‹ La région du Haut Tell en Tunisie (le Kef, Téboursouk, Mactar, Thala)Chapitre 11 sur 62 · II

II

LA RÉGION DE LA SILIANA

A l’Ouest des pays que nous venons de décrire, l’aire de drainage de l’Oued-Siliana, montueuse et riche en forêts autour du cours moyen de cette rivière, embrasse des plaines et des plateaux céréalifères dans le domaine supérieur de celle-ci.

1o La zone agricole de la Siliana supérieure. — Quand le torrent Ousafa, au coude de Kobber-Er-Rhoul, quitte sa vallée de montagne, son élan se brise dans une belle plaine plate et spacieuse à laquelle il emprunte le nom de Siliana. En même temps, il oblique vers le Nord- Ouest, obéissant à une direction orographique presque perpendiculaire à la précédente, car la plaine et le Roba-Siliana se rattachent au second système de plis. Synclinal agrandi par l’érosion, cette plaine montre des marnes éocènes plus ou moins dissimulées sous un manteau quaternaire dans sa partie Sud et affleurant, au contraire, dans sa portion Nord. Dans les alluvions, que des touffes de sparte parsèment, l’orge et le blé ne réussissent d’une manière constante qu’autour de la Zaouia de Sidi-Abd-el-Melek où nombre d’hectares du Gontra (presqu’île entre l’Oued-Siliana et l’Oued-Lakhmès) sont irrigués grâce à ce dernier oued. Auprès de la zaouia, le Gontra s’embellit d’un magnifique jardin et d’un millier d’oliviers. Mais, sauf cette exception, c’est au Nord de l’Oued- Massouge qu’on rencontre de bonnes terres à céréales sur les marnes rougeâtres de l’éocène moyen et, dès lors, on n’est guère plus dans la plaine de Siliana, mais bien plutôt déjà au Massouge.

Appuyé contre le massif de Mactar et disposé Sud-Ouest-Nord-Est, du Sers à la Siliana, le Massouge est constitué par deux choses distinctes, mais soudées bord à bord, à savoir : un sra inséré dans un synclinal d’éocène moyen parcouru par l’Oued-Massouge et une ligne de hauteurs appelée Djebel-Massouge. Celui-ci (960m d’alt.) apparaît comme un os nu, à peine revêtu de romarin ou de diss, mais ayant en son milieu un sillon de moelle noire excellente. Quant au sra, il soutient la comparaison avec les meilleurs cantons de Téboursouk ou de Béja et se relie à la région de cultures du plateau de Mactar. Parmi les multiples sources du Massouge, sont à noter l’Aïn-Jebbour, l’Aïn-ben-Ali, l’Aïn-Slimane, l’Aïn-Djama. Les trois dernières arrosent respectivement des groupes de 400, 1.000 et 700 oliviers, et l’Aïn-Djama a vu construire autour d’elle un village de 30 maisons, humble successeur de l’antique Zama-Major. A l’Est de Djama, le nom de Massouge n’est plus de mise et la ligne du Djebel-Massouge ne se poursuit jusqu’au Roba-Siliana que par des reliefs atténués que l’Oued-Siliana perce sans peine pour s’évader de la plaine du même nom en défilant auprès de 300 oliviers de Sidi-Djaber-el- Alouani.

Tandis que le Roba-Ouled-Yahia possède une rivière centrale et de vastes cultures d’un seul tenant, le Roba-Siliana est simplement le rebord de la région montueuse et forestière du Gafour. Le plateau supérieur qui se colle, à l’Est, au Roba-Ouled-Yahia, est un sra où s’abat pas mal de pluie. C’est le lieu de villégiature de maint gros propriétaire de la plaine. Les marnes sénono-éocènes qui y affleurent en plus d’un endroit donnent des vallons aux terres excellentes, séparées par des mamelons calcaires piqués de romarin et de diss. Un de ces vallons qui se dirige vers le Nord est la tête de l’Oued-Gafour. Les autres envoient leurs eaux à la plaine de Siliana en entaillant la falaise calcaire par des gorges étroites où pointent des sources (Oued-Aïn-Sedja, etc.).

Malgré leurs différences physiques, plaine de Siliana, Massouge et Roba- Siliana forment une zone agricole qui s’étend sur la majeure partie de l’aire de drainage de la Haute-Siliana. La première rachète sa moindre valeur culturale par sa position qui en fait un point de rassemblement pour les échanges. A l’Est et à l’Ouest, rivières et productions du Roba et du Massouge descendent naturellement vers elle. Béant aux deux bouts, le Massouge lui amène en outre du Sers la voie de communication du Kef à Kairouan par le Foum-Zelga et lui conduit aussi, grâce à son affluent l’Oued-El-Hammam, la route de Mactar à Tunis, laquelle grimpe ensuite le défilé d’Aïn-Sedja pour monter sur le Roba-Siliana et le Roba-Ouled- Yahia. Ces deux grandes artères sont rejointes au centre de la plaine par le chemin qui va de Téboursouk à Kairouan par le Foum-Zelga. La plaine de Siliana est ainsi un carrefour des plus fréquentés. Son marché se range parmi les principaux du Haut-Tell et c’est là également que siège le caïd des Ouled-Aoun. Une pareille unité ne se retrouve pas dans l’espèce de glacis qui s’encadre entre le Djebel-Sidi-Abdallah-Ech- Chehid à l’Ouest, la vallée de l’Oued-El-Kebir à l’Est, le Roba-Siliana au Sud et le couloir El-Aroussa-Bou-Arada-Fahs au Nord.

2o Le glacis Nord-Est du Haut-Tell. — La région forestière qui se développe dans ce parallélogramme est dotée d’un relief peu accentué et n’a reçu des indigènes aucune appellation globale. Anticlinaux trapus ou petits dômes comme le Djebel-Sidi-Abd-En-Nour s’y succèdent en bombant modestement vers le ciel leurs calcaires sénoniens qui, au Nord, cèdent la place à l’éocène dont les divers étages penchent vers l’Oued- Siliana : au Rmil, les assises de grès compact sont comparables aux marches d’un gigantesque escalier s’abaissant jusqu’au fleuve au delà duquel ces strates butent contre le Djebel-Ech-Chehid. Notons au milieu de ce pays la continuation de la ligne du Massouge par la cuvette de l’Oued-Gafour (marnes de l’éocène moyen) complètement fermée et dessinant assez bien une vasque ovoïde encastrée dans un plancher, et par la jatte du Tajmout (alluvions quaternaires sur un fond sénonien). Cette dernière accuse une déviation à l’Est qui se constate encore auprès de Bir-Mjinine et qui reproduit l’inflexion du synclinal de l’Oued-El-Kebir. Tout ce relief est sans envergure. Si, contre le Roba- Ouled-Yahia, le Djebel-Mansour a 648m et le Djebel-Kifane-Es-Soussou 801, à l’Ouest la vasque de l’Oued-Gafour est à 425m, le Tajmout à 330 ; plus à l’Ouest encore, l’Oued-Siliana coule entre 386 et 200m. Nous sommes là dans une des portions les moins élevées du Haut-Tell. Cette région n’échappe à toute assimilation avec le Tell Inférieur que grâce à l’importance de ses boisements. C’est moins un district montagneux qu’un district forestier. En général, la forêt de pins d’Alep se découpe en rubans étalés sur les sommets des ondulations, tandis que dans les fonds se prélassent des lentisques. Par la région du Selbia, ces bandes alternatives tournent la zone cultivée de l’Oued-El-Kebir et vont se confondre avec les espaces similaires du massif du Djouggar. Çà et là on contemple des peuplements denses et serrés (entre le Djebel-Mansour et les plaines de Bou-Arada et de Tajmout, à l’Oued-Zitoun, au versant Nord du Baten-Ez-Zraïb, au Fedj-Et-Takouk) que l’absence de chêne-vert, à cause de la faible altitude, différencie seule des boisements du Bargou, du Serdj ou du massif de Mactar.

Du côté du couloir El-Aroussa-Bou-Arada-Fahs, la transition entre le crétacé hérissé de forêts et la zone alluviale cultivée s’établit par gradations. Les pins d’Alep s’arrêtent au haut du versant. Plus bas, on a une zone d’oliviers sauvages, avec des puits ou des sources (Bir- Magra, Aïn-Tarf-Ech-Chena, etc.), des ruines de villages romains (Thibica, Aradi, etc.), des hameaux arabes (Decheret-El-Hadjedj, etc.) et des bordjs de colons ou d’indigènes. La population se tient à la rencontre du djebel et de la plaine, non loin des points d’eau qui jalonnent leur contact et des étendues cultivables d’où elle tire sa subsistance. Aussi, tout ce liseré montueux et forestier du Haut-Tell, depuis le Foum-El-Kharrouba jusqu’au Djebel-Ech-Chehid a-t-il suivi le sort historique ou administratif des plaines voisines. Comme elles, il est occupé par des Riah, comme elles, il relève d’un centre situé dans le Tell Inférieur, Zaghouan ou Medjez-El-Bab.

Le glacis en question n’est d’ailleurs pas absolument privé de terres à céréales, mais celles-ci y font un peu figure de clairières. C’est le cas notamment du Tlil-Bou-Oka et du Tlil-Es-Salahi qui ont chacun environ 300 ha. Plus considérables sont le Tajmout et surtout le Gafour qui a gratifié de son nom toute la zone forestière environnante. Comme au Massouge, le terme qui désignait la région nourricière a fini par s’appliquer aux cantons montueux et forestiers voisins.

L’immense majorité de la région est habitée par des familles vivant sous la tente, Drid dans le Gafour, Riah dans le reste. Observons à ce propos que les Riah, malgré leur origine hilalienne, se soucient peu de la plaine. Le couloir El-Aroussa-Bou-Arada-Fahs et aussi Djebibina sont remplis de Trabelsia. Les Riah ont abandonné à ces patients travailleurs le bas et plat pays et se sont retirés sur les reliefs voisins. Pourtant, ils ne se sont pas mués pour cela en villageois. Les agglomérations fixes sont dues à des Ousseltia (Decheret-Rmil au Sud, Decheret-Bou-Djelida au Nord, Decherats Mjinine, Dahmane-Ed-Dhouiou sur l’Oued-Zitoun, Fidh-El-Besbès, Barrama (Village des Potiers). Cette décherat, ainsi que les deux précédentes, se livre à la fabrication des marmites (beurma).

Dans ce pays peu hospitalier, seule s’est risquée la route de Mactar à Medjez-El-Bab par le Massouge et le Gafour-Tajmout, artère où s’étaient jadis greffés deux marchés, au Nord, à Sidi-Smaïne celui de Bou-Arada, au Sud, à Sidi-Rahal, celui de Gafour. D’autre part, la vallée moyenne de la Siliana, orientée Nord-Sud, a servi au chemin de fer de Tunis au Kef pour sortir du Tell Inférieur. Auprès des décherats Ousseltia d’El- Kermat et d’Oued-El-Araar, la gare et le centre de Gafour, par leur cause extérieure au pays, symbolisent bien la valeur de cette vallée dont l’intérêt consiste à être une région de passage.

3o Le bourrelet du Djebel-Ech-Chehid[119]. — En aval d’El-Aroussa, le dernier tronçon de la Siliana a, au contraire, pour aboutir près de Testour, dans la Medjerda, scié des plis et des peuplements forestiers qui se continuent sur les deux rives et dont les individualités principales dans le Haut-Tell, c’est-à-dire à l’Ouest de l’oued, sont le Djebel-Sidi-Abdallah-Ech-Chehid, le plateau de Chetlou et la suite des collines d’Aïn-Tounga.

Le Djebel-Ech-Chehid, s’il n’a que 764m au maximum, domine de 400m les vallées de la Siliana et du Khalled entre lesquelles il s’interpose un peu à la façon du Djebel-Serdj entre la plaine de Sidi-Naoui et celle du Marouf. Plus facilement franchissable que le Serdj, le Djebel-Ech-Chehid est comme lui une frontière géographique de premier ordre. Toute proportion gardée, il y a, de la plaine d’El-Aroussa à celle du Krib et aux sraouate de Téboursouk un changement analogue à celui vérifié entre Pichon et le Roba-Siliana. La brousse envahit les deux vallées et la montagne, à l’exception de la Tellet-Ech-Chehid (60 hect. vers la cote 673). Au Sud-Ouest, taillis et arbres débordent sur le Djebel-El- Akhouâte (planche F) et par delà les deux cornes sœurs de cette montagne gagnent le Djebel-Massouge.

Pareillement, au Nord du Djebel-Ech-Chehid, brousse et forêt encombrent reliefs et vallées. A l’Ouest de la tella de l’Henchir-Gassem, le plateau de Chetlou étale vers 500m d’altitude une esplanade calcaire synclinale dont le pourtour terminé en falaise laisse échapper l’Aïn- Younès et l’Aïn-Chetlou qui alimente une infime décherat Ousseltia, seul point habité de la région. De ces solitudes émergent a l’Ouest une série de dyrs d’éocène inférieur dessinant une ligne brisée depuis la frange Ouest du plateau de Chetlou jusqu’à Aïn-Tounga. Leurs couches calcaires penchent vers la vallée du Khalled. Au Sud, une voie romaine s’élançant de Dougga profitait de la jointure mal soudée qui attache ces dyrs au plateau de Chetlou pour filer sur la Siliana par l’Aïn-Younès. Au Nord, entre le Djebel-Tounga et le Djebel-Skhrira, montagne de même composition géologique et de même pendage, baille un hiatus de 8 kilomètres dont profitent la Medjerda, l’Oued-Khalled et la route de Tunis au Kef par Testour, Aïn-Tounga et Téboursouk.

C’est vers Aïn-Tounga que ladite route quitte vraiment le Tell Inférieur pour le Haut-Tell. A mi-chemin entre Téboursouk et Medjez-El-Bab, à 290 mètres d’altitude, les ruines de l’antique Thignica dépendent administrativement de cette dernière ville ainsi que la région du Chetlou. Quatre palmiers dont on tire du lagmi vendu à Testour marquent pour le voyageur qui vient du Kef le seuil de la région déprimée et plus chaude qui conduit au rivage oriental de la Régence. Réciproquement, qui arrive de Tunis éprouve, à Aïn-Tounga, la sensation d’un changement de pays. La source est la première qu’il rencontre et elle lui en annonce d’autres animant jusqu’au Kef de multiples fontaines. En même temps, et pour la première fois aussi, des groupes naturels de pins d’Alep frappent ses regards. Enfin, peu après Aïn-Tounga, au moment où, par le Fedj-Er-Riha (Col du Vent), il va descendre dans la vallée du Khalled, ultime pointe de la zone des plaines centrales, les sraouate d’en face lui soufflent au visage une brise de montagne fraîche et pure à laquelle il n’est pas accoûtumé et Téboursouk lui apparaît, ville de Friguia étagée sous un roc à 465m d’altitude, au flanc du rideau montagneux tendu entre la grande dépression médiane du Haut-Tell et la Medjerda.

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