‹ La région du Haut Tell en Tunisie (le Kef, Téboursouk, Mactar, Thala)Chapitre 18 sur 62 · CHAPITRE CINQUIÈME - I

CHAPITRE CINQUIÈME - I

=Variabilité du Climat=

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INDICATIONS CLIMATIQUES GÉNÉRALES

La situation climatique de la Régence est en gros la suivante : alors que l’Algérie touche la Méditerranée au Nord, mais est enveloppée par le continent africain sur ses autres côtés, les deux ailes de la Berbérie, Maroc et Tunisie, jouissent sur la mer d’une double exposition. La Tunisie s’offre ainsi comme une terre relativement élevée dont la pluviosité et la température résulteront non seulement, comme dans la colonie voisine, de l’antagonisme existant entre la Méditerranée occidentale, source d’humidité et de froid, et le Sahara, fournisseur de sécheresse et de chaleur, mais dépendront en outre de l’action en somme propice exercée par la Méditerranée orientale. Le climat tunisien est fait des manifestations combinées de ces trois foyers.

1o Les vents. — En hiver, le vent de Nord-Ouest domine dans le Tell et sur la partie septentrionale de la Steppe, tandis qu’il partage l’hégémonie avec le vent de Nord-Est dans la Steppe méridionale. Au printemps, le Nord-Est l’emporte décidément dans cette zone et commence à menacer à l’orée du Tell la prépondérance du vent de Nord-Ouest qui est mise en péril en été dans le Tell même par les vents orientaux. En automne, le Nord-Ouest conquiert à nouveau le Tell pendant que les trois directions Est (Nord-Est, Est et Sud-Est) continuent à régner sur la Steppe. Indications générales qui peuvent se trouver en défaut, mais qui affirment néanmoins d’une manière opportune la victoire de l’influence des deux nappes d’eau méditerranéennes[141] sur les effluves du Sahara. Mais ces derniers savent s’exprimer à l’occasion avec une intensité particulière.

En Tunisie, le grand vent de la pluie est, nous l’avons dit, celui du Nord-Ouest. Ce vent jette en automne ou en hiver des précipitations sur toute la Régence. Et lui seul est capable d’un pareil exploit. Mais le plus souvent l’humidité dont il est imbu n’est pas assez considérable pour dépasser soit le Haut-Tell, soit simplement la Friguia. Alors, après une première zone (Kroumirie), aspergée tout entière, on a une deuxième zone (Haut-Tell ou bien seulement Nord du Haut-Tell) où ne reçoivent de pluie que les pays élevés ; enfin, dans une troisième zone (Steppe ou bien encore Haut-Tell méridional et Steppe), le Nord-Ouest n’est plus qu’un djebeli ou vent sec. Quant aux vents d’Est, ils n’aboutissent jamais à arroser uniformément toute la Tunisie, voire toute la Steppe et le Haut-Tell. Le chergui (vent de Nord-Est) pénètre pourtant jusqu’à la frontière algérienne par les couloirs Sud-Ouest- Nord-Est orientés suivant l’axe des plissements principaux du Haut- Tell[142]. Les autres vents, au contraire, frappent d’aplomb contre les lignes de montagnes, ce qui les oblige à grimper. La température s’abaisse du fait de l’ascension et de l’entrée dans une atmosphère plus fraîche et quand le refroidissment des vapeurs est à point la pluie tombe. Mais voici que le vent ayant franchi l’obstacle glisse sur les pentes opposées. Le phénomène inverse se produit. Un réchauffement du courant aérien a lieu soit par l’action de la descente, soit par le contact de l’air sous-jacent et les précipitations s’atténuent ou cessent, et ainsi de suite.

Donc, à moins d’une ondée globale de Nord-Ouest, chose non commune, il pleuvra sur la section de montagne que le vent humide affrontera d’abord. Observons que l’effet utile commence un peu avant la chaîne ou le massif en jeu. De la sorte, n’est pas négligée la partie de plaine qui précède immédiatement le relief montagneux attaqué. Par exemple, une nuée de Nord-Ouest éclatant sur le massif Ouargha respectera presque le Kef ou la zone des plaines centrales. Elle baignera, en revanche, le Sud-Est du Sers, la Hamadat des Ouled-Ayar et le plateau de Mactar, alors que la Kessera demeurera quasi indemne. Pareillement, le guebli se déchargera sur la plaine du Marouf et sur la Hamadat de la Kessera et se montrera avare pour le reste du massif de Mactar, tandis que le Kef sera plus favorisé. En novembre 1900, alors qu’un orage d’Est n’était représenté au pluviomètre de Mactar que par 6mm ½, à la Kessera la garaat était remplie, la cascade fusait du plateau et le flux bouillonnant de l’Aïn-Soultane inondait absolument le village.

Les indigènes ajoutent que le Nord-Ouest s’adresse plus spécialement aux montagnes, alors que le guebli prodiguant ses pluies aussi bien aux plaines qu’aux reliefs élevés serait le vrai fournisseur d’eau de beaucoup de régions basses du Haut-Tell. La chose n’a d’ailleurs rien que de naturel. Venu de régions froides, le Nord-Ouest trouve souvent dans les plaines des couches d’air à une température supérieure à la sienne, ce qui ne permet pas sa condensation. Le guebli, au contraire, fils de districts plus voisins du Sahara et qui s’avance vers des régions de plus en plus fraîches, a davantage de chances de rencontrer en plaine une atmosphère moins chaude que lui et apte, par conséquent, à provoquer les précipitations. Les indigènes professent en outre que les averses tièdes du guebli sont meilleures pour la végétation que les froides chutes d’eau du Nord-Ouest. On dit au Kef :

Ech chergui selhane : le Nord est utile ;

El guebli metslou : le Sud-Est idem ;

Er rharbi tahane : l’Ouest est un cornard ;

Ed dahari kifou : le Nord idem.

Rharbi ou dahari (Ouest, Nord-Ouest ou Nord), guebli (Sud-Est, Est), chergui (Nord-Est), voilà en somme, par ordre d’importance décroissante, les trois directions pluvieuses du Haut-Tell. A ne considérer que la quantité d’eau déversée, le Nord-Ouest est probablement supérieur. Il est, par excellence, le vent pluvieux de la Friguia. A l’orée de la Steppe, au Sud de Thala et vers la Kessera, le guebli domine. Vents du Nord et vents d’Est ont leurs cantons préférés et selon que tel ou tel règnera dans telle ou telle saison, ce sera telle ou telle partie du territoire qui sera le plus arrosée. Mais sur l’aire de prédilection de l’un des deux groupes de vents, c’est grâce au concours du groupe adverse, si faible soit-il, qu’est atteint un nombre de millimètres suffisant pour les récoltes. Avec uniquement le Nord-Ouest ou uniquement le guebli, seuls quelques sraouate pourraient se tirer d’affaire. Les deux faisceaux de courants aériens se complètent donc. Situé presque à égale distance des deux bassins de la Méditerranée, le Haut-Tell voit ainsi se mêler en lui d’une façon plus intime peut-être que partout ailleurs en Tunisie les influences marines de l’un et de l’autre.

2o Répartition générale des pluies. — Le vent de Nord-Ouest étant le principal dispensateur d’humidité, c’est le Nord-Ouest de la Tunisie qui jouit du maximum de précipitations. De la Kroumirie, la dose diminue de l’Ouest à l’Est et du Nord au Sud par une série de bandes quasi concentriques[143] :

Kroumirie : 12 à 1.600mm (plus de 120 jours de pluie).

Est du Tell Septentrional : 500 à 750mm (une centaine de jours).

Haut-Tell (Friguia) : 400 à 700mm (80 jours de pluie).

Haut-Tell (non Friguia) : 300 à 450mm (60 jours de pluie).

Tell Inférieur : 350 à 450mm (60 jours de pluie).

Steppe et Sahel du Nord : 250 à 400mm (50 jours de pluie).

Steppe et Sahel du Sud : 100 à 250mm (40 jours de pluie).

Désert : 50 à 100mm (20 à 30 jours de pluie).

Le Haut-Tell a dans cet ensemble un rôle très honorable. Conformément à la loi énoncée tout à l’heure, la zone la plus proche de la Kroumirie est la mieux pourvue : Le Kef et Thibar accusent une proportion théorique de 550mm contre 500 à Téboursouk, 450 à Mactar et 375 à Thala. Le Kef et Téboursouk nous apprennent autour de quels chiffres oscillent les pluies sur la bande montagneuse du Nord du Haut-Tell. Mactar représente à peu près la partie friguienne de la bande du Sud (Ouartane, Massouge, Hamadat des Ouled-Aoun, les deux Robas, etc.). Thala, dont les données sont malheureusement trop fragmentaires, nous documente sur les sraouate de la non Friguia (Kessera, Haut-Berbérou, massif Chaquetma, Kalaat-Senane, région d’Haïdra, etc.). Mais nous manquons d’indications précises pour le ruban méridional du Tell des Fréchich et des Majeur (Zelfane, etc.). Quant aux plaines, si l’on en juge par les renseignements assez récents fournis par Lorbeus et Ebba-Ksour, les plaines de la Friguia accueillent en général 400mm ou davantage, chiffre qui tombe à 300 pour les plaines de la non Friguia. Sauf exception, la partie friguienne du Haut-Tell et les sraouate de l’autre zone enregistrent donc à peu près toujours le chiffre annuel de 400mm que l’expérience a reconnu comme quasi nécessaire pour les céréales (voir carte no 5 qui condense en un tout les résultats des observations météorologiques, les dires des indigènes et nos propres constatations en matière de végétation et de récoltes). En revanche, une notable portion du Haut-Tell n’atteint pas 400mm. Ce n’est plus de la Friguia, mais c’est encore du Tell pourtant, car le chiffre précité ne saurait être regardé comme absolument déterminatif. L’existence des grands boisements de la Kessera ou de Bou-Chebka est un phénomène nettement tellien qu’il est indispensable d’envisager au moins autant que le total brut des pluies.

[Illustration : Carte 5. — ESSAI DE CARTE DE LA DISTRIBUTION DES PLUIES DANS LE HAUT-TELL]

D’ailleurs, ce total n’est pas tout et sa distribution dans l’année est au moins aussi importante. Les pluies de Mactar, de 1898 à 1912, attestent une grande variété à ce sujet. (Voir tableau ci-joint.)

TABLEAU DES PLUIES TOMBÉES A MACTAR

(1898-1912)

+--------------+-----+-----+-----+-----+-----+-----+-----+ | MOIS |1898-|1899-|1900-|1901-|1902-|1903-|1904-| | |1899 |1900 |1901 |1902 |1903 |1904 |1905 | +--------------+-----+-----+-----+-----+-----+-----+-----+ | | mm | mm | mm | mm | mm | mm | mm | | | | | | | | | | |Octobre | 39 | 19 | 19 | 15 | 21 | 9 | 21 | | | | | | | | | | |Novembre | 5 | 96 | 61 | 23 | 39 | 47 | 13 | | | | | | | | | | |Décembre | 53 | 16 | 16 | 10 | 70 | 100 | 61 | | | | | | | | | | |Janvier | 28 | 91 | 116 |=21= | 60 |=118=| 31 | | | | | | | | | | |Février | 55 | =4= | 24 | 36 | 17 | 20 | 25 | | | | | | | | | | |Mars | 63 | 23 | 26 | 21 | 36 | 49 | 11 | | | | | | | | | | |Avril |=13= | 47 | 35 | 26 | 18 | 15 | 41 | | | | | | | | | | |Mai | 51 | 42 |=79= | 15 | 4 | 32 | 68 | | | | | | | | | | |Juin | 19 | 55 | =0= | 38 | 77 | 64 | 17 | | | | | | | | | | |Juillet | 10 | 21 | 13 | 12 | =0= | 4 | 33 | | | | | | | | | | |Août |=55= | 14 | 27 | 4 | =0= | 10 | 43 | | | | | | | | | | |Septembre | 27 | 30 | 27 | 18 | 39 | 39 |=14= | | +-----+-----+-----+-----+-----+-----+-----+ | TOTAL | 418 | 458 | 443 |=239=| 381 | 507 | 378 | | +-----+-----+-----+-----+-----+-----+-----+ |Jours de pluie| 71 | 75 | 59 |=46= | 59 | 66 | 59 | +--------------+-----+-----+-----+-----+-----+-----+-----+ | Autres Stations, par années, en millimètres | +--------------+-----+-----+-----+-----+-----+-----+-----+ |Thibar | 441 | 465 | 438 | 414 | 431 | 577 | 376 | | | | | | | | | | |Le Kef | | 644 |=804=|=496=| 533 | 616 | 545 | | | | | | | | | | |Teboursouk | | | 575 |=350=| 483 | 500 | 414 | | | | | | | | | | |Gafour | | | | | | | | | | | | | | | | | |Djebel-Mansour| | | | | | | | | | | | | | | | | |Djouggar | | | | | | |=323=| | | | | | | | | | |Sodga | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | |Thala | | 376 | 431 | 272 | 356 | 511 | 209 | +--------------+-----+-----+-----+-----+-----+-----+-----+

[Suite]

+--------------+-----+-----+-----+-----+-----+-----+-----+ | MOIS |1905-|1906-|1907-|1908-|1909-|1910-|1911-| | |1906 |1907 |1908 |1909 |1910 |1911 |1912 | +--------------+-----+-----+-----+-----+-----+-----+-----+ | | mm | mm | mm | mm | mm | mm | mm | | | | | | | | | | |Octobre | 31 | 40 | 24 | 31 |=44= | =0= | 41 | | | | | | | | | | |Novembre | =3= | 12 | 29 | 58 | 25 | 16 |=116=| | | | | | | | | | |Décembre | 119 | 62 | =2= |=202=| 6 | 185 | 37 | | | | | | | | | | |Janvier | 55 | 63 | 44 | 63 | 44 | 82 | 28 | | | | | | | | | | |Février | 46 |=70= | 20 | 36 | 56 | 43 | =4= | | | | | | | | | | |Mars | 14 | 19 |=176=| 88 | 63 | 73 |=10= | | | | | | | | | | |Avril | 86 | 70 | 39 | 90 | 38 |=116=| 21 | | | | | | | | | | |Mai | 40 | 10 | =1= | 24 | 14 | 29 | 14 | | | | | | | | | | |Juin |=100=| 11 | 17 | 39 | 10 | 16 | 25 | | | | | | | | | | |Juillet | 28 | 6 | 1 | =0= | 2 |=49= | 0 | | | | | | | | | | |Août | 42 | =0= | 4 | =0= | 24 | 6 | 14 | | | | | | | | | | |Septembre | 35 | 50 | 30 | 30 | 18 | 53 |=138=| | +-----+-----+-----+-----+-----+-----+-----+ | TOTAL | 599 | 403 | 387 | 661 | 344 |=668=| 448 | | +-----+-----+-----+-----+-----+-----+-----+ |Jours de pluie| 76 | 59 | 69 |=80= | 48 | 79 | 63 | +--------------+-----+-----+-----+-----+-----+-----+-----+ | Autres Stations, par années, en millimètres | +--------------+-----+-----+-----+-----+-----+-----+-----+ |Thibar | 652 |=795=| 592 | 775 | 579 | 681 | 592 | | | | | | | | | | |Le Kef | 593 | Observations | | 592 | 510 | | | |très incomplètes | | | | | | | | | | | | | |Teboursouk |=719=| 497 | 354 | 609 | 606 | 597 | 503 | | | | | | | | | | |Gafour | | Observations | | 500 | | | | |très incomplètes | | | | | | | | | | | | | |Djebel-Mansour| | 520 | 491 | | 430 | 725 | 634 | | | | | | | | | | |Djouggar | | 387 | 382 | 493 | 395 |=759=| 598 | | | | | | | | | | |Sodga | | 529 |=408=| 660 | 342 |=736=| 553 | | | | | |(onze|(onze| | | | | | | |mois)|mois)| | | | | | | | | | | | |Thala | 396 | | | 383 | 324 |=896=| 492 | | | | | | |(onze| | | | | | | | |mois)| | | +--------------+-----+-----+-----+-----+-----+-----+-----+

Souvent on divise au point de vue du climat la zone méditerranéenne en deux. Au Nord du 40° de latitude, on admet des saisons de pluie aux équinoxes avec un hiver et un été secs, la saison d’automne étant plus mouillée que l’autre. On ajoute que parfois ces deux saisons pluvieuses se confondent en une seule. Au Sud du 40°, on proclame simplement une saison humide en hiver et une saison sèche en été. Classification trop rigoureuse et à laquelle ne se plie pas entièrement le climat de la Tunisie, contrée située entre le 33° et le 37°. Dans la Régence, il pleut évidemment surtout d’octobre à mai, tandis que de juin à septembre, la terre ne reçoit guère d’eau du ciel ; mais d’une part la saison pluvieuse englobe aussi le printemps et compte deux fois plus de mois que la saison sèche, et, en second lieu, la saison pluvieuse ainsi définie n’est pas une et se laisse le plus souvent entamer vers le milieu de son cours par une petite saison sèche. Aussi, peut-on écrire justement qu’en Tunisie il y a une première saison pluvieuse en automne- hiver autorisant les semailles, puis, après une interruption qui se balance autour du mois de février, une seconde saison pluvieuse au printemps assure les récoltes. Elle est moins abondante que l’autre. Enfin, l’été constitue l’époque sèche. Ces propositions expriment assez bien la règle théorique qui préside à la répartition des pluies dans l’année sur le sol de la Tunisie. Mais cette loi même est plus d’une fois en défaut.

Les observations que nous possédons pour Mactar nous permettent de dégager quatre types d’années :

[Illustration : Figure 2. — PLUIE — DIVERS TYPES D’ANNÉES A MACTAR. Type A]

TYPE A. — Avec une seule période humide et une seule période sèche, ce type rentre dans la classification adoptée par les météorologues européens. Il ne se vérifie que dans les années extrêmement pluvieuses et encore pas dans toutes.

[Illustration : Figure 2. — Type B]

TYPE B. — C’est le type qui répond à la loi formulée tout à l’heure pour la Tunisie. Il n’est pas plus fréquent que le précédent.

[Illustration : Figure 2. — Type C]

TYPE C. — Dans ce troisième type, il y a de net que la phase pluvieuse de l’automne-hiver avec le déclanchement ultérieur. La phase humide du printemps est restreinte et à peine supérieure aux précipitations du début de l’été. C’est le régime le plus ordinaire dans le Haut-Tell.

[Illustration : Figure 2. — Type D]

Enfin, dans un quatrième type D, assez commun, il n’y a plus aucune règle, mais une succession désordonnée de mois humides et de mois secs.

A Mactar, les types C et D ont à leur actif les trois quarts des années.

En construisant sur ces données un type d’année théorique nous aurions ceci :

MACTAR LE KEF

mm mm

Automne { 100 } { 130 } { } { } 250 { } 330 { } { } 380 { } 500 Hiver { 150 } { 200 } } } Printemps 130 } 170 }

Eté 70 50 --- --- 450mm 550mm

Non seulement il pleut davantage au Kef, mais la répartition y est meilleure qu’à Mactar, à cause de la disproportion plus forte entre le printemps et l’été. Le type B y aura donc plus d’adeptes.

3o La température. — Si les pluies vont diminuant en Tunisie du Nord au Sud et d’Ouest en Est, la température suit une marche quasi inverse, mais avec moins de régularité dans la dégression. Après la limite du désert la zone la plus chaude est la Basse-Steppe pour laquelle les calculs effectués jusqu’ici[144] établissent théoriquement une température moyenne maximum annuelle de 27° à 28°. Puis s’offre avec une somme de chaleur à peine un peu plus faible la Haute-Steppe méridionale avec Gafsa. De là on saute aux plaines de la Medjerda (25° à 26°) sur le rang desquelles il échet sans doute de mettre les plaines du Haut-Tell. Se présentent ensuite les localités maritimes, Gabès, Djerba, Sousse et Tunis avec 24°, Sfax, Bizerte et Tabarca avec 22° ou 23°, Kelibia avec 21°. L’influence de la mer éclate donc ici d’une manière frappante. Dans le Haut-Tell enfin, le Kef assez insolé est avec 22° sur le même pied que Bizerte, tandis que les 19°,7 de Mactar placent ce village à côté d’Aïn-Draham (19°,2). Si l’on examine, au contraire, les températures moyennes minima annuelles, Mactar n’accuse que 8°,6, alors qu’Aïn-Draham a 9°,5.

En dehors de ces chiffres, ce qui distingue le Haut-Tell, c’est, d’une part, l’intensité et la durée des froids de l’hiver, et, de l’autre, la clémence relative de l’été et le peu de nocivité du sirocco. Traits par lesquels Mactar ou Thala évoquent, en effet, Aïn-Draham qui est également une station montagneuse. Des quatre principales stations du Haut-Tell, le couple Téboursouk-Kef jouit de températures plus fortes que le couple Mactar-Thala, à cause de son altitude plus basse et de son exposition au Sud. Pour bien apprécier la distribution de la température, il convient donc de faire une sorte de chassé croisé. Les températures de Mactar-Thala qui sont aussi celles du Bargou, de Bou- Chebka, de la Kalaat-Senane, se retrouvent dans l’autre bande montagneuse, au Goraa, au Dyr et sur le Sra-Ouargha. Celles de Téboursouk et du Kef se vérifient plus ou moins à Zeriba, Djama, Medeina, Kalaat-Djerda. L’expérience montre qu’à altitude et orientation égales, la zone Sud du Haut-Tell est plus chaude que l’autre.

Les bourrasques de Nord-Ouest abaissent la température de toute l’atmosphère, et lorsque le temps est clair et calme se manifeste un rayonnement local énorme susceptible d’attirer le thermomètre sous zéro dans la tranche aérienne voisine du sol. La constitution montagneuse du Haut-Tell et sa hauteur ne sont pas pour réchauffer les ondes du Nord- Ouest, tandis que l’éloignement des effluves marines favorise le second phénomène. Le Haut-Tell réunit donc les conditions voulues pour être la zone la plus froide de la Tunisie. Car la Kroumirie plus mouillée est moins sujette au rayonnement et la Steppe moins élevée et plus écartée de la Méditerranée occidentale est moins soumise aux vagues glaciales du Nord-Ouest. En Algérie, en revanche, la Steppe étant plus sèche et quasi aussi haute que la portion méridionale du Tell, c’est elle qui enregistre les minima de température les plus accentués.

Si le Haut-Tell témoigne d’un climat particulièrement rude durant l’hiver, il se défend aussi beaucoup mieux du sirocco que toute autre région de Tunisie. Soufflant du Sud-Ouest ou du Sud, ou parfois même du Sud-Est, le sirocco coïncide avec une baisse barométrique rapide, une hausse anormale de la température et une sécheresse extrême de l’air. Il est souvent suivi d’une réaction fraîche et humide par vent de Nord- Ouest amenant un type de temps exactement contraire. Peut-être pourrait- on formuler en loi que la fréquence du sirocco et son intensité vont fléchissant du Sud au Nord s’il n’y avait que des plaines entre les Chotts et la Méditerranée occidentale. Mais en grimpant sur les reliefs, le sirocco s’atténue de beaucoup pour s’exaspérer à la descente sur le versant opposé. Ainsi, des endroits situés vers le Nord ont davantage à se plaindre de ce vent que certaines localités placées au Sud. Le coup de sirocco du 12 avril 1901 qui nuisit tant au blé donna, par exemple, du midi au septentrion, à travers la Tunisie :

Vers la frontière algérienne[145] : Sur le rivage oriental :

Altitude Degrés Degrés

Tozeur, Nefta 60m 39° Tataouine 42°

Gafsa 345 36° Djerba 34°

Thala 973 30° et 31°,5 Sfax 32°

Mactar 924 29°,5 Sousse 40°

Téboursouk 465 34° Grombalia 35°

Thibar 363 35° Tunis 40°

Souk-el-Arba 143 38° Mateur 37°

Aïn-Draham 1.014 30°

Les plaines ressentent donc toute la rigueur du sirocco, tandis que les montagnes et les sraouate n’ont pas trop à le redouter. Pourtant, dans l’ensemble du pays, il est justement craint. En hiver, il diminue le froid, mais aussi le quantum des pluies et, en activant la germination, il expose les végétaux plus précoces à souffrir des gelées de mars. C’est lui qui dès cette époque jette du Désert sur la Steppe les sauterelles qu’il lance ensuite sur le Tell par bonds successifs, comme en 1891 et 1899. Visitant le Haut-Tell de deux à cinq fois en hiver- automne, il se manifeste durant quatre à dix jours au printemps et pendant trois à seize jours en été, provoquant à ce moment les maxima annuels. Ceux-ci sont d’ailleurs moindres sur le Haut-Tell que sur la Steppe ou le Tell Inférieur et ils y offrent moins d’inconvénients, la culture de la vigne y étant peu pratiquée.

Les chiffres mis en œuvre dans notre livre ont été recueillis suivant les errements officiels, c’est-à-dire sous abri et à une hauteur de 1m 50 à 2m 50. Les températures marquées dans ces conditions sont celles qu’éprouvent les grands animaux et les ramures des arbres. Mais on ne saurait se baser sur elles pour ratiociner au sujet des herbes ou des bêtes de faible taille, chèvres ou moutons. Près de la surface du sol, il fait, en effet, beaucoup plus chaud en été[146] et beaucoup plus froid en hiver qu’à deux mètres de hauteur[147]. La couche atmosphérique dans laquelle vivent les céréales subit des extrêmes infiniment plus accusés que ceux qui résultent du mode d’observation employé. L’agriculteur devra donc ne jamais oublier de corriger nos chiffres en ce qui concerne les végétaux ou le petit bétail.

En résumé, climatiquement comme orographiquement, le Haut-Tell occupe une place à part parmi le bloc des pays tunisiens. Grâce à sa position centrale, il est le carrefour où se rencontrent vents de l’Ouest et du Nord et vents orientaux. Les deux directions pluvieuses contribuent à l’alimenter en eau avec cependant prévalence de celle du Nord-Ouest. Le Haut-Tell reçoit de la sorte, bon an mal an, assez de pluie pour que soit fructueuse la culture des céréales. L’altitude qui lui vaut d’être mouillé à suffisance en fait une région à hiver froid et a été supportable. Toutefois, ce caractère n’est bien net qu’en montagne ; en plaine, les pluies sont moindres et la chaleur beaucoup plus forte. C’est là une première cause de diversité au sein même du Haut-Tell. L’antagonisme de vents opposés et différemment humides en est une autre, et le lecteur perspicace déjà se sera aperçu des variations mensuelles ou annuelles véritablement énormes que souffrent les pluies et auxquelles n’échappe pas la température.

4o Les variations. — Pour un endroit donné, vent, pluie et température se modifient d’un jour à l’autre, d’un mois au même mois de l’année suivante et d’une campagne agricole à la campagne d’après (voir le tableau de Mactar). En outre, entre localités voisines il n’y a aucune solidarité climatique ni même aucune constance dans les variations (voir la suite du même tableau). Lorsqu’en 1901[148] nous publiâmes les chiffres des précipitations enregistrées jusqu’à cette date à Mactar, nous obtinmes un maximum annuel de 775mm contre un minimum de 422mm. Nous étions alors loin de supposer que l’année 1901-1902 fournirait seulement 238mm. Non moins remarquable est la rapidité des écarts thermiques. En février 1899, par vent du Sud, on eut à Mactar, du 8 au 14, des températures très chaudes (min. + 7 ou + 8, max. + 21°). Vers la fin du mois, le vent tourne au Nord. Le 28 il neige et on compte, la nuit, 1° et à peine + 4° à deux heures de l’après-midi. Voici d’autres chiffres, au hasard :

7 heures du matin Minimum de la nuit

26 mai 1891 + 28° + 24° (sirocco)

27 mai 1891 + 12° + 8°

Maximum du jour

19 juillet 1903 41,5 24,5 S.-O. (sirocco)

20 juillet 1903 34 20,5 N.

21 juillet 1903 25 14 N.

Aucune saison n’est exempte de ces variations soudaines qui dépendent toutes d’une saute brusque du vent dominant auquel pour passer du Sud- Ouest (sirocco) au Nord-Ouest (djebeli) ou inversement, il suffit souvent d’un seul tour de cadran. Le bouleversement produit par un coup de sirocco et par la réaction froide subséquente au milieu d’une tranquille période de vents septentrionaux est bien indiqué par le tableau suivant :

MACTAR THALA +------------+-------+-------+----++-------+-------+----+ | DATES |Tempér.|Tempér.|Vent||Tempér.|Tempér.|Vent| | | max. | min. | || max. | min. | | +------------+-------+-------+----++-------+-------+----+ |6 avril 1901|22° | 8° |WNW ||22° |12° | W | | | | | || | | | |8 — — |25 |10 | » ||29 |13 | » | | | | | || | | | |9 — — |27 |12 | » ||=31,5= |18 | SW | | | | | || | | | |11 — — |28 |11,5 | SE ||31 |18 | » | | | | | || | | | |12 — — |=29,5= |13 | S ||30 | 8,5 | N | | | | | || | | | |13 — — |12 | 4 | NW ||=10= | 4,5 | » | | | | | || | | | |14 — — |=10= | =1= | » ||15 | =3= | E | +------------+-------+-------+----++-------+-------+----+

Ces variations pour une même localité se rencontrent dans toute la Tunisie. Entre endroits voisins, elles sont peu frappantes dans la Steppe basse. Au contraire, avec ses plaines encavées entre des reliefs élevés, avec sa position intermédiaire entre les deux bassins de la Méditerranée et le Sahara, le Haut-Tell présente de multiples contrastes météorologiques à brève distance. Il possède en somme une allure de pays montagneux où l’altitude et l’exposition jouent un rôle considérable. On y distingue un climat de plaines et vallées encaissées et un climat de plateaux et montagnes, un climat d’emplacements regardant au Nord-Ouest et un climat de lieux faisant face au Sud-Est. Chaque compartiment conserve à ce sujet sa physionomie propre qui ne ressemble à celle de la case limitrophe que si celle-ci appartient à la même catégorie, plaines d’un côté (grande insolation, pluviosité médiocre), sraouate de l’autre (fraîcheur relative, bonnes pluies). Mais entre une plaine et un sra contigus, pas de similitude. Dans un sra même, que de différences. Au sein du massif de Mactar, la rainure de l’Ousafa est infiniment plus chaude que ce qui l’entoure. Même observation pour la vallée inférieure de l’Oued-Ermoucha dans les sraouate de Téboursouk. Celle-ci s’orne de quelques palmiers comme l’Ousafa se décore de cactus. En revanche, certains ravins ouverts au Nord-Ouest sont plus frais que le plateau.

Quant aux pluies, le Haut-Tell jouit d’un régime composé de quelques précipitations générales fournies par les apports du Nord-Ouest lorsque ceux-ci sont très riches (quatre à cinq fois à chaque saison pluvieuse) et d’une série de pluies locales qui sont de beaucoup prépondérantes. Le plus souvent celles-ci se juxtaposent plus ou moins dans l’espace, de sorte que tout le pays est arrosé d’une façon variable. Mais, parfois, il se glisse entre elles des vides. En 1900, la citerne de la maison cantonnière de Lorbeus, curée en janvier, ne reçut plus une goutte d’eau jusqu’à la fin d’avril, alors que sur les alentours immédiats crevait plus d’un orage et que Mactar était favorisé d’environ 150mm d’eau. Ces vides sont naturellement plus fréquents et plus larges dans les années moins pluvieuses et dans la Steppe que dans le Tell. Ainsi, dans le Haut-Tell, chaque année, chaque canton a un climat dont les éléments sont toujours diversement dosés et combinés. Nous sommes donc vis-à-vis d’une instabilité énorme. Exception faite de la répartition saisonnière des pluies pour laquelle une certaine règle se dégage, cette instabilité semble être en dernière analyse la loi dominante et en même temps le seul point commun de tous les climats que l’on réunit sous le nom de climat méditerranéen.

[Illustration : X — LA CASCADE DE BOU-FATHA. (Cliché Monchicourt.)]

[Illustration : XI — LA BROUSSE A LENTISQUES EN BAS DU DJEBEL EL- AKHOUATE (Cliché X...)

Planche F]

5o Questions de méthode. — A ces climats et en particulier au tunisien, il convient d’appliquer les modes d’expression les plus propres à en illuminer l’individualité. Notamment, il faut rayer à peu près complètement du vocabulaire les mots « normal, habituel, ordinaire, moyen ». Car, si le système des moyennes né dans l’Europe occidentale et centrale rend très bien les phénomènes de ces pays de climat assez régulier, il est tout à fait incapable de donner une idée claire de la réalité des choses en Tunisie, puisque l’une des principales caractéristiques du climat de la Régence est précisément de ne pas posséder de moyennes. Par exemple, l’année sèche 1887-88, la fameuse année blanche, fut suivie d’une période très humide qu’on n’a plus revue depuis.

1887-88 1888-89 1889-90 1890-91 1891-92 1892-93

Le Kef =252=mm 655mm =910=mm 496mm 860mm 571mm

Mactar ? ? 745 730 718 461

A Mactar, les deux extrêmes connus sont 238mm en 1901-02 et les 745mm ci-dessus. La moyenne n’a plus dans ces conditions qu’une exactitude arithmétique. Elle relève du calcul et non de la géographie. Elle ne doit donc être mentionnée qu’en compagnie des extrêmes. En outre, il échet d’énoncer le quantum des années où les précipitations ont été inférieures au taux jugé suffisant pour telle ou telle culture pratiquée ou pouvant être introduite dans le pays : on notera donc que, pour Mactar, sur les quatorze dernières années, cinq n’ont pas atteint 400mm et une est restée au-dessous de 300mm. Pour le nombre de jours pluvieux, on s’attachera pour une raison pareille aux deux chiffres maximum et minimum.

En ce qui concerne la température, les moyennes journalières, mensuelles ou saisonnières, ne représentent non plus rien de satisfaisant et ici aussi ce sont les minima et les maxima qui importent. Mais il est légitime de dégager la moyenne des maxima et la moyenne des minima d’un mois, parce que dans ce cas, elle s’obtient par la fusion de chiffres qui ne sont pas très éloignés les uns des autres. En même temps, le maximum et le minimum absolus doivent être mis en lumière pour que l’on sache quelle est dans les deux sens l’amplitude de l’oscillation.

Pour l’hiver, on pourra se borner aux moyennes des minima et aux minima absolus. Pour l’été, ce sera la même chose avec les maxima. Mais, afin de bien faire toucher du doigt la réalité, il sera expédient de mettre en face l’un de l’autre l’hiver et l’été les plus accentués et les plus doux qu’on ait enregistrés.

Lorsqu’une station offre des suites d’observations incomplètes, en France, on bouche le trou en se servant des chiffres de stations voisines corrigés par le rapport moyen établi entre ces stations et la station défaillante. Etant donné les fortes variations du climat à très brève distance, ce procédé ne peut qu’être déconseillé en Tunisie où les relations dont il s’agit sont essentiellement inconstantes. La comparaison entre localités, plutôt que sur des chiffres moyens reposera sur divers modes d’appréciation en ayant soin de considérer des périodes de temps identiques pour éviter de faire jouer d’un seul côté des années spécialement pluvieuses ou sèches. Quant aux systèmes graphiques dont l’usage se justifie dans l’Europe occidentale et centrale, comme ici plaines et montagnes sont intimement mêlées, on ne saurait tracer sur une carte des lignes coupant tout le pays et limitant des zones isopluviales ou isothermiques ou bien il faudrait avoir deux cartes, l’une pour les plaines, l’autre pour les montagnes. Dans ces conditions, il est préférable de dresser la carte de la pluviosité grâce à des teintes plates appliquées sur les différents cantons. C’est ce que nous avons fait dans notre carte no 5. Très instructives seraient des cartes climatiques concernant les types d’années les plus caractéristiques avec indication de la fréquence de chacun. La carte la plus expressive serait pour les pluies, celle qui montrerait les cantons recevant toujours plus de 400mm d’eau, ceux qui ne sont gratifiés de cette dose que neuf années sur dix, huit années sur dix, etc. Pour la température, il conviendrait de dessiner à part la carte des isothermes de montagne et de plaine (carte des maxima et des minima absolus, carte des moyennes des maxima et des minima, etc.). Les bases font défaut pour confectionner actuellement des documents de cette sorte.

En somme, à une réalité complexe comme celle que nous rencontrons dans le Haut-Tell de Tunisie, il faut une traduction concrète harmonique et non susceptible d’induire en erreur les gens qui voudraient en tirer des règles de pratique. Ceux-ci ne sont d’ailleurs pas dispensés de tout effort personnel. Si le géographe cherchant à marquer les liens entre l’homme et le milieu physique peut fournir d’excellentes informations, ces dernières se maintiennent toujours un peu dans le général. Le total de pluie tombée dans l’année et la répartition des précipitations selon les saisons est évidemment une notion primordiale, mais des circonstances peuvent modifier le résultat brut perçu par les instruments. Une même quantité d’eau produit sur un champ des phénomènes inégaux selon qu’elle s’abat en trombe ou en pluie fine et selon qu’elle est suivie ou non d’un vent asséchant, djebeli ou sirocco, etc.

Des leçons d’un autre ordre sont à méditer par l’agriculteur et par l’homme d’Etat[149]. La variabilité climatique entraîne ipso facto une variabilité dans les rendements de la terre, et celle-ci, dans un pays essentiellement agricole comme la Tunisie, se répercute immédiatement sur le commerce et sur la rentrée des impôts. Après une bonne année, le colon, le négociant ou l’administrateur doivent donc toujours avoir présente à l’esprit la possibilité d’une année mauvaise. Au lieu de gaspiller leur gain en choses superflues, il sera prudent pour eux d’amortir leur capital, de payer leurs dettes et de se constituer des réserves. Il sera également opportun pour chacun de s’ingénier à multiplier ses ressources et notamment d’éviter la monoculture.

La nature humaine n’échappe pas non plus à l’influence de cette instabilité du climat. Toutes les stations du Haut-Tell présentent des écarts thermiques annuels considérables. A Mactar, la différence entre le maximum le plus fort et le minimum le plus faible n’est pas inférieure à 54° (− 10° et + 44°) ce qui est un effet du caractère continental du climat, car, sur la côte, on n’atteint pas un total pareil. Pour l’anomalie thermique, Mactar dépasse même des villes de Steppe comme Kairouan. Toutefois, l’écart observé dans une même année ne s’élève pas à plus de 50°, et il est plus facile à supporter lorsqu’il va de − 6° à + 44° que lorsqu’il s’étend de 0° à 50° ainsi qu’à Kairouan. Au surplus, les écarts thermiques annuels n’ont pas pour la vie animale toute la gravité qu’on leur attribue d’ordinaire, car entre eux une série de mois ménagent des gradations successives. Ce qui, au contraire, marque le physique et le moral de l’homme, ce sont les sautes journalières de température. Il est loisible de se demander si « la mobilité d’humeur propre aux Numides et leur esprit facilement infidèle envers les dieux et les hommes » déjà signalés par Polybe[150] et bien connus de ceux qui pratiquent les indigènes actuels, ne sont pas une conséquence de cette particularité climatique s’exerçant depuis des siècles sans aucun contrepoids de science ou d’éducation. Si les Berbères se sont empressés d’adopter le fatalisme musulman, n’est-ce pas aussi parce qu’ils étaient imprégnés du fatalisme du climat, c’est-à- dire persuadés de leur impuissance en face des révolutions de l’atmosphère violentes, inattendues et sans cesse répétées ?

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