II
LA RÉGION DU MOYEN MELLÈGUE
Revenons maintenant à la zone centrale déprimée du Haut-Tell. Contrairement à la portion orientale friguienne, drainée par l’Oued- Tessa, la portion occidentale sillonnée par le réseau du Mellègue n’est pas aussi apte à favoriser la vie humaine et ce n’est qu’au midi de cette bande que le relèvement du relief vers Thala et Tébessa provoque le retour de certains aspects de la Friguia. Ceux-ci s’y accomodent d’éléments nouveaux, apparus dans la région du moyen Mellègue (araar, alfa), et qui vont persister jusqu’à la limite de la Steppe. D’autre part, si le moyen Mellègue ouvre des voies aisées aux communications, la structure en damier s’y atténue ; notamment, tout l’angle Nord-Ouest n’est qu’une seule et même hériat piquée de dômes aptiens.
1o Les pays du Mellègue. — Orographiquement, la plaine du Kef se continue à l’Ouest par la plaine d’El-Oglat qu’une allée quaternaire réunit au Mellègue. Mais la fréquence du jujubier et des cactus révèlent que l’on a quitté la Friguia. El-Oglat est dominée au Sud par le Guern- El-Lefaia (951m) qui doit quelque allure à ses bancs de calcaire nummulitique. Il est vêtu d’une brousse où abonde l’arbre par excellence de la région du moyen Mellègue, l’araar. A part la plaine précitée, ce canton est inculte. Son avenir ne saurait être que minier.
Plus intéressant est le pays proche de l’Algérie. Si nous tournons le dos au massif Ouargha, rapidement, de 800m nous tombons à 600, puis à 400. Devant nous s’étale la Hériat, argileuse, plate et basse qu’interrompent par endroits des protubérances calcaires. En même temps, s’offrent d’autres formations végétales, tandis que s’affaiblissent les capacités agricoles. Immédiatement au Sud du Djebel-Bou-Osbane, le faciès général est le même qu’autour de Sakiet, mais déjà le diss tend à céder la place à l’alfa dans le sous-bois et le sparte et l’armoise se mêlent aux pièces d’orge ou de blé. Les plantes qui règnent dans la Steppe commencent donc à se montrer en quantité appréciable et il en résulte des combinaisons que nous retrouverons sur la lisière de la chaîne de Byzacène. Décidément, nous ne sommes plus en Friguia. Et d’ailleurs, quelques kilomètres plus loin, la forêt évacue les reliefs où ne se voit plus que l’alfa, suivie en dessous par le sparte, et elle se réfugie en bordure des oueds. Ce type de pays s’arrête à peu près au Djebel-Lejbel et au Djebel-Ksikis. Mais, au delà, la forêt-galerie se vérifie le long du Mellègue, de l’Oued-Melah, du Slata, etc., tandis que la hériat se développe dans toute son ampleur sur les marnes crétacées.
Le mot « hériat » désigne en Tunisie des étendues argileuses souvent un peu salées où ne jaunissent des moissons que lorsque les précipitations ont été extrêmement copieuses ; glissant sur ces surfaces, l’eau du ciel les lave plus qu’elle ne les féconde et elle enlève l’humus plus qu’elle ne concourt à sa constitution. Un sol pareil sèche vite et se crevasse profondément. L’armoise et quelques salsolacées peuplent les portions concaves des ondulations, le sparte presque aussi répandu s’attache aux déclivités.
La hériat est vide d’habitants, les hommes n’y venant que pour semer ou moissonner et se logeant au pied des reliefs environnants ou dans les parties forestières. Pas de sources, pas de ruines romaines, peu de maisons, guère de cactus, ce végétal ne rencontrant pas là le sol sableux qu’il affectionne. Cependant, établissements fixes et opuntias, les uns s’accompagnant des autres, sont en voie d’accroissement. Depuis quelques années autour d’un marché est né le village de Tajérouine.
L’uniformité de la hériat est brisée sur plusieurs points par des plates-formes pliocènes ou bien par des reliefs calcaires. Des unes on aperçoit quelques exemplaires dans les parages où confluent le Mellègue et l’Oued-Sarrath. Le plus vaste de ces témoins de grès et cailloutis est la Gara-Souda où est juché le bordj de la Douane. Citons aussi la Garat-Ed-Diab et en pleine Felta la Garat-Mahdi. En remontant le Mellègue on observe en Algérie deux autres gour. Quant aux reliefs crétacés calcaires, à part le Mzarrigue, les plus grands (Lejbel, Slata, Harraba, etc.) appartiennent à ces dômes aptiens, à la fois robustes et élancés, dont la région est le principal rendez-vous en Tunisie. Hérissés de romarin et d’alfa qu’ombragent des genévriers épars ou même des pins, ils caractérisent cette partie du pays au moins autant que la hériat. Ces montagnes hardies s’opposent comme aspect et comme utilité aux bancs éocènes quasi horizontaux de la Kalaat-Senane. En face des phosphates de cette dernière destinés à fertiliser la terre, les dômes aptiens offrent à l’industrie leur fer ou leur plomb.
Au delà du Méridef et de l’Harraba, à l’Ouest de l’Oued-Sarrath et du massif de la Kalaat-Senane, on a affaire à une plaine alluviale qui contraste à bien des égards avec la hériat. Fidh-Ez-Zaouch au Nord du Mellègue, Felta et Tajmout au Sud, tels sont les noms des divers secteurs de cet ensemble que la qualité argilo-sableuse du sol, l’absence d’arbres et l’importance des jujubiers et des salsolacées rapprochent beaucoup du pays qui gît autour du Mrhila ou chez les Ouled- Asker des Fréchich. Et c’est, en effet, une véritable Steppe. Tajmout et Felta réunis sont la plaine des Ouled-Bou-Rhanem qui s’étend au midi jusqu’au Bou-Jaber. Le Tajmout dit aussi Bahira, est une « plaine » mollement étalée entre 500 et 650 mètres, verte d’armoises et piquée de jujubiers. Elle meurt en Algérie à la falaise du Djebel-Def et est sillonnée par trois affluents du Mellègue qui sont l’Oued-Horhihir dans la colonie voisine et, en Tunisie, l’Oued-El-Alleg et l’Oudei-El- Ma[134]. Au-dessous de 500 mètres commence la Felta qui va jusqu’au Mellègue et que ces trois oueds fécondent. Terre basse qu’inondent les rivières, la Felta voit des particules salines affleurer à sa surface, ce qui amène la présence d’une flore halophyte. Le qtaf se présente en superbes touffes très serrées ayant jusqu’à un mètre de hauteur, peuplement dont je n’ai pas rencontré le pareil dans la Steppe. La Felta fait songer aux plaines arrosées des environs de Kairouan et, par exemple, à El-Alem, si riche en qtaf. Il n’y manque même pas des cultures de maïs et vers l’embouchure de l’Oued-Horhihir un épais rideau de tamarins. Ce qui achève la similitude avec la Steppe, c’est l’existence de vastes réservoirs romains pour emmagasiner des eaux de source (majen d’Aïn-Fortnate) ou de crue (citernes d’Henchir- Zaghouane)[135]. Ces ouvrages, dont on ne trouve pas les pareils en Friguia, sauf dans les villes, ont un autre exemplaire dans la plaine de Bermajna au pied du Zrissa. Ils témoignent d’une moindre richesse aqueuse.
A 30 ou 40 kilom. plus à l’Ouest, en pleine Algérie, nous constatons du Nord au Sud des modifications analogues. Au massif Ouargha correspond, avons-nous dit, le pays montagneux entre la Medjerda au Nord, El-Guettar et Dréa au Sud. Jusqu’à cette dernière gare, le train venu de Souk-Ahras suit un ruisseau qui serpente entre des frènes, des ormeaux et des chênes-zens, tandis que les croupes voisines sont couvertes de pins et de chênes-verts avec le sous-bois habituel en Friguia. Vers Dréa-gare, la forêt s’éclaircit. A Mdaourouch, il n’y a plus de boisements, plus d’eau courante dans les thalwegs ; mais les mamelonnements sont encore parés de diss et les ondulations larges montrent de belles terres propres aux cultures. Après Mdaourouch, la locomotive franchit une crête dénudée, et dès lors elle entre dans l’aire de drainage du Mellègue. Le pays change. Bientôt, le diss s’efface sur les coteaux devant le sparte et l’alfa. Dans les fonds les céréales sont rares ; blanchâtre ou rougeâtre, la terre se peuple d’armoise et même de qtaf. On est dans la hériat et les dômes aptiens grandissent à l’horizon. On les touche à Clairfontaine où des pins et des araars envahissent le Djebel-Mkirriga et le Djebel-Guelb-El-Mellègue avec un sous-bois d’alfa, de romarin et de sparte. Hériat à armoise et mamelonnements à sparte et alfa continuent jusque dans la plaine de Tébessa, fort comparable à celle des Ouled-Bou-Rhanem par la présence de qtaf et par la possibilité d’irriguer un certain nombre d’hectares. Ainsi, en Algérie comme en Tunisie, la dégradation du pays s’effectue d’une manière identique, et progressivement, l’on passe du Tell le plus franc à une sorte de Steppe.
2o La région de l’Oued-Sarrath. — Tandis qu’au Nord du Fedj-Et-Tamer, Zouarine et le Sers sont quasi entièrement utilisés, au Sud les cultures n’occupent qu’un morceau infime de Bermajna[136], assimilable en cela au Tajmout. Le contraste saute aux yeux et une remarque analogue s’impose à qui vient du plateau Ouartane. Le bourrelet occidental de celui-ci est, en effet, un sra jusque vers la cote 900. Mais ensuite la région consiste en une série d’étages infertiles décroissant d’Est en Ouest et entamés par des oueds dont les ravinements mettent à nu des marnes grises (Oued-El-Azreg, Kef-El-Azreg, Oued-Ez-Zerga). Sur la limite de ce pays et de la plaine alluviale de Bermajna, le double Zrissa au Nord et le Bel-Hannech au Sud se regardent à une douzaine de kilomètres de distance. L’abrupt méridional du second, dû à une faille, frappe l’esprit par sa muraille presque droite de 500 mètres de haut. Zrissa et Bel-Hannech sont nus et sans arbres.
Bermajna est avec le Djouf-Rohia et le couloir de Tébessa une de ces plaines si précieuses dans le Haut-Tell pour les communications entre Nord et Sud. Comme la deuxième, elle est sillonnée par une voie ferrée et, comme ses deux émules, elle a son axe tracé par un cours d’eau qui est ici l’Oued-Sarrath, rivière pérenne qui fut, au XVIIIe siècle, frontière entre Tunis et Alger et qui sert encore aujourd’hui de borne ethnique et administrative, par exemple au Sud entre les Zerhalma et les Fouad, et au Nord entre les Ouled-Bou-Rhanem et ces mêmes Zerhalma. Peut-être ce partage de la plaine a-t-il aidé à en voiler l’unité et à en cacher le nom qui n’a figuré jusqu’ici sur aucune carte ni dans aucun auteur.
Comme la plaine voisine de Tajmout, Bermajna est une espèce de steppe. On n’y jouit d’une bonne récolte que tous les trois ou quatre ans et l’herbe qui y règne despotiquement, le harmel, est une de celles qu’on est accoutumé de rencontrer dans les terres médiocres. Ni alfa, ni sparte, ni qtaf, ce qui la distingue des hériats du moyen Mellègue. Le harmel cesse avec les contreforts des monts environnants. Au Sud, il s’arrête aux Djerdas et ne pénètre pas dans la plaine d’El-Menchia, du Tell des Fréchich, où il est remplacé par le chiha et le tgoufet. La queue de Bermajna vers le Sud-Est n’est pas loin de la Jeffara et du Djouf-Rohia avec lesquels elle se raccorde aisément par le hiatus qui baille entre l’arc des Ouartane au Nord et les monts des Majeur au Sud.
Dans la colonie sœur, la plaine de Tébessa quoique surtout vêtue d’armoise blanche et de qtaf, est à d’autres points de vue absolument comparable à Bermajna, ne fut-ce que par sa forme en L.
3o Le massif de Kalaat-Senane. — Au Sud-Ouest, Bermajna est bornée par une suite de collines sénoniennes rocheuses à qui leur dénudation a valu le nom de « djerdas », c’est-à-dire de « pelées ». Deux d’entre elles, à savoir, le Sif et la Kalaat-Djerda sont coiffées d’un méplat d’éocène inférieur dont un autre lambeau, le Kef-Souitir, émerge de la plaine comme un dos de gigantesque poisson blanc. Ces trois affleurements recouvrent des gisements de phosphates appréciés grâce auxquels est né le centre de Kalaat-Djerda. Leur ligne s’avance jusqu’aux abords du massif de Kalaat-Senane.
Ce dernier est sur le flanc occidental de Bermajna une sorte de pendant du plateau Ouartane et le changement d’altitude, de composition et de valeur du sol s’y opère d’une façon presque identique. Mais ici le sénonien constitue un socle énorme sur lequel sont juchés divers fragments suessoniens dont l’un, la Kalaat-Senane, est le plus haut point du pays (1.271m) et appartient au même ensemble que le Haodh et le Dyr de Tébessa (1.474m) tenant le milieu entre eux comme situation topographique et comme altitude. Ses phosphates lui donnent une importance économique égale à celle de ce dernier. La fameuse Kalaat forme synclinal avec un autre morceau d’éocène inférieur, gratifié du titre de Rebiba mtaa el Galaa (Bru de la Kalaat), et qui, à l’expérience, s’est révélé comme ayant une utilité industrielle au moins aussi grande qu’elle. Non moins remarquables sont les phosphates cachés sous d’autres plaques nummulitiques vers Bir-el-Afou ou ailleurs.
La Kalaat-Senane et sa Rebiba ont un soubassement d’argiles marneuses sénoniennes (plus de 850m d’alt.), sra où prospèrent herbes et céréales. Au Nord et à l’Ouest, ce large bloc culmine d’une manière assez brusque sur la plaine des Ouled-Bou-Rhanem au contact de laquelle Aïn-Fortnate est encore à 727m près du bordj de la Douane. A l’Ouest et au Sud, il est cerné par un demi-cercle calcaire blanc (Djebel-Bou-Hafna 1.050m, Koudiat-el-Agab, 1.104m, Dra-el-Anek 926m) où s’est installée une véritable forêt tellienne, belle et épaisse. L’Oued-Bou-Salah coule en contrebas dans une gorge abrupte, mince virgule qui divise en deux le massif et rejette au Nord-Est le Knakiche (1.050m), le Mzita (1.059m), etc., dont les alentours immédiats sont assimilables au support herbeux de la Kalaat-Senane. Quant au cordon calcaire et forestier du Djebel- Bou-Hafna, il poursuit sa courbe régulière au Sud-Ouest par le Dra-el- Hammadi (945m), étroit pédoncule qui attache toute cette région au massif algérien du Djebel-Bou-Rebaia (1.145m) lequel fait corps au midi avec les montagnes des Fréchich.
Favorisé de récoltes presque constantes, le massif de Kalaat-Senane fonctionne en outre entre les pays ouverts de Bermajna et des Ouled-Bou- Rhanem comme un refuge naturel. Des groupements humains s’y sont fixés comme les villages de la Kalaat-Senane, de Majouba et du Djebel-Mzita. Les établissements permanents ont été facilités par la présence de sources attestant un climat relativement humide. Depuis les Ouargha, le massif de Kalaat-Senane est, en effet, le seul relief susceptible de provoquer des précipitations abondantes de Nord-Ouest. Par contrecoup, Bermajna, pour laquelle le massif fait écran ne reçoit qu’un minimum de pluie.
Cette région du moyen Mellègue et de l’Oued-Sarrath, sauf le sra de la Kalaat-Senane, est très loin de valoir la Friguia comme terroir agricole. Elle se classe en revanche en matière minière (fer, phosphates) parmi les zones les plus intéressantes de toute la Tunisie.