‹ La région du Haut Tell en Tunisie (le Kef, Téboursouk, Mactar, Thala)Chapitre 17 sur 62 · III

III

LE TELL DES FRÉCHICH ET DES MAJEUR

Avec sa hériat relativement basse et peu fertile, la région algéro- tunisienne du moyen Mellègue amorce les landes constantiniennes du plateau de Numidie. Elle serait, dans la direction du Sud, l’antichambre de la Steppe si le relief fortement relevé au Sud de Bermajna et du Tajmout n’amenait le plancher du territoire des Fréchich et des Majeur à une altitude capable de contrebalancer une situation déjà bien méridionale. Ainsi que plus à l’Ouest pour l’Aurès, le redressement du sol, après un district déprimé mal doté, a pour conséquence de meilleures possibilités pluviales, ce qui se traduit par une prolongation de la région tellienne.

Ce Tell des Fréchich et des Majeur est un massif compact qui se carre entre le couloir de Rohia-Sbiba et les plaines algériennes d’El-Ma-el- Abiod et de Brisgane. Relié par une sorte d’isthme au socle de la Kalaat-Senane, il a comme étai au Sud et au Sud-Est la chaîne de Byzacène, tandis que juste en son milieu se creusent les plaines conjuguées d’El-Afrane et de Foussana, pareilles à des vasques profondes. L’altitude générale est très grande. La plaine de Foussana qui offre le point le plus bas ne descend guère au-dessous de 700m, et parmi les montagnes, plusieurs dépassent 1.300m. Il semble que la moyenne du pays soit plutôt supérieure à la cote de Thala (973m). Ce territoire s’affirme comme le canton le plus haut de toute la Tunisie. Loin d’être une exception dans ces parages, le Djebel-Chambi, qui vante la cîme maîtresse de la Régence (1.545m), est là dans un milieu absolument harmonique.

Cette région, où le ridement du sol tunisien accuse son maximum de puissance, comprend une majorité de terrains secondaires avec, par endroits (Zelfane), des esplanades gréseuses. Au développement des premiers correspondent de remarquables peuplements forestiers. On peut même considérer que tout ce Tell est une zone montueuse boisée à peine interrompue par des clairières plus ou moins vastes où les indigènes introduisent les céréales au sein d’un tapis où dominent les armoises et surtout l’armoise champêtre. Ces espaces cultivables, logés parfois dans des cuvettes d’éocène moyen (Char, El-Oubajer), rentrent au Nord dans la classe des sraouate. Au Sud, ce sont au contraire des terres sableuses légères installées sur des grès. A cette différence au point de vue agricole s’ajoute un changement dans la couverture végétale naturelle. Au septentrion, la forêt de pins d’Alep, tout en contenant de l’alfa, renferme aussi de notables quantités de diss. Au midi, en revanche, cette plante tellienne a quasi complètement disparu. Il y a donc lieu de reconnaître ici, comme dans le massif de Mactar, deux zones distinctes : 1o une bande Nord, calcaire ou argileuse, pourvue de sraouate et de diss ; 2o une bande Sud, calcaire ou gréseuse, à capacités agricoles moindres et d’où le diss est presque absent. Cette bande s’appuie sur la chaîne de Byzacène qui a l’allure d’une véritable ligne de montagnes. La séparation entre cantons de valeur inégale se produit ainsi dans le sens des parallèles. Mais le partage du territoire entre Fréchich et Majeur s’opère selon les méridiens. Chaque tribu a par suite dans son lot des terrains de chacune des deux catégories.

1o La zone septentrionale. — La structure générale de celle-ci comporte une série de rides dont l’orientation Sud-Ouest-Nord-Est est brusquement arrêtée au-dessus de la plaine de Rohia par une manifestation du plissement transverse (voir le schéma de la carte no 3). Les premières sont çà et là piquées de dômes aptiens comme le Bou- Rommane (en Algérie) 1.545m, le Hamra ou l’Ajered, non loin duquel le Bireno cénomanien et turonien a 1.419m. Le second constitue le massif des Chaquetma où s’érigent les reliefs éocènes du Ras-Sidi-Ali-ben-Oum- Zine (1.305m)., de la Guessaa-Kebira (1.150m), du Kef-el-Louz (1.142m) et les sommets sénoniens de la Kalaat-Frarha (1.189m) et du Kef-Soltane (1.309m) au delà desquels on choit dans la plaine de Rohia par une dénivellation de 4 à 500 mètres. Pour la racheter, les oueds venus de l’arrière pays ont excavé des entailles aiguës dont la plus significative est le Garjouma, c’est-à-dire la « Gorge », véritable cañon scié par l’Oued-Sbiba. Ces passages sont peu praticables, de sorte que Sbiba reste ainsi sans relations commodes avec le district auquel elle est adossée. Elle doit son importance à sa position sur la piste Sbeitla-Ksour, juste en face de la trouée de l’Oued-El-Hathob qui mène vers Hajeb-el-Aioun et vers Kairouan. Néanmoins, la ville de Sufes ne fut pas aussi indépendante qu’on pourrait le penser à l’égard de la région montagneuse voisine. Car la vallée étroite de l’Oued-Sbiba montre la trace d’une culture arbustive intense et l’oued pérenne permettait comme aujourd’hui de créer des jardins et d’irriguer des céréales. Le nom même de la ville prouve assez qu’elle fut avant tout une fille de l’eau, Sufes dérivant du radical berbère souf qui a précisément le sens de « rivière ».

Les peuplements de pins du massif Chaquetma et de la frontière algérienne sont très beaux et autour de l’Ajered et du Bireno se développe une magnifique forêt. On pourrait donc se croire au plein cœur du Tell si sur plus d’un point la nature du sous-bois ne révélait le voisinage de la Steppe. Dans le massif Chaquetma et autour de Thala le pin d’Alep voisine avec les mêmes espèces qu’en Friguia (diss, genêt d’Espagne, etc.). Genévriers et alfa y sont rares. Mais au flanc méridional de la Kalaat-Frarha s’accroche déjà une très notable quantité d’alfa. On a alors un type de forêt se rapprochant des forêts de Gafour ou de la Kessera. La limite du diss est assez bien piquetée par Sbiba, le Ras-El-Gada, le Koudiat-Sidi-Mabrouk, le Dyr-el-Kelb et le Sif- Khaled. Au Sud de cette ligne le diss est une exception et au Nord, en revanche, on ne voit guère l’alfa que sur quelques plateaux pierreux ou sur des pentes exposées au midi. A l’Ouest de Thala et du Sif-Khaled on ne saurait établir entre le diss et l’alfa une démarcation aussi précise, car les deux herbes coexistent. Du Sif-el-Hamba à la mine de l’Ajered, le diss s’associe au chêne-vert. Plus au Sud, il diminue devant la graminée rivale ; au Djebel-Hamra et au Sif, il bat en retraite. Toutefois, au delà de cette montagne, il y en a des bouquets non négligeables, comme non loin d’Aïn-Benfalia, aux environs de Bir- Tmar ou Zit, et même auprès de l’Aïn-Midoun (voir planche E).

Si la majorité des reliefs dessine un réseau boisé qui domine en les enserrant les étendues marneuses cultivables (voir même planche), certains plateaux offrent cependant à la charrue des terres de valeur. Le Char, par exemple, et le Kouif ont, comme le Dyr du Kef ou la Guessaat des Beni-Rezg, nombre de petits champs au sein de leurs dallages pierreux. A leur pied, diverses sources expliquent le village de Thala ou facilitent, en bas des gisements de phosphate du Kouif, la vie de l’agglomération de la mine. Le soc trouve davantage à mordre dans certains cantons plus ou moins concaves. Golfe marneux d’éocène moyen entre des mamelons calcaires sénoniens, El-Oubajer est consacré aux céréales jusqu’à Bermajna vers laquelle il s’incline. C’est un sra comme le Kouif ou le Char. Au Sud d’El-Oubajer, l’anticlinal du Dyr-el-Kelb a sur ses deux flancs une série de petites plaines monoclinales. Ce sont, sur le côté septentrional, les conques d’El-Fahis et de Rmada enclavées dans la forêt, puis l’enfilade des Djouas (Djoua-Rmada, Djoua-ben- Rhadahem, Djoua-es-Smaala, Djoua-el-Mraouna). Cette mince bande ininterrompue qui rejoint les Hamad, varie entre 900 et 1.050m. Due à la décomposition des marnes sénoniennes, elle se prête aux céréales et elle ouvre dans ce pâté montagneux une piste muletière assez aisée de Thala à la Kalaat-Frarha d’où l’on descend sur Sbiba. Sur la face méridionale, la petite plaine de Frina est un dernier fragment de sra placé là en sentinelle au devant du Zelfane, rôle que jouent plus à l’Ouest de modestes clairières autour du Kef-el-Moti[137]. Quelques maisons surgissent au milieu de ces bonnes terres.

Sur la frontière s’observent aussi des sraouate. C’est au Nord-Ouest dans la forêt d’Aïn-Safsaf un réseau de vallées-clairières frangées de chêne-vert et de diss. Plus large, le Sri d’Haïdra fait la richesse des Haouafedh. Il est au midi accompagné de la plaine de Tebaga[138] encerclée de collines boisées. Ce genre de pays avec sraouate et forêts englobe plus à l’Ouest le Kouif et le Dyr des Ouled-Yahia.

Au midi de cette région, les deux vastes plaines de Tébessa, en Algérie, et d’El-Afrane, en Tunisie, vêtues d’armoise ou de qtaf, tiennent un peu le milieu entre les bons pays comme le Tebaga ou le Sri dont elles ont la constitution argileuse et une plaine sableuse comme la Foussana. Elles sont traversées dans toute leur longueur par la route de Tébessa à Kasserine qui laisse l’Algérie au défilé du Mouahed et débouche dans la plaine de Foussana par le Khanguet-Slougui, entre des mamelons où le diss pointe encore auprès du sparte et de l’armoise.

De ce qui précède, il résulte que la zone septentrionale du Tell des Fréchich et des Majeur comporte deux parties. Suivant que l’on prend comme critérium la prédominance du diss sur l’alfa ou la division en sraouate et non sraouate la limite varie légèrement. En combinant les deux éléments de différenciation on peut cependant formuler ceci : tandis que le massif Chaquetma et ce qui est au Nord du Bireno, de l’Ajered et de la plaine d’El-Afrane est en somme franchement tellien, ce caractère est déjà plus atténué dans le carré qui s’inscrit entre les deux branches aboutissant à l’Ajered.

2o La zone gréseuse méridionale. — Par delà le Djebel-Sif, le Sif- Khaled, le Koudiat-Sidi-Mabrouk et le Djebel-Sidi-Abd-El-Kader, le changement s’accentue. Seul, au Ras-el-Gada, quelque éocène moyen rappelle le Char. Mais sur le reste de la lisière ce sont des terrains gréseux qui apparaissent dans une vaste ondulation synclinale peu accusée qui ne s’arrête qu’à la chaîne de Byzacène. Cette longue bande de terres légères se découpe naturellement en trois parties : à l’Est le Zelfane, au centre la plaine de Foussana, à l’Ouest le plateau de Bou- Driès et de Bou-Chebka. Les deux premières sont dans une certaine mesure comparables au Sersou d’Algérie.

Le Zelfane est une région de grès miocènes ou pliocènes dont la chair vive perce dans les oueds ou dresse çà et là des témoins d’érosion (Skhira-Souda, Skhira-Beïda, Kef-Hajar-et-Tir). Dans l’ensemble, le Zelfane est un plateau comme les Hamad et le tgoufet y détermine des pelouses ; seulement, sur les mamelons ce n’est plus le romarin, mais l’alfa qui règne. Quant au diss, il est décidément écarté ; la présence du grès assure la victoire de l’alfa, plante de préférence silicicole. La même formation gréseuse entraînant un aspect général identique se retrouve au delà de Kasserine. Le pin était maître au Nord du Sif- Khaled. Mais au Zelfane, l’araar l’emporte avec un sous-bois d’alfa (voir planche G) ou de tgoufet, alors que le snouber se réfugie dans les oueds. Au cœur du Zelfane les araars isolés au-dessus de peuplements d’armoise champêtre donnent l’illusion d’un jardin anglais. Ailleurs, sur de grands espaces, il n’y a pas d’araars et l’alfa occupe la première place dans le tapis végétal. Au sein des vallonnements à tgoufet des pièces de céréales se glissent, menues et timides, comme c’est la règle passé la chaîne de Byzacène. Avec ses sables, ses araars, son alfa, le Zelfane a nettement la physionomie d’une Steppe. Le cactus commence (voir carte no 12) à s’y montrer en masses profondes. Dans l’Oued-d’Aïn-Khamouda abondent le rtem et le sboth. Les serpents sont fréquents. Dans la toponymie on rencontre des mots évocateurs de la Steppe ; Henchir-el-Majen, Hassiane-Zoubia, etc. ; les peuplements d’alfa libre sont déjà désignés par le nom de zemla comme dans la Steppe voisine.

Entre le Zelfane, haut de 800 à 1.000 mètres, et le plateau de Bou-Driès et de Bou-Chebka variant entre 900 et 1.150m, la Foussana oscille entre 700 et 800m. C’est une cuvette tectonique que des témoins de grès révèlent avoir été jadis remplie par le pliocène. Plutôt sableuse sur la circonférence, la Foussana s’orne à sa périphérie de nombreux cactus auprès desquels existent quelques campements permanents d’indigènes. L’argile s’affirme, au contraire, dans les parages de l’Oued-El-Hathob, non sans intrusion de sel sur quelques points. La réussite des céréales y est douteuse et les jachères durent plusieurs années. Centre de la fraction des Ouled-Naji, dont la fortune consiste principalement en chameaux, la Foussana est propre surtout à l’élevage, comme le Zelfane lui même.

A l’Ouest de la Foussana, le sol se relève en une vaste terrasse à strates quasi horizontales qui fournirait une copie du Zelfane si la couverture gréseuse plus mince ne laissait percer sur de notables espaces l’ossature sénonienne. Il en résulte un vrai manteau d’arlequin composé de deux espèces de morceaux disparates.

Ce qui est dû aux grès est quasi plat et uniforme avec des armoises, de l’alfa sur les ressauts et pas d’arbres. Les marnes et calcaires crétacés créent, en revanche, une topographie confuse que décore le pin d’Alep. Au contact des deux étages sont des points d’eau, Aïn-ben-Falia, Aïn-bou-Driès, Aïn-Midoun (voir planche E). L’enchevêtrement des deux formations produit une marqueterie de clairières unies et sableuses et de peuplements forestiers à plancher plus ou moins tourmenté qui se poursuit en Algérie. C’est l’aspect de la région d’Aïn-Safsaf avec cette différence qu’ici la forêt ne comprend à peu près exclusivement que des pins d’Alep sur de l’alfa et du romarin. Aussi, la vue pénètre-t-elle au loin sous les frondaisons hautes. Comme au Zelfane, l’alfa n’est ni très élevé, ni très touffu. Quant aux pins, ils offrent de magnifiques exemplaires (voir planche H).

Vers le Djebel-Es-Sif, les clairières ont un sol grisâtre argileux. Les marnes sous-jacentes s’y sont mêlées au sable ou l’ont remplacé. On y remarque des chardons et les céréales y viennent assez bien dans toute la zone du diss, au Nord de Bir-Tmar ou Zit (1.163m) et vers Aïn- Benfalia (1.129m). Mais, la plupart du temps, les espaces libres rappellent plutôt le Zelfane. Aux environs de Bou-Chebka, l’un d’eux porte le nom significatif de Rmila. La plus large clairière est celle de Bou-Driès. D’autres sont de modestes allées étroites (2 à 300m au plus) débouchant par moments sur des esplanades. De Bou-Chebka à Bir-El-Hofra, le pays a des allures de parc. Au milieu des boisements, ces avenues ont l’air d’avoir été aménagées pour le plaisir des yeux et l’émerveillement est à son comble lorsque au bout d’une de ces trouées se dresse la masse du Chambi. C’est là certainement un des coins les plus grandioses de toute la Tunisie. Mais l’homme en est absent : la maison forestière de Dernaia, le caravansérail et la douane de Bou-Chebka sont presque les seules habitations.

La forêt de pins d’Alep, belle et dense, affirme encore le Tell, mais le nombre infime des jeunes arbres et la végétation des clairières indiquent que la Steppe est à deux pas. De la périphérie au centre, la cuvette de Bou-Driès présente d’abord pins d’Alep sur alfa et romarin, puis alfa seule, puis armoise avec quelques rectangles cultivés. C’est ce que l’on vérifie avec plus d’ampleur au delà de la chaîne de Byzacène. Si le Zelfane et les plateaux de Bou-Driès et de Bou-Chebka participent aux inconvénients de la Steppe par leur sécheresse relative, ils ne sont pas pour cela exempts de gelées. Plus d’une fois, les cactus du Zelfane ont péri au cours d’hivers particulièrement rigoureux. Comme le Sud du massif de Mactar et comme l’Aurès, cette lisière ne convient, en somme, qu’à l’élevage et à condition que les bêtes n’y séjournent pas durant la saison hivernale.

3o La chaîne de Byzacène et ses cols. — Au midi de tout ce territoire, la chaîne de Byzacène offre, grâce au Chambi, le sommet le plus hardi de Tunisie (1.544m). D’autre part, leur épaisseur et leur surface font du Tiouacha, du Semama et du Chambi, des blocs difficiles d’accès qui ne le cèdent en rien comme volume à ceux de la chaîne de Zeugitane. Fréchich et Majeur y trouvaient un refuge contre les colonnes beylicales. « Iharz anni ech chamakh el metqias ech Chambi oulla Djebel-Semama. » « Je suis gardé par le haut et sourcilleux Chambi ou par le Djebel- Semama », dit un proverbe local[139]. Malgré cela, les divers tronçons de la chaîne de Byzacène manquent d’une physionomie frappante pour l’œil. Le Tiouacha et le Semama ont une allure écrasée. Supérieur au Serdj de 200m, le Chambi ne le dépasse pas en altitude relative. Plus à l’Ouest, les Djebel-Dernaia, Tamesmida, Bou-Gafer, ne constituent qu’un cordon de médiocre envergure et assez mince. Le Dernaia n’a que 50m de plus que le plateau de Bou-Chebka. En Algérie, le Bou-Djellel, malgré ses 1.464m, ne domine que de 300m les plaines sous-jacentes. La chaîne n’est majestueuse que lorsqu’on la considère de la Steppe.

Elle se distingue cependant des plateaux gréseux du Nord. Son pli contraste avec leurs strates quasi horizontales ; aux grès et aux sables de celles-ci elle oppose ses marnes et ses calcaires sénoniens. Dans la zone haute, ces derniers sont coiffés du type de forêt voisin (pins d’Alep sur alfa). Sur les pentes, les arbres disparaissent (Semama, Chambi) ou se clairsèment (Dernaia) et laissent la place à la zemla. Comme cultures, l’on note à peine une ou deux tellas au Chambi et, sur le Semama, une belle pièce de terrain qui évoque le petit sra du Berbérou. Les sources sont peu fréquentes et faibles, ce qui met la chaîne de Byzacène bien en dessous de la chaîne de Zeugitane. Le climat moins pluvieux est la cause de cette différence. Il en résulte l’absence de villages. Cependant, Kasserine, l’ancienne Cillium, quoique située à 8 ou 10 kilomètres du Chambi, en dépend en réalité au point de vue hydrologique. Ce sont les précipitations reçues par cette montagne qui filtrent au jour dans la coupure de l’Oued-Ed-Derb[140].

La chaîne de Byzacène n’a pas ses chaînons franchement soudés l’un à l’autre. Il y a même en réalité deux alignements 1o celui qui comprend, en Algérie, les Djebel-Dremine et Bou-Gafer et, en Tunisie, les Djebel- Tamesmida, Dernaia, Chambi et Semama ; 2o au Nord-Est, le Djebel- Tiouacha-Douleb et, au Nord-Ouest, le Djebel-Bou-Djellel parallèles à la série précédente, mais la débordant aux deux extrémités. Entre le Tiouacha-Douleb et le Semama, la vallée synclinale de l’Oued-Sfisifa est semblable au Zelfane par ses grès, sa végétation et par la présence d’un hassi. Ce boyau, qui revêt en amont le nom de Djoua-Debaba, mène du couloir Sbiba-Sbeitla au Zelfane par un chemin plus aisé que les sentiers qui grimpent à travers le massif Chaquetma. Sont, au contraire, perpendiculaires à la direction des alignements et résultent soit de failles, soit d’abaissements de l’axe de la chaîne, le Khanguet-Bou- Laaba, le col de Dernaia et la plaine de Brisgane.

Entre le Semama et le Chambi, la faille du Khanguet-Bou-Laaba, orientée Nord-Ouest-Sud-Est, se continue au midi et coupe pareillement la chaîne de Fériana à l’Est du Nouba-Selloum, entraînant avec elle jusque là l’Oued-El-Hathob. Le Khanguet-Bou-Laaba est un des traits distinctifs de la charpente de ce pays et son importance est comparable à celle du Foum-Zelga. Au cœur du pays Fréchich, il ouvre une voie de communication de premier ordre par où arrivent sur la Steppe les vents parfois humides du Nord-Ouest ainsi que les marchandises du Tell occidental. Si Cillium s’explique par les sources et la zone d’irrigation de l’Oued- Ed-Derb, sa position à l’issue méridionale du col dont il s’agit n’a pas peu contribué à sa prospérité. Les zmalas des Fréchich se tenaient la plupart du temps aux abords du Khanguet. A l’Est les Ouled-Ali, à l’Ouest les Ouled-Ouezzez se rencontrent sur la route Tébessa-Kasserine, au milieu du col, tandis que les Ouled-Naji s’avancent des plaines d’El- Afrane et de Foussana jusqu’à la bouche Nord.

[Illustration : IX — LE TELL DES FRÉCHICH — LE PAYS AU NORD DE L’AÏN MIDOUN. (Cliché Monchicourt.)

Planche E]

A Tébessa aboutit aussi une autre piste qui, de Fériana, s’élève sans effort sur le plateau de Bou-Chebka, grâce au fléchissement que subit vers Dernaia l’axe de la chaîne de Byzacène. Par la région d’Aïn-Taga, cette voie se dirige sur Tébessa en franchissant l’anticlinal Bou- Rommane-Zbissa, au col de Beccaria. Après 1881, on plaça à Bou-Chebka une douane et un caravansérail. Plus à l’Ouest, et en dehors du Haut- Tell tunisien, un troisième chemin venu de Gafsa réunit Fériana à Tébessa par le couloir de Brisgane, le passage d’El-Ma-El-Abiod et le col de Tenoukhla.

Telles sont à l’Ouest du couloir Ksour-Rohia-Sbiba les grandes artères installées dans des brèches ou des défaillances de la chaîne de Byzacène. Se glissant toutes plus ou moins du Nord-Ouest au Sud-Est, elles forment une sorte d’éventail dont les branches divergent à partir de Tébessa. D’un accès aisé par le Nord, cette ville est, à première vue, séparée du midi et du levant par un arc montagneux depuis le Djebel-Osmor jusqu’à l’Ajered. Mais ce quart de cercle se laisse entamer par des cols échelonnés dont profitent les routes de Kasserine et de Fériana-Gafsa. Si l’on se rappelle qu’une voie de communication naturelle rejoint Tébessa à Haïdra, on comprendra pourquoi la ville algérienne a, jusqu’à ces dernières années, joué à l’égard de tout cet Ouest tunisien le rôle d’une métropole, étant donné d’ailleurs que Thala, comme Mactar, est à l’écart des grandes routes du pays.

La description ci-dessus, en même temps qu’elle a précisé les éléments de l’architecture de la région, nous a mis en contact avec les multiples individualités qui la composent et nous a fait toucher du doigt les contrastes entre Friguia et non Friguia, comme ceux entre djebel, sra, forêt et plaine. En Friguia comme en non Friguia, l’éparpillement des quatre genres d’alvéoles susdits fait du Haut-Tell un véritable damier, non seulement en tant que relief et nature du sol, mais encore au point de vue végétal et agricole (voir notre carte hors texte). Toutefois, les quatre catégories précitées présentent des nuances selon qu’on les examine dans l’un ou l’autre des deux grands compartiments du Haut-Tell. En effet, les sraouate demandent en non Friguia une altitude plus considérable. Les plaines y penchent vers la Steppe. La forêt y voit croître du Nord au Sud l’influence de l’alfa au détriment du diss. Dans les espaces découverts, le harmel et les deux armoises foisonnent, alors qu’en Friguia leur rang est plus modeste, etc. Médiocrement favorable à l’agriculture, la non Friguia est, en revanche, infiniment plus riche en mines que la Friguia.

Les différences de capacité agricole entre les deux moitiés du Haut-Tell nous ont incité à introduire des notions concernant le climat ou la végétation. Le moment est venu de reprendre ces renseignements en y joignant la description des phénomènes de même ordre.

· · ·

[Note 131 : Op. cit., p. 5.]

[Note 132 : L’emplacement exact de Zama-Regia et de la bataille de ce nom sont encore inconnus. Pour élucider le problème, presque chaque année, les textes ont à supporter des combats acharnés dans lesquels, civils ou militaires, les auteurs éprouvent régulièrement le sort d’Hannibal. Les deux dernières études parues sur ce sujet ont été analysées par A. MERLIN : Où s’est livrée la bataille de Zama ? (Journal des Savants, 1912, p. 504 et suiv.). Dans l’état actuel de nos connaissances, toute dissertation est oiseuse. Il convient de se persuader que, pour le moment, la question de Zama est du ressort des terrassiers : seul peut la résoudre un coup de pioche heureux donné au bon endroit, et par exemple à Seba-Biar, dans le Sers, à l’entrée du Massouge. Quant au Naraggara ou Narcara de Tite-Live (Margaron de Polybe) où Scipion était campé avant la bataille, ne serait-ce pas là le nom de Mactari légèrement estropié ?]

[Note 133 : Le Mems où Zoheir vainquit Koçeila en 688 paraît le même que le Mamma byzantin, forteresse que DIEHL : L’Afrique Byzantine, p. 67 note 5, p. 235-236, et carte de la Tunisie centrale, place vers Henchir-Kouki, dans la vallée de l’Oued-El-Hathob du Nord.]

[Note 134 : Oudei-El-Ma signifie « le petit oued où il y a de l’eau ».]

[Note 135 : Voir sur ces trois réservoirs lieutt HILAIRE : Etude sur l’installation hydraulique rom. d’Aïn-Zrissa. (Enquête sur les installations hydrauliques rom. en Tunisie, t. I, Tunis, 1897-1901, p. 73-80), et Note sur deux installations hydrauliques rom. du Saltus Massipianus. (Ibid., p. 81-86.)]

[Note 136 : Au Moyen-Age, on écrit Mermajna (EDRISI, Op. cit., p. 137 et 139, etc.)]

[Note 137 : Certains noms de ces plaines-clairières indiquent une position en contrebas. Fahis est le diminutif de fahs. Frina a le sens de petite fosse. Rmada (autour de Sidi-Bou-Tbina) rappelle la couleur gris cendrée de la terre. Smaala et Mraouna sont des fractions de tribu et Ben-Rhadahem nous remémore que le chef de l’insurrection de 1864 avait là sa résidence.]

[Note 138 : Non nommée sur la carte au 1/100.000e, elle s’étend autour de Sidi-Bou-Beker jusqu’au Sud de Haïdra.]

[Note 139 : L’orthographe arabe est « Chânbi » et « Semmama ».]

[Note 140 : Voir notre étude sur la Steppe tunisienne chez les Fréchich et les Majeur, p. 33 du tirage à part.]

Page 1