-Ksour.
Sauf l’Aïn-Oum-El-Abouab et l’Aïn-Soultane du Zress, les sources dotées d’un réel intérêt sont sur la périphérie : Aïn-Mrhotta, Aïn-Bent-Saïdane et surtout Aïn-Djouggar. Comme au Bargou, le nom du principal point d’eau s’est imposé au massif d’où il sort, car dans toute cette région, c’est l’eau qui fait la valeur de la montagne. L’Aïn-Djouggar arrosait des jardins et 21.500 oliviers domaniaux avant l’envoi de ses eaux sur la capitale. Depuis 1902, l’installation d’un pénitencier a permis à l’Etat de régénérer cette olivette par les bras de galériens. Auprès de l’Aïn-Bent-Saïdane, un hameau compte trente maisons et 4.300 oliviers. Décherat et camp des condamnés (environ 350 personnes) situés sur le versant tellien sont les seuls groupements de population du massif. L’opposition entre les deux flancs était moindre à l’époque antique où Abthugni (Henchir-Souar) faisait pendant à Zucchara (Décherat-Bent- Saïdane), tandis que Seressi occupait à Oum-El-Abouab une position un peu analogue à celle des hameaux du Bargou. Mais aujourd’hui, le pays est vide comme le Bargou du Nord[113]. Les Ourazla à l’Est, les Droo (Riah) à l’Ouest, se tiennent de préférence les uns à proximité de Djebibina, les autres dans la basse vallée de l’Oued-El-Kebir. Car, au Djouggar, il n’y a guère plus de place qu’au Bargou pour les céréales.
4o Les passages de la chaîne. — Altière et massive avec le Serdj et le Bargou du Sud, moins haute et moins compacte avec le Bargou du Nord et le Djouggar, la chaîne de Zeugitane est dans son ensemble une sorte de mur mitoyen entre Tell et Steppe. D’où, l’importance des vals transversaux créés par les fléchissements de son axe. Au couloir Sbiba- Rohia-Ksour, au col de Fedj-El-Ansel dans la chaîne d’El-Gueriat, font ainsi suite vers le Nord le Foum-Zelga (Bouche de la Glissade), le défilé de la Drija (Le Petit Gradin) et le Foum-El-Kharrouba qui servent tous trois aux telliens pour aller dans la Steppe. Empruntée par les gens de Téboursouk et de Gafour, la Drija est réunie à Kairouan par un chemin très fréquenté appelé précisément Tniet-Ed-Drija. Le Foum-Zelga et le Foum-El-Kharrouba (Bouche du Caroubier) ont une aire d’attraction plus considérable. Par le Foum-Zelga s’avance la voie de communication la plus directe entre le Kef et Kairouan. Entre la forêt de la Kessera et le Djebel-Serdj, ce Foum est une belle rainure à plancher relativement plat et à parois raides et élevées, très pittoresque, mais propice aux coups de force. Des tas de cailloux le jalonnent et témoignent que plus d’un voyageur y a succombé de mort violente. Dans le Satour, la voie se dédouble : un des sentiers garde le nom de Foum- Zelga, l’autre prend celui de Foum-El-Afrit[114]. Le chemin du Nord franchissant jadis l’Oued-Djilf grâce à un pont romain qui subsiste presque intact, aboutissait à la ville d’Aggar, dont le nom[115] et la position sont justifiés par la nécessité d’un gîte d’étapes à l’issue d’un passage de cette importance.
A l’autre extrémité de la portion de la chaîne de Zeugitane contre laquelle s’appuie à l’Est le Haut-Tell, le Foum-Zelga possède son pendant dans le Foum-El-Kharrouba. A vrai dire, la large baie du col du Caroubier, appelé aussi col de Loukanda, n’intéresse pas immédiatement les populations du Haut-Tell. Mais, sa situation entre le Tell Inférieur et la Steppe, entre Tunis et Kairouan, lui donne une valeur générale puisqu’il ouvre entre la capitale du Nord et la principale ville de la Steppe intérieure une voie presque rectiligne dans le sens des méridiens[116]. L’importance stratégique de cette artère a frappé plus d’un écrivain[117], car ce Foum permet aux maîtres de Kairouan de se répandre dans le Tell Inférieur et de se diriger contre Tunis[118]. Par le chemin qui s’y engage (Trik-el-Mahalla) la colonne expéditionnaire beylicale gagnait le Centre et le Sud pour y percevoir les impôts. C’est par ce corridor, comme nous l’avons dit, que les vents chauds du Sud envahissent le Tell Inférieur, par là aussi que les populations de la Steppe pénètrent dans la basse vallée de l’Oued Miliane et de la Medjerda.
Certes, entre le couloir Sbiba-Rohia-Ksour et le Foum-El-Kharrouba, massif de Mactar et chaîne de Zeugitane ne sont pas des obstacles extraordinaires, et en fait, les villages de la forêt de la Kessera, du Serdj, du Bargou ou du Djouggar, même sur le versant tellien, ont reçu de la Steppe la plupart de leurs éléments ethniques actuels (Ousseltia, Ouled-Manès, Zlass). Ils n’en fonctionnent pas moins comme autant de vedettes, et d’ailleurs ces reliefs ont conservé quelques-unes des rares populations qui soient restées en place depuis l’antiquité (Mouedzenine de la Kessera, Ourazla). Les brèches peuvent être défendues par une poignée d’hommes. Les hordes accourues du Sud-Est butent en général contre cette barrière au pied de laquelle elles défilent pour s’engouffrer dans le col de Loukanda, tournant ainsi le Haut-Tell par le Nord.
Quelle que soit leur origine, en effet, les sédentaires groupés là se sont le plus souvent montrés hostiles aux gens de l’Est par crainte des pillages. Pour ne citer qu’un exemple, en 1881 ils empêchèrent les Zlass de faire irruption dans le Haut-Tell pour s’y joindre aux Ouled-Ayar. Aussi, dans les débuts de l’occupation, étaient-ils, sauf les décherats du Serdj, réunis en une circonscription dite caïdat de la Kessera-Ouled- Yahia, sorte de marche qu’on supprima en 1892 lorsque la pacification pût être considérée comme définitive.