IV
LA RÉGION DES PLAINES DE LA FRIGUIA
Cette nouvelle région réalise d’une manière parfaite la disposition en damier si caractéristique de l’architecture du Haut-Tell. Plaines alluviales et montagnes s’y entremêlent en effet, les unes plates et jaunes, les autres bombées au-dessus des précédentes et assombries de verdure. Celles-ci sont déterminées par de petits anticlinaux ou par des dômes, celles-là par des ondulations synclinales ou des cuvettes plus ou moins élargies par l’érosion. Presque toutes ces alvéoles possèdent une véritable individualité.
1o Montagnes et boisements. — Les montagnes sont pourtant modestes (au maximum 887m au Maïza), mais leur isolement leur confère une importance relative. Quelques-unes sont d’ailleurs géologiquement homogènes (Djebel-Maïza, Bou-Sléah, El-Bidi-Charrat). Le relief éparpillé de cette zone médiane du Haut-Tell reproduit certains traits orographiques du Tell Inférieur. Pour qui va en wagon de Tunis à Bermajna, les vraies montagnes demeurent à l’arrière plan jusqu’au Fedj-Et-Tamer. Ni tunnels, ni défilés proprement dits. Le changement de région n’est accusé sur le parcours de la voie ferrée que par la végétation, grâce à la forêt de pins de Gafour.
Montagnes ou collines ont quasi uniformément un manteau arbustif ou bien forestier. Pas de sraouate, bien que la montagne d’Ebba, avec ses quelques champs, soit parfois qualifiée de Sra-Ebba. Eocène comme elle, la Guessaa des Beni-Rezg[125] est un grand plat ovale incliné au Sud- Ouest. Sur son prolongement, la demi-auge éocène du Djebel-Haodh a eu sa chair interne enlevée et remplacée par des alluvions au niveau de la plaine avoisinante. Dômes ou chaînons sont agrémentés de quelques belles sources, salées au Lorbeus et au Ouiba du Bou-Kahil, mais magnifiques, claires et pures à l’anticlinal arasé d’Aïn-Beïda (à l’Ouest de la Guessaa) et ailleurs encore.
Aux montagnes ou collines s’assimilent pratiquement pour l’homme beaucoup d’étendues basses remplies de brousse ou de forêt. Sont dans ce cas les vallées de l’Oued-Es-Souani, de l’Oued-El-Maidher et l’éventail dont les ravins issus du Djebel-Massouge vers le Nord forment les baguettes. Ces boisements vont rejoindre les forêts du Gafour et du Maïza. Dans ce vaste quadrilatère, il y a çà et là quelques carrés cultivables comme le Mahibs[126] (fond de l’Oued-Djama). La principale clairière est la Tellet-El-Mellita au Nord de laquelle la forêt se referme pour pousser une pointe séparatrice entre Krib et Rhorfa. Parmi ces terrains forestiers, on peut mettre aussi le Khalled qui gît à l’Ouest de Testour, juste au septentrion du Krib. La partie aval est sénonienne, fort resserrée et entièrement envahie par la brousse. En face de Téboursouk, le Khalled offre une belle plaine alluviale. Les colons vont attaquer ses fourrés de lentisques, ancien bauge de lions ou repaire de brigands et agrandir de cette façon la zone agricole du Krib laquelle est le début d’une série de cuvettes alluviales libres.
2o Les plaines à céréales. — Ce que nous avons dit de la plaine à propos des types de régions naturelles trouve ici son application la plus forte. Nous sommes devant un réseau de cuvettes tectoniques communiquant entre elles par des passages qui établissent des liaisons fluviales ou économiques faciles. Perpendiculairement à la direction des chaînons, citons les routes ou pistes du Kef au massif de Mactar, du Kef au Ksour et d’Aïn-Beïda au Sers. Mais les plus célèbres épousent l’orientation même des plaines. Telles sont les trois belles voies de l’époque romaine : route de Carthage à Sicca Veneria par le Krib, le Kalakh et le Bahra ; route de Carthage à Théveste par Bordj-Messaoudi, l’Oued-Es-Souani, les plaines de Lorbeus et de Zouarine ; route du Krib à Zouarine par Assuras. Parmi ces plaines, quelques-unes paraissent plus propres à l’élevage qu’aux céréales ou réciproquement. Certaines ont des récoltes plus assurées que d’autres. En général, les vastes plaines ont à cet égard plus de fixité que les petites. Car, des alvéoles peu développées comme le Kalakh, la plaine de Lorbeus ou le Haodh, sont en quelque sorte cachées dans le relief qui les prive souvent de condensations pluviales.
En bas des sraouate de Téboursouk, le Krib ne fait avec le Khalled qu’une seule découpure quaternaire dans le relief, mais ici les alluvions sont de bonnes terres noires libres de brousse. Le Krib est un des meilleurs cantons à céréales du Haut-Tell. Immédiatement voisin des sraouate et arrosé par des oueds qui en descendent, il possède une grande valeur agricole. Entre le Djebel-Rhezouane et le Bou-Kahil, le couloir de Bordj-Messaoudi mène du Krib au Kalakh que désigne le nom d’une herbe, la ferula communis. Cette plaine, en forme de tête de vipère, ressemble fort à la plaine de Testour avec ses artères fluviales se coupant en croix. L’Oued-Tessa y reçoit l’Oued-Souani et l’Oued-El- Kedim, ce dernier débouchant d’une véritable gorge extrêmement pittoresque avec son eau courante, ses oliviers sauvages, ses trembles et ses jardins. Le Khanguet-El-Kedim, qui se termine sur El-Bahra au Pont Romain, a une grosse importance stratégique. De là on est maître en effet, non seulement de la route Kef-Téboursouk, mais encore de la route Souk-El-Arba-Nebeur-Aïn-Beïda. Lors de l’insurrection de 1864, c’est là que fut assailli et tué le caïd El Djebira Ferhat, et en 1881, cet endroit fut une des principales positions des dissidents. D’El-Bahra, on entre dans la plaine du Kef. Plus vaste et moins nettement limitée que les précédentes, elle est au Sud un peu sableuse à cause du voisinage du Djebel-Zafrane. Dans l’ensemble elle fait preuve d’une tenue convenable.
Si du Krib nous nous dirigeons maintenant vers le Sud, nous arrivons à la Rhorfa en traversant simplement un rideau d’arbres et d’arbustes qui réunit la forêt du Mellita et du Djebel-El-Akhouate à la brousse du Bou- Kehil. Dans la Rhorfa, cuiller dont l’Oued-Tessa serait le manche, les indigènes distinguent une Rhorfa du Nord (Dahria ou Joufia) et une Rhorfa du Sud (Gueblia). Celle-ci est très tuffeuse, l’autre montre des glèbes meilleures et plus profondes. Néanmoins, la Rhorfa ne vaut pas le Krib. Elle est, malgré le Djebel-Maïza, en relations aisées avec le Sers grâce à l’Oued-Tessa qui s’ouvre au chemin de fer.
Le Sers comprend d’excellentes terres agricoles, notamment au midi, vers la Hamadat des Ouled-Ayar, parce que là se déverse le trop plein des oueds du massif de Mactar. D’une manière générale, dans toutes ces alvéoles, la portion qui procure les rendements les plus constants est celle qui est voisine des massifs les plus considérables, car d’un côté elle participe à leur climat plus pluvieux, et de l’autre elle profite de l’épandage de leurs rivières. Le Sers est jugé par les gens de la Friguia comme peut-être moins favorable aux céréales qu’Abida ou Zouarine. Je ne sais s’il y pleut moins ou s’il faut attribuer la chose à une quantité plus faible d’éléments phosphatés dans le sol. En tout cas, le Sers, en partie marécageux, est très apprécié pour ses pâturages. L’élevage du cheval et des bovins y fleurit.
Entre le Sers et la plaine du Kef, celle de Lorbeus s’est logée dans le synclinal éocène dont les deux extrémités sont la Guessaa des Beni-Rezg et le Haodh. Très sableuse à l’Ouest, où l’oued axial porte le nom d’Oued-Rmel, elle est remblayée en aval par du quaternaire où l’armoise abonde : sa valeur céréalière un peu précaire n’explique pas le développement d’une ville comme l’antique Lares, dont l’existence est due au passage de la voie de Carthage à Théveste à laquelle a succédé une piste très fréquentée encore de nos jours.
Sur le prolongement de la plaine de Lorbeus, celle d’Abida s’épanche en dehors du synclinal précité, au Nord-Ouest jusqu’à Sidi-Bou-Guerch et au Sud-Est jusqu’au Djebel-Ebba. Abida est une belle étendue de terres rougeâtres où les indigènes sèment surtout du blé[127]. Au Sud-Ouest d’Abida on accède sans aucun effort au cul de sac du Haodh[128] moins souvent visité par les pluies.
Sur le flanc d’Abida, la grande plaine de Zouarine est une large surface alluviale plate qui se prête fort bien aux céréales. Les oueds qui s’y perdent et dont quelques-uns sont nés du Sra-Ouartane ou de la Hamadat des Ouled-Ayar y entretiennent une humidité des plus appréciables. Le trop plein de l’eau sort sous le nom d’Oued-Tessa. Mais il en demeure beaucoup dans le sol à faible profondeur (puits des Touaba 1m 50, puits de Sidi-Asker 6m).
Au Sud-Ouest, Zouarine a comme appendice la conque de Meskhia qui vante encore quelques terrains utilisables. Mais au delà de ce dernier lambeau de Friguia, le Fedj-Et-Tamer, large col crétacé infertile avec du romarin sur les mamelons, de l’armoise, du sparte, quelque alfa, pas un arbre et presque pas de cultures, marque la fin des bons pays.
Compartiment ultime du réseau des plaines friguiennes situé juste à la limite de la non-Friguia, Zouarine a une importance unique dans le Haut- Tell. Relié aux pays du Sud par deux grandes routes, celle du Fedj-Et- Tamer-Bermajna et celle du Ksour-Rohia-Sbiba qui se touchent à Ebba, ce canton est la première bonne plaine à céréales que l’on rencontre en quittant les Hamama, les Fréchich et les Majeur. L’endroit est donc tout spécialement favorable pour abriter le siège d’échanges fructueux entre Friguia et régions du Sud. En outre, pour qui vient de la Steppe, Zouarine est le début de ces pays de médiocre relief et de vastes plaines facilement intercommunicantes qui, par la zone centrale déprimée du Haut-Tell et le Tell Inférieur, mènent jusqu’à Tunis. Zouarine fonctionne aussi par conséquent comme un carrefour d’où s’orientent vers la capitale productions et gens de la non-Friguia et de la Steppe occidentale.
3o La trouée du Ksour et le plateau Ouartane. — Sur la lisière méridionale de Zouarine et du Sers se dresse un rempart montagneux qu’une vallée banale divise tectoniquement et orographiquement en Hamadat des Ouled-Ayar à l’Est et en plateau Ouartane à l’Ouest. Ce sillon s’élargit progressivement du Ksour vers Rohia en une plaine alluviale dite Djouf des Louata ou encore Djouf de Dougga d’après le nom moderne de l’antique Thugga Terebinthina. Ce Djouf est considéré comme partie intégrante de la Friguia au même titre que les reliefs entre lesquels il se glisse. Il descend avec l’Oued-Sguiffa, son artère axiale, de 800 à 650m, et dès lors on est dans la plaine de Rohia qui participe des conditions climatiques du Skarna-Berbérou au pied duquel elle s’étend. C’est une façon de Steppe avec çà et là des pâturages en terrains salés où s’attardent les caravanes de chameaux qui arrivent du Sud. Mais les eaux telliennes de l’Oued Sguiffa permettent d’y irriguer quelques centaines d’hectares et continuent vraiment le Tell jusque-là. La plaine de Rohia cesse à Sbiba où les quelques maisons de l’héritière déchue de Sufes somnolent auprès d’un croisement de routes de premier ordre. En face, dans la direction de Kairouan, la vallée de l’Oued-El- Hathob est, en effet, amplement sculptée entre le massif de Mactar et le Mrhila, tandis qu’au couloir Djouf-Rohia s’ajoute presque bout à bout jusqu’à Sbeitla un autre couloir entièrement steppique qui s’insinue entre le Mrila et la chaîne de Byzacène.
Réunis, les deux tronçons ont du Ksour à Sbeitla une longueur de 80 kilom. et, comme nous avons déjà eu l’occasion de le signaler, ils constituent un des traits les plus remarquables de toute cette région. Ce corridor, qui scinde la chaîne de Byzacène de la chaîne de Zeugitane et qui écarte les monts de Thala et des Ouartane du massif de Mactar, crée par bonheur du Sud au Nord, au milieu de la région la plus compliquée et la plus difficile de la Régence, la plus rapide et la plus commode des voies de communication. Dans l’espèce de dédale de plaines et de chaînons qui caractérise l’Ouest tunisien, cette coupure si nette maîtrise la circulation et canalise le mouvement des voyageurs et des marchandises entre Tozeur, Gafsa et le Kef. C’est « la route des dattes ». Comme le Foum-el-Kharrouba, ce chemin était jadis battu par la mahalla beylicale ; la piste du Ksour à Sbeitla revêt encore dans le pays le nom de Trik-Soultani « route impériale ». Aujourd’hui, deux voies ferrées en effleurent les extrémités. Sbeitla est une gare de la ligne d’Aïn-Moularès à Sousse et tout près du Ksour la ligne de Tunis à Kalaat-Djerda et Kalaat-Senane possède une station à Ebba.
Ce hiatus demeure une des pièces les plus notables de la charpente orographique de la Tunisie centrale et n’a d’autre équivalent dans la Régence que le Foum-El-Kharrouba précité ou le couloir de Grombalia qui tous deux ouvrent Tunis aux gens et au climat de la Steppe centrale et du Sahel.
A l’occident de cette trouée, le plateau Ouartane, isolé dans tous les sens comme le massif de Mactar, est analogue à un vaste fer à cheval posé sur le sol obliquement avec son débouché au Sud-Est vers Rohia. Ce canton est d’ailleurs sous tous les rapports un des mieux individualisés du Haut-Tell. Sa demi-couronne d’éocène inférieur et de sénonien atteint 1.071m au Djebel-Hafera à l’Est et 1.112m au Djebel-Gouraia à l’Ouest. Elle est due à deux lignes anticlinales orientées Sud-Est-Nord-Ouest, direction dans laquelle elles se soudent après avoir enserré une auge synclinale d’éocène moyen et de quaternaire, lequel va rejoindre au Sud- Est le Djouf-Rohia. Dans la partie inférieure à 850m, il s’appelle Jeffara, c’est-à-dire « plaine », « dépression ». Au Nord tout le pays est un sra, le Sra-Ouartane.
Le Sra présente des surfaces rocheuses et des étendues cultivées. Les premières sont surtout fournies par les calcaires du fer à cheval. Elles donnent des sfaias plates et glissantes (Sfaiet-Ayed, Kef-es-Sfaia, etc.). Marnes de l’éocène moyen (Djouas de Sidi-Salem et de Sidi-Nasser, etc.) ou sra quaternaire (entre le Djebel-Rouis et l’Argoub-Mta-Guelt), toute la zone médiane du plateau entre 850 et 950m est une région à céréales très fertile : sources ou puits sont fréquents et la propriété est très morcelée comme sur le plateau de Mactar. Quant à la Jeffara, c’est encore du tell, mais déjà les jachères s’y verdissent d’armoises et, tandis que le sra vante beaucoup de bordjs en pierre, il n’y en a pas dans la Jeffara. Plus chaude que le Sra, la Jeffara est un peu pour les Ouartane une sorte de Sud. Sur les flancs orientaux du Koudiat-Chaïr pullulent des cactus, rendez-vous automnal des diverses fractions des Ouartane. Longtemps d’ailleurs pour ceux-ci la Jeffara a été une contrée étrangère qui appartenait aux Tarhout des Majeur lesquels y ont encore bien des leurs et s’y emploient au moment de la moisson.
En face de la Jeffara, le Sra était et reste le vrai pays des Ouartane, celui dont ils tirent leur prospérité et dont les esplanades rocheuses surveillant les plaines voisines leur ont permis de s’éterniser sur ce coin de Friguia. Sur tout le pourtour, des émissions d’eau accompagnent le contact des marnes et des calcaires. Ce sont à l’Est les aiouns qui alimentent le Ksour et à l’Ouest celles d’où naît l’Oued-Médéina au pied des ruines d’Althiburus. Dans l’antiquité, Althiburus fleurit, car le Fedj-Et-Tamer que commande Henchir-Médéina était utilisé par la route de Carthage à Théveste. Mais dans les temps modernes, c’est la ligne Gafsa-Kef qui importe surtout dans ces parages. Aussi, sont-ce Zouarine, le Ksour ou Ebba qui accueillent le marché de la région alors qu’Althiburus n’a pas encore surgi de ses décombres.