‹ La région du Haut Tell en Tunisie (le Kef, Téboursouk, Mactar, Thala)Chapitre 15 sur 62 · CHAPITRE QUATRIÈME - I

CHAPITRE QUATRIÈME - I

=Vue générale du Haut-Tell : la partie située hors de la Friguia=

LE SUD DU MASSIF DE MACTAR

Ceux des Ouled-Ayar-Guebala qui ne vivent pas sur le plateau de Mactar habitent l’anticlinal dissymétrique du Skarna-Berbérou, érodé dans sa portion médiane par l’Oued-Massenna, et divisé ainsi en Skarna à l’Ouest et Berbérou à l’Est. Le Skarna septentrional s’offre comme un rempart massif de 1.300m qu’encadrent deux pics, le Djebel-Chouchan (1.216m) et le Ras-Gzaai (1.322m) et qui, par le Kef-Er-Raï, surplombe de 200 mètres la plaine de Rohia. Le Djebel-Skarna méridional est moins élevé (800m). Entre les deux, un sentier mène de Bordj-Debbiche à Fondouk-Debbiche (Rohia). La vallée de l’Oued-Massenna abrite la forêt du Skarna, composée presque exclusivement de pins d’Alep, privée de sous-bois et assez clairsemée. La falaise orientale forme le Djebel-Djeldjel (1.023m) qui aboutit à l’arête du Djebel-bel-Habbas. Tout ce pays est pauvre ; les céréales y viennent mal. Les sources manquent. Cette différence avec les mêmes terrains de la Hamadat des Ouled-Ayar ou du plateau de Mactar s’explique par le climat. La montagne ne présente qu’un front mince aux vents du Nord-Ouest et très peu s’y résolvent en pluie.

Le Djebel-Berbérou (1.226m) est une sorte d’immense témoin laissé par l’érosion qui a tout déblayé alentour. Il possède sur trois côtés des falaises de grès dans les paliers desquelles poussent des cactus. Le front Nord, au contraire, est sénonien et c’est par là que la forêt du Skarna va, par une bande étroite, rejoindre celle de la Kessera. Le sommet est un sra pourvu de trois petites sources auxquelles s’approvisionnent les gens du plateau de Berbérou (800m). Ce dernier est moins propre à la culture et les deux armoises y abondent comme chez les Fréchich. La partie au Nord de l’Oued Souhihine est occupée par les Zlass ; le Berbérou inférieur participe déjà plus aux conditions climatiques de la Steppe qu’à celles du Nord du massif de Mactar.

Le Hababsa, peuplé par la tribu du même nom, a pour épine dorsale le Djebel-Sidi-bel-Habbas qui est sénonien et comprend, au Nord de celui-ci d’assez vastes étendues d’éocène moyen, suite de celles du plateau du Berbérou. Le Berbérou-Hababsa a ainsi au Sud comme au Nord une façade sénonienne et, ici aussi, apparaît une forêt. Sous la falaise qui termine au midi le Djebel-bel-Habbas, l’érosion a créé une série de petites plaines où pullule le qtaf. Elles regardent l’Oued-El-Hathob qui coule vers 450m parmi des cailloutis et des dépôts pliocènes broussailleux. Cette vallée, excentrique par rapport au massif de Mactar, est aux mains non des Ouled-Ayar, mais des Majeur qui relient par là leurs terres de l’Est du Mrhila avec Sbiba. Au Nord, le Berbérou- Hababsa a une chute moins forte sur l’Oued-Bahloul, tête de l’Oued- Merguellil, au delà duquel commence la forêt de la Kessera.

Celle-ci est une région crétacée, d’une altitude moyenne de 850m, au centre de laquelle se dresse, comme une citadelle, une Hamadat nummulitique de 1.000m et plus. Sur le crétacé se développe une belle forêt de pins qui n’escalade ni la Hamadat en question ni la chaîne d’El-Guériat, mais submerge le Bellota et touche d’une part la forêt du Serdj et de l’autre les peuplements de la corne extrême de la Hamadat des Ouled-Aoun. Vers le Djebel-Bellota, comme le nom l’indique, foisonnent les chênes-verts. Cette forêt est sèche et déserte.

Tout autre est la Hamadat. Si une brousse de chênes en tapisse la majeure partie, une cuvette ou Garaat que prolonge jusqu’à l’abrupt Sud (voir carte no 7) une vallée d’éocène moyen, procure ainsi que cette dernière des terres excellentes. La Garaat joue un rôle analogue à celui des lacs du plateau central de la Morée. Il y a là tout un système hydraulique sur lequel nous aurons à revenir. Au pied Nord de la Hamadat s’est bâtie la décherat de Bou-Abdella. Au Sud, au débouché de la vallée de la Garaat, un groupe de cinq sources explique l’existence de l’agglomération de la Kessera qui restera longtemps la plus considérable de tout le massif de Mactar. La Kessera étage vers 1.025m ses 150 maisons entremêlées de jardins et abritant 1.500 habitants. En dessous verdoie une olivette de 15.000 arbres.

Vers le Sud et l’Est, la forêt de la Kessera est bordée par les calcaires éocènes d’El-Gueriat, plaqués contre le sénonien de ladite forêt comme un mur rigide de soutènement destiné à l’empêcher de s’écrouler dans la plaine des Kaoub. Cette chaîne reproduit quelques-uns des phénomènes constatés dans la Hamadat de la Kessera. De petites sources y ont donné les hameaux d’El-Gueriat (200 hab.), Beni-Abdallah (120 hab.), Mansoura (400 hab.), El-Oubiria (100 hab.). C’est ce que les indigènes dénomment parfois, non sans hyperbole, El-Blidate (Les Villettes). A El-Gueriat, la source née dans le lit de l’oued, en avant de la barrière nummulitique, arrose 850 oliviers. A Mansoura, les 4.000 oliviers plantés au milieu de l’oued local ne fructifient que lorsque se hasarde jusque là le flot des sources de la Hamadat. Ainsi se justifie la dépendance administrative de ces hameaux qui obéissent à la Kessera. D’un accès peu commode, les Blidate sont en marge de la route de Mactar à Kairouan qui franchit la chaîne au moyen de multiples lacets au Fedj- El-Ansel, tandis que le télégraphe a profité de la passe dite Drij-Er- Rhozlane (Gradins des Gazelles).

Tel s’offre à nous dans sa diversité ce massif de Mactar qui érige au cœur de la Tunisie ses formes amples et puissantes. Placé sur la limite méridionale du Tell au contact de la Steppe, il est à peu près à égale distance de l’Algérie et de la mer orientale, du littoral Nord et des Chotts. C’est donc vraiment le massif central de la Régence. Ce pays de montagnes, de sraouate et de forêts est un nœud hydrographique dont Pellissier[131] avait jadis saisi toute l’importance. L’Oued-Aïn-Dougga et l’Oued-Bahloul sont la tête des oueds El-Hathob et Merguellil qui se jettent dans le lac Kelbia. L’Oued-Ousafa est la section supérieure de l’Oued-Siliana, principal affluent de la Medjerda après le Mellègue. Malgré ces directions contraires adoptées par les eaux et si contrastants qu’ils soient entre eux, tous les compartiments de ce massif sont pourtant étroitement cimentés. Les belles terres de labour de la dépression centrale sont l’aimant qui attire et retient en un bloc les autres alvéoles. Ouled-Ayar-Dahara et Ouled-Aoun, descendus de leurs Hamadats respectives, Ouled-Ayar-Guebala ou gens de la Kessera et du Skarna-Berbérou, se partagent par tranches l’exploitation des étendues de sra du Djouf de Mided, du plateau de Mactar ou de la vallée de l’Ousafa. Mactar est donc bien au centre d’une unité géographique.

La liaison entre les cases disparates du massif est renforcée par l’isolement dans lequel se trouve leur groupe par rapport à ce qui l’environne. Avant que l’administration française y ait engagé la route du Kef à Kairouan, celle-ci obliquait plus à l’Est à partir du Sers, et gagnait le Foum-Zelga par le Massouge et la plaine de Siliana. Pareillement, la route du Kef à Gafsa longe pendant 60 kilom. les pentes occidentales du massif. Aussi, ce nombril de la Régence, comme l’appellent les indigènes, est-il un des districts tunisiens qui reçoivent le moins de visiteurs. Les armées qui se sont disputé la possession de ces régions ont le plus souvent évité ce pôle répulsif et, comme pour le massif central de France, se sont livré bataille à ses pieds. Poitiers et Châlons ont ici comme pendants Zama[132] et Mems[133]. Par deux fois, c’est en vue du massif de Mactar que s’est décidé l’avenir de la Tunisie.

[Illustration : VIII — LA CHAÎNE DES KALAATS (PARTIE OCCIDENTALE) : DU KEF BDIRI A L’OUEST A LA KALAAT EL-HARAT A L’EST (HAMADAT DES OULED- AYAR). (Cliché Monchicourt.)

Planche D]

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