III
LA LIGNE DES HAUTEURS AU SUD DE LA MEDJERDA
En traitant de la structure du Haut-Tell, nous avons indiqué comment l’altitude de sa bande septentrionale décroissait d’Ouest en Est, du massif Ouargha aux monts du Kef et des monts du Kef à la région de Téboursouk. Ces trois tranches, dont l’ensemble est suivi au Nord et à l’Est par la Medjerda, sont scindées l’une de l’autre par les oueds Mellègue et Tessa, issus de la région des plaines centrales et dirigés vers cette même Medjerda. Quelques plaines accolées aux trois rivières, comme des places le long des rues d’une ville, élargissent par endroits les déchirures : plaine de Testour au confluent de la Medjerda avec l’Oued-Khalled et la Siliana, plaines de Nebeur et d’El-Mor sur le Mellègue, plaine de Kalakh et de Biadha sur l’Oued-Tessa. Au reste, on saisira toute la valeur séparatrice de ces artères fluviales en considérant qu’elles sont des limites ethniques ou administratives. La rive gauche du bas Mellègue est le domaine de la tribu des Ouargha, tandis que sur la rive droite sont les Arouch-Es-Sendjaq. A l’orient de la Tessa, on est dans le caïdat du Kef, à l’occident dans le caïdat de Téboursouk. Massif Ouargha, monts du Kef et monts de Téboursouk sont donc des individualités dont le caractère distinct prévaut sur la continuation des mêmes plis d’un compartiment dans l’autre.
1o Les monts de Téboursouk. — Si l’on excepte le Goraa (778 à 963m) et le Fedj-El-Adhoum (954m), la moyenne de ce district se maintient aux alentours de 500 à 600m. Le tout a une allure assez massive : les vallées qui l’enserrent (Medjerda, Khalled, Tessa) sont notablement en contre-bas. La fortune de Téboursouk semble due à ce que cette ville est posée à mi-côte, au bord de la zone des plaines centrales, et sur la lèvre d’un vallon qui mène sans trop d’effort de l’Oued-Khalled au palier supérieur. Les deux voies qui sillonnent le pays vers le Nord partent de là[120].
De l’Oued-Tessa à la Medjerda, d’Hammam-Biadha à Henchir-Mettich, le trias[121] couvre presque tout le Nord du pays. Fortement entamé par l’érosion au pied du Goraa, il donne un peu plus au Nord des collines modestes entre lesquelles l’Oued-Thibar a creusé sa vallée alluviale. Cette région est appelée Hammamet. Plus à l’Ouest, le trias se relève à 710m au Djebel-Seïar et constitue une zone ravinée.
Entre ce trias et le Khalled, les plis peu prononcés se traduisent par une sorte de plateau qui semble avoir dans l’antiquité porté le nom de Bure[122]. Des bourrelets blancs et quasi nus de calcaires sénoniens (Djebel-Nemcha, Guern-el-Kebch) s’y arrondissent, tandis que s’y carrent, çà et là, des kefs nummulitiques (Kef-Arrhas, Kef-Dougga, Kef- Téboursouk, etc.). Entre eux, des vallées fertiles que remplissent les marnes sénono-éocènes, sont comme de petits mondes à part (Nemcha, Gotnïa, Oued-Faouar, El-Harich, Oued-Rmel). A l’Ouest de Dougga, les grès numidiens apparaissent ou forment des cantons comme ceux d’El-Alia et de Zehna. Le tout est un sra essentiellement propice aux céréales et aux herbages (sens du mot Thugga). Le sra s’arrête à la ligne du Djebel-Chlegoua et ne s’empare pas de la vallée du Khalled, mais les terres noires envahissent la basse vallée de l’Oued-Remel et le Krib. Les calcaires sont égayés de belles sources. Le Goraa, boîte oblongue comprimée dans le sens de la longueur, a subi entre Djebba et Henchir- Chett un affaissement transversal qui draine les eaux tombées et les déverse à ses deux bouts. Près des épanchements liquides on a des centres et des plantations : 38.500 oliviers autour de Téboursouk, 7.000 à Dougga, 2.000 vers Djebba, etc. Ces groupes exceptés, pas d’autres arbres sur le sra. Certains mamelons du Bled-Zehna, uniquement tapissés de gazon, sont comme un alpage et évoquent les chaumes vosgiennes.
La région aptienne de l’Ouest et du Sud-Ouest est différente. La majeure partie en est livrée à la brousse ou à la forêt : pins, chênes-verts, et aussi chênes-lièges au Djebel-Rhazouane. Sur la rive droite de l’Oued- Arkou, la vallée de Rihana rappelle cependant telle vallée du sra de Téboursouk. La seule vaste étendue de terre de labour est la plaine alluviale de Biadha alignée Sud-Est-Nord-Ouest, et dont l’allure est comparable à celle de Bermajna ou de Rohia.
2o Les monts du Kef. — Les plis de la région de Téboursouk se continuent dans celle du Kef. Le trias précédemment décrit s’avance à l’Ouest de l’Oued-Tessa au moins jusqu’à Mechtet-Ed-Damous et Aïn-Kerma. La vallée de la Medjerda est donc, depuis la Dakhlat jusqu’à Tébourba, en relation constante avec des affleurements triasiques. Au midi, l’anticlinal aptien du Bazina (527m) est la suite évidente du Merqueb et le Dyr du Kef celle du Goraa. Mais la similitude ne va pas plus loin, car entre Tessa et Mellègue, les sraouate n’abondent pas. Sur les points élevés règne la forêt et la majorité des champs se recense en colline ou bien dans des plaines intérieures mises à profit pour les communications. Entre les monts de Téboursouk et le massif Ouargha également compacts, les monts du Kef ont un relief rompu, ce qui a facilité les échanges entre la Dakhlat et la zone des plaines centrales du Haut-Tell et favorisé la création et la prospérité de la ville du Kef.
Du côté de l’Oued-Tessa, les pentes qui descendent vers la rivière sont cultivées. Le même terme sert pour elles et la plaine limitrophe, les deux Biadhas[123], le supérieur et l’inférieur, ayant ceci de commun qu’ils répondent à une assez grande quantité de terrain libre au sein d’un territoire occupé par la brousse. Des deux paliers, celui d’en haut, bien que non classé dans les sraouate est composé de tellas, tandis que celui d’en bas est hamri et rmel.
Au cœur des monts du Kef, s’évasent trois plaines indépendantes l’une de l’autre et de dimensions restreintes, mais postées à peu près sur le même méridien, à savoir : El-Mor au Nord (300m d’alt.), plaine de Nebeur au centre (idem.), et au Sud celle de Bahra (550m), laquelle, avec sa disposition en V, se rapproche de la précédente au Nord-Ouest par la conque d’Aïn-Mrhasel, tandis qu’au Sud-Ouest elle s’unit avec la plaine du Kef. On a là, avec l’Oued-Tessa et l’Oued-Mellègue, la seule ligne de médiocre altitude qui existe du Sud au Nord depuis le coude de la Medjerda jusqu’à la frontière algérienne. Or, l’Oued-Mellège, à cause de ses gorges, n’est pas toujours suivi par un sentier. La vallée de la Tessa s’offre comme davantage praticable. Mais la coupure qui entame le relief à mi-distance de l’une et de l’autre rivière est plus commode comme étant à la fois hors de l’atteinte des oueds et des neiges. Par là passe la piste si fréquentée Dakhlat-Nebeur-Aïn-Beïda-Lorbeus. La population qui exploite la plaine de Nebeur vit dans un village collé au massif du Dyr des contreforts duquel sort une source irrigant des jardins et 5.000 oliviers. Le minerai de fer du Djebel-Hadida a attiré jusqu’auprès de Nebeur le rail lancé de Béja par le midi de la Dakhlat et la vallée du Mellègue.
C’est en somme au Dyr et aux reliefs qui le flanquent que la région du Kef doit son caractère montueux. Longue et étroite rigole de calcaire nummulitique inclinée du Nord-Est (1.084m) au Sud-Est, le Dyr (800m) est comme la quille d’un gigantesque esquif (voir planche C) venu de la zone des plaines centrales et qui se serait échoué sur un obstacle la proue en l’air. En dessous de son point le plus bas débouchent les deux sources du Kef qui alimentent 12.500 oliviers. Si le Dyr et son socle se rangent d’office parmi les sraouate, les parcelles utilisables y sont fragmentées et peu nombreuses. Notamment, entre les environs du Dyr et le Mellègue, ce ne sont que pins et broussailles sur un sol étique, tantôt quasi horizontal, comme entre le Kef et le Hammam-Mellègue et tantôt raviné effroyablement. Plusieurs oueds poussant leur tête jusqu’au Dyr percent une série de fedj par où des sentiers s’avancent vers Nebeur ou les Ouargha (piste Kef-Aïn-Touiref-Ghardimaou).
Le même genre de pays se vérifie sur une certaine distance au delà du Mellègue, mais l’important dans ces parages est l’interruption brusque que vaut au relief la vallée de cet oued. Son tracé résulte d’une suite de failles ayant redressé vers la verticale les strates calcaires au contact d’affleurements triasiques semés de roches éruptives (coteau du Hammam-Mellègue, dent grise du Nab-el-Azreg, etc.).
3o Le massif Ouargha. — La tribu des Ouargha habite à l’angle Nord- Ouest du Haut-Tell un trapèze irrégulier, élevé de 400 à 1.000m. Coincé entre la Medjerda et le Mellègue, bordé vers l’Algérie par des bastions boisés (Djebel-Choucha, Mraou, etc.), à peine effleuré au Sud par la route de Souk-Ahras au Kef par Sakiet-Sidi-Yousef, ce réduit montagneux constitue un véritable pôle de répulsion dont les voyageurs se sont tenus à l’écart. On y distingue trois parties : au Nord-Ouest et au Nord le pays montagneux et forestier du Sra-Ouargha drainé par les branches de l’Oued-Meliz, à l’Est au côté gauche de la vallée du bas Mellègue une section plus basse dite Mellala, enfin, au Sud, la zone mi-agricole et mi-forestière de Djeradou-Ferchane et Sakiet-Sidi-Yousef.
Le Sra-Ouargha est tectoniquement déterminé par deux dômes dont le premier a un centre aptien au Djebel-Motrif (905m). Très boisé et découpé, c’est la portion la plus sauvage du pays. L’Oued-Sidi-Bou-Adila (500m d’alt.) serré entre le Djebel-Mella (1.020m) et le Djebel-Takrouna (963m) y évoque maint val des préalpes et l’Oued-Seddine, scié entre deux murailles de marnes triasiques est un boyau sans issues latérales, où sur deux kilomètres, il n’y a d’autre chemin que le lit même. Sur la rive droite du Meliz, le bombement précédent est relayé par celui du Djebel-Bou-Rebah (741m) dont les couches s’allongent à l’Est jusqu’au Mellègue. Les strates des deux dômes penchent au Nord vers la Medjerda comme pour aller à la rencontre des dômes du Djebel-Arkou et du Djebel- Haïrech qui leur font vis-à-vis au delà du fleuve. Entre ces deux couples, la plaine de la Regba est synclinale. Le Sra-Ouargha la domine superbement. Du Djebel-Mella à la sortie des gorges de Ghardimaou, la dénivellation est de 800 mètres sur 3 kilom. 500 de distance. Tout ce versant Nord n’appartient pas au Contrôle civil du Kef. L’influence de la plaine a prévalu : les pentes qui conduisaient à la Regba ont été classées dans le caïdat de ce nom bien qu’elles soient aux mains de Ouargha. Ce sont elles qui renferment les meilleurs coins à céréales et les pâturages les plus gras (vallon de Tafrent, etc.).
A ces surfaces élevées succède à l’Est le Mellala dont la seule arête de valeur est la suite anticlinale de collines calcaires crétacées qui va du Djebel-Resas au Djebel-Battoute par les mamelons de Touiref et sur les flancs de laquelle s’appuient des grès qui se remarquent aussi au Bir-Ben-Cherifa et sur le Sra-Ouargha. Le pin d’Alep encombre ces reliefs ainsi que les collines crétacées de la rive gauche du Mellègue (piton du Zerzour 462m, etc.). Entre ces deux groupes de collines, la vasque d’El-Gouriate et la moitié inférieure de la vallée de l’Oued-Bir- Ben-Cherifa sont des cuvettes probablement synclinales. La seconde est topographiquement assimilable aux plaines de Nebeur et d’El-Mor. Cette énorme clairière explique le nom de tout ce pays : « Mellel » qui signifie blanc en berbère peut se comparer au mot arabe « biadha ». Vers la limite du Mellala et du Sra-Ouargha l’altitude accrue laisse les marnes crétacées ou les grès éocènes procurer du tell autour d’Aïn- Touiref, d’Aïn-Sasaa et d’Henchir-Guergour.
[Illustration : V — LE SYNCLINAL DU DYR DU KEF ET LA ZAOUIA DE SIDI MANSOUR EL GAIAS VUS EN PLAN. (Cliché Olivier)]
[Illustration : VI — LE DYR DU KEF, VUE PRISE DE LA DIRECTION DE NEBEUR. (Cliché Olivier.)]
[Illustration : VII — CONTRASTE DE L’ÉOCÈNE INFÉRIEUR DU KEF BERDA (BORD OUEST DU HAODH) ET DU SÉNONIEN SOUS-JACENT. (Cliché Olivier.)
Planche C]
Au midi du Sra-Ouargha et du Mellala les deux cuvettes agricoles synclinales du Ferchane et du Meida-Djeradou sont encadrées par des lignes anticlinales sénoniennes calcaires et forestières : Djebel- Soudane-Guiboub (977 et 1.098m), Ras-El-Djebel (1.102m), Djebel-Ouargha (912m). Ce dernier, sur le flanc Sud-Est du Ferchane représente la suite du Lejbel, de même que sur le flanc Nord-Ouest, le Djebel-Dollia (1.014m) continue le chaînon du Ouasta-Bou-Osbane. Le Ferchane résulte d’une série de vallonnements dont les grès numidiens occupent les parties supérieures (Koudiat-Er-Raha), tandis que dans les fonds arrivent au jour les marnes sénoniennes. Quant au Djeradou-Meida, plutôt qu’une table proprement dite[124], il rappelle la Guessaa des Beni-Rezg. C’est une écuelle effilée, inclinée vers le Sud-Ouest, où l’Aïn-Djeradou remplace l’Aïn-Seghira. Dans ces sraouate comme dans ceux de Dougga ou d’El-Alia, les grès numidiens donnent des terres rougeâtres un peu sableuses dont la couleur tranche avec la teinte du sol dès que celui-ci provient de la décomposition des marnes noires. D’une façon générale, la constitution géologique des sraouate du Nord du Haut-Tell en allant des profondeurs vers la surface est celle que montre la fig. 1 relative au Djebel-Meida, sauf qu’ici les grès numidiens ont été érodés. Au Djeradou, ce sont les bancs à lumachelles de l’éocène moyen qui font défaut ou du moins n’existent que sur une très faible épaisseur comme c’est d’ailleurs le cas au Goraa et à Dougga.
Telle est la bordure du Haut-Tell vers la Medjerda. Elle abonde en sraouate et en belles forêts. Par ses grès numidiens, par ses quelques chênes-lièges, par les chênes-zens qui, chez les Ouargha, décorent çà et là certains oueds où rode à l’occasion la panthère, par l’allure de ses phosphates, verdâtres grenus et pauvres au Djebel-Meida, elle est la transition avec le pays de Béja et la Kroumirie.
A l’Ouest, ses principaux aspects se retrouvent tous en Algérie dans le pays des Hanencha. Au Nord, vers la Medjerda, une zone forestière équivaut à celle du Sra-Ouargha, tandis que le centre et le midi évoquent le Djeradou et le Ferchane. Mais ici, les diverses petites régions agricoles se fondent en une seule. Entre deux lignes anticlinales sénoniennes, calcaires et boisées, dirigées Sud-Ouest-Nord- Est, et qui sont au Nord le chapelet Djebel-Ouled-Soltane-Rahmouna-Bou- Rezine et, au Sud, la chaîne Djebel-Boustarine-Bou-Akkous-Choucha, s’évase, en effet, un vaste synclinal éocène dont la terre est très favorable aux céréales. Ce serait bien là de la Friguia si le mot était de mise dans la colonie voisine. Sur la lisière Sud de ce synclinal le bordj d’El-Guettar (865m) et plus à l’Ouest Dréa-gare correspondent à Sakiet-Sidi-Yousef et jalonnent la ligne de démarcation entre le pays fertile de la rive droite de la Medjerda et la zone infiniment moins bonne que traverse le moyen Mellègue.
Cette dernière est la moitié occidentale de la région centrale déprimée du Haut-Tell. Elle ne se range pas en Friguia, contrairement à ce qui est le cas de la fraction orientale que draine l’Oued-Tessa et dont nous allons parler tout d’abord.