II
LES EAUX SUPERFICIELLES
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1o =L’eau courante=
Les notions de vallée et de rivière, l’une plus large que l’autre, se confondent en Tunisie dans le vocable unique d’oued. On appelle, en effet, de ce nom, toute rainure du relief où court un filet d’eau pérenne, intermittent ou occasionnel. Les diverses façons d’être de l’oued sont représentées par des termes spéciaux. L’oued débute, par exemple, dans un bassin marécageux (merja). Il en sort par un ravineau étroit tracé sans inclinaison corrélative des versants. S’il est aisé à franchir, c’est un sareg. Se cache-t-il entre des berges argileuses à pic, il dégénère en cherqa ou en djeraoula, dédale de cañons terreux, profonds de 8, 10 ou 15m. Entre-t-il en plaine, l’oued s’évanouit vite en une dépression peu marquée dont le thalweg à pente insignifiante n’est indiqué que par une bande d’herbe plus drue ou par un jalonnement de joncs. Ce thalweg imperceptible est une felta, vocable qui par extension désigne aussi toute la dépression. Nfida est, soit une sorte de sareg, soit une espèce de felta, lato sensu. L’emploi du terme felta révèle une certaine indigence hydrique, puisqu’il correspond à une faiblesse de modelé. Un espace compris entre deux rivières à leur confluent est qualifié de gontra (pont). Les défilés sont des khanga ou des mlez (diminutif mliz).
Un oued est susceptible de s’offrir successivement sous les diverses formes susénoncées. Tour à tour, il est merja, oued, puis, en plaine, felta ou nfida, d’où naît un second sareg bientôt compliqué en cherqa laquelle, en aval, se régularise en oued ordinaire. Ces différences morphologiques, multipliées par le passage fréquent d’une alvéole montagneuse à une alvéole de plaine et aussi par des apparitions ou disparitions plus ou moins complètes de l’eau courante, font que les rivières de Tunisie ont une individualité pour ainsi dire morcelée. Elles ne revêtent une appellation définitive (Medjerda, Mellègue, Tessa, Siliana, etc.) qu’après un trajet assez long durant lequel elles se composent d’une série de tronçons ayant chacun un caractère propre. Et cela se répercute sur la toponymie.
Qu’une vallée jusque là assez large se resserre en sautant des marnes aux calcaires, qu’une gouttière sans eau soit tout à coup agrémentée d’une source ou inversement, qu’elle quitte la plaine pour la montagne ou le contraire, qu’elle s’orne de boisements sur un certain parcours, qu’elle laisse le territoire d’une tribu pour le domaine d’une autre, voilà autant de motifs pour changer de nom et la nouvelle dénomination sera souvent en relation avec la modification subie. Les oueds Ramel (oued du sable), Es-Souani (oued des jardins), Zitoun (oued des oliviers), Melah (oued du sel), Meliz (oued du défilé), etc., sont nombreux. Ils représentent un caractère analogue distribué sur des artères distinctes. On a également dans le Haut-Tell trois ou quatre Oued-el-Kebir, ce qui ne veut pas dire que l’oued en question soit réellement considérable, mais simplement qu’il est le plus grand du canton.
Près de Téboursouk, sur 7 km. à peine, l’Oued-Aïn-Zebbès devient successivement Oued-Aïn-Neuchra, puis Oued-el-Berber, et enfin, Oued-es- Souani avant de se jeter dans le Khalled. Ici, l’oued trop court n’a pu conquérir un véritable nom. Les rivières principales n’y arrivent elles- mêmes qu’après avoir accompli un certain chemin et collecté un certain volume d’eau, après avoir acquis en somme une physionomie spéciale. La lenteur avec laquelle se dégage leur personnalité atteste éloquemment la faiblesse intrinsèque de l’écoulement fluvial.
Si en France il est licite de parler du volume moyen d’un fleuve, les choses vont autrement en Tunisie où l’on ne saurait établir de moyenne pas plus pour le débit des oueds que pour celui des sources ou pour l’apport des pluies. Durant la majeure partie de l’année, les grandes rainures du Haut-Tell roulent un flot qui ne dépasse guère 0m 40 de hauteur au maximum dans les étranglements et 0m 20 lorsqu’il y a plus de jeu. En été, cette lame liquide se réduit à quelques centimètres quand elle ne se dissipe pas entièrement. Mais, quelle que soit la saison, il suffit d’un orage pour qu’une vague de plusieurs mètres s’élance avec furie dans le lit de la rivière. Phénomène aussi éphémère que brusque, sans répercussion suivie sur le débit, mais que l’homme a besoin de noter pour pouvoir s’en garer. D’autre part, il est utile de savoir quel est le minimum dont on peut disposer pour les irrigations. Le débit des hautes eaux a moins d’intérêt, car il ne saurait être question ici de navigabilité. C’est donc à déterminer l’extension des crues et le débit d’étiage que devra surtout s’attacher l’Administration.
Observons à cet égard que si en France le volume des fleuves augmente au fur et à mesure que ceux-ci se rapprochent de la mer, en Tunisie il varie, au contraire, en raison de la perméabilité ou non du terrain. Bien des sections d’aval ont moins d’eau que telle section d’amont. L’embouchure risque d’être plus indigente que la source (Siliana). Examinons donc d’un peu près le régime des rivières.
Première constatation : dans une vallée quelconque, il existe généralement plusieurs kilomètres entre le début de celle-ci et la source la plus amont. Le filet d’eau rejeté par cette dernière s’éteint souvent après un faible trajet. La rivière est à peine née qu’elle meurt et pareille chose peut se vérifier à deux ou trois reprises. La vallée comprend ainsi, dans sa portion supérieure, une série de tronçons à sec et de tronçons liquides jusqu’à ce que se produise une émission d’eau assez puissante pour assurer la permanence du ruissellement. La rivière est alors créée et cette source mère reçoit souvent le nom de Ras-el- Oued (Tête de l’Oued) ou Ras-el-Ma (Tête de l’Eau), ce qui correspond à l’expression capo que l’on rencontre dans les Apennins et, par exemple, dans les Abbruzzes (Capo Volturno, etc.). Durant une période pluvieuse, la tête de rivière peut se déplacer temporairement en amont par suite de l’intervention de sources occasionnelles.
Cette discontinuité des cours d’eau mérite d’être envisagée avec attention. Lorsqu’après un itinéraire variable, une rivière cesse de couler à nos yeux, ce n’est pas la plupart du temps qu’elle ait été aspirée par l’évaporation ou par le sol ou du moins elle n’a été que partiellement diminuée par ces causes. Le reste s’est tout simplement infiltré dans le plancher de l’oued jusqu’à la rencontre d’une couche peu perméable et elle y continue plus lentement sa marche descendante. La strate dont il s’agit affleure-t-elle ou un obstacle se dresse-t-il en travers, l’eau revient à la lumière et recommence son chemin superficiel jusqu’à ce qu’elle s’enfonce à nouveau pour réémerger plus loin. Le même processus a lieu évidemment en Europe, mais fleuves et ruisseaux y ont assez de force pour maintenir concurremment leur parcours à l’air libre. Dans l’Afrique du Nord, sur les oueds secondaires et sur le secteur amont des rivières principales l’eau est insuffisante pour cette double tâche, lorsque la rivière n’est pas nourrie par des orages et des pluies abondantes. Inversement, durant l’été, le secteur aval lui-même se montre sur plus d’un point apparemment à sec, notamment dans les plaines alluviales.
Entre biefs à cours aérien et biefs à écoulement caché, il y a naturellement une différence au point de vue du creusement. Le tronçon à eau courante aura un profil plus aigu et sera plus profond. D’un bief au suivant on a en conséquence souvent une dénivellation brusque pouvant atteindre 2 à 6 mètres en moyenne. Quand le passage a lieu d’un palier perméable à un palier imperméable, du pied de l’abrupt jaillit une source ; dans le cas contraire, on peut avoir une cascatelle (voir planche F). Dans les tronçons à sec, la provision d’eau accaparée par les alluvions sableuses alimente une herbe tendre. Ce liquide n’est d’ailleurs pas perdu pour l’homme qui sait aller le chercher par des puits de tout genre (bir, oglat ou bien hassi). Quand cette réserve hydrique est mal entretenue par les suintements supérieurs ou par les pluies, l’éponge souterraine tend à se vider ou demeure incapable de posséder un émissaire. L’eau s’y concentre alors dans quelques poches, localisées en amont et contre des seuils rocheux.
[Illustration : Figure 4. — HYDROLOGIE — LE RÉGIME A ÉCLIPSES]
Le régime à éclipses que nous venons de décrire et que représente notre figure 4, comprend ainsi des évanouissements plus ou moins longs et plus ou moins constants de l’eau superficielle. Pour l’avoir méconnu, lors du captage des eaux du Bargou pour Tunis, on additionna sur le papier les débits des Aïn Bou-Saadia et Faouar. Mais, lorsqu’on eut lancé dans les conduites la source d’amont, celle d’aval tarit du coup. L’Aïn-Faouar n’était, en effet, que la réapparition des eaux de l’Aïn-bou-Saadia infiltrées dans le thalweg de la vallée.
Quant au ruissellement à l’air libre, en temps ordinaire l’eau de la rivière ne couvre pas entièrement tout son lit mineur. La lame d’eau se canalise dans les portions les plus basses et, lorsque le plancher est rocheux, elle y glisse, engaînée dans des sortes de rigoles façonnées par elle et élargies çà et là en gueltas. Dans les surfaces calcaires, beaucoup de ces excavations ne sont autre chose que des marmites de géants. Quelques-unes peuvent avoir plusieurs mètres de profondeur et sont le rendez-vous préféré des poissons. L’eau va ainsi de guelta en guelta et fait songer à un système lacustre en miniature. Durant l’été, l’écoulement de la rivière est-il suspendu, les grandes gueltas conservent du liquide jusqu’à la reprise du ruissellement. Dans les vallées marneuses, les trous laissés pleins après la fuite des eaux sont appelés rhedir. Gueltas et rhedirs jouent dans la saison chaude un rôle de premier ordre pour l’alimentation en eau potable des hommes et des animaux.
Ce réseau, dont la circulation hydrique habituelle est plutôt modeste, a cependant ses heures de gloire. Quand des orages déversent sur le sol des masses énormes d’eau, la rivière, née de cette manière ou exagérément grossie, remplit son lit mineur, puis le lit majeur pour bouillonner ensuite au dehors. Pas d’année sans que des crues n’envahissent avec violence les gouttières du Haut-Tell, particulièrement en août et en septembre, ce qui est en relation avec le régime des orages d’été.
L’après-midi du 6 avril 1894, il tomba à Mactar 56mm, dont 45 en vingt minutes. La crue qui s’en suivit emporta le pont de l’Oued-Saboun, terminé depuis un an. En 1899, le 18 août, 26mm furent enregistrés à Mactar en un peu moins d’une heure. Le lendemain, vers cinq heures du soir, on nota 20mm dans le même laps de temps. Du Contrôle civil de Mactar, distant de 500 m., on entendait l’Oued-Saboun bruire comme un train express. Quant à l’Ousafa, il enleva en partie le pont de la route Mactar-Kessera. La crue atteignit en cet endroit une hauteur de 6 mètres. Des centaines de poissons furent amenés sur les flancs de la vallée et abandonnés par la rivière en se retirant. Quelques heures après, celle-ci reprenait son niveau accoutumé, quelques centimètres à peine. En août 1900, ce fut au pont de l’Oued-Lorbeus (route Kef-Mactar) de succomber au cours d’un orage qui inonda toute la plaine, tandis qu’au même moment s’affaissait le pont situé à Mactar même, sur le ravin d’Aïn-el-Bab. Trois mois après, le petit pont établi en bas de la Kessera fut démoli par une irruption extraordinaire d’eau vomie par la source de ce village. En septembre 1901, l’Oued-Tessa s’enfle soudain de 40 centimètres à 10 mètres de hauteur au pont en fer de la route Téboursouk-Le Kef, enlève une pile et culbute le reste de l’ouvrage. En aval, il bouscule un pont en bois dans la plaine de la Dakhla (route Souk-el-Arba-Medjez-el-Bab), et dans la région de Souk-es-Sebt, où son lit est très large, mais peu profond, il déborde de chacune de ses rives sur 2 à 300 mètres ou davantage. Cette dernière crue entraîna mort d’homme. A la grande joie des contrebandiers, les crues du Sarrath et du Mellègue isolent plus d’une fois de la frontière la douane du Djebel- Harraba. Sur la route Kef-Souk-el-Arba, l’autorité militaire avait jadis installé sur le Mellègue un bac qu’on utilisait lors des crues. En plaine, celles-ci s’épanchent sans entraves. En novembre 1900, quatre jours d’un pluie diluvienne sur le massif de Mactar et le plateau Ouartane gonflèrent tellement les oueds Sguiffa, El-Aoud et Babbouche, que toute la plaine de Rohia fut inondée. Quand l’eau se fut retirée, la route du Ksour à Sbiba était jalonnée de centaines de cadavres d’animaux appartenant à des caravanes surprises par le fléau.
Après la crue, il n’est pas rare de constater des changements dans la configuration du lit. Tel pan de berge a été abattu, telle surface rocheuse couverte d’alluvions. Les dépôts occupant le lit mineur ont été remaniés. Tel gué, medjez (on prononce aussi mzez) a été effacé, tandis qu’un autre a été créé à petite distance. Le tracé même suivi dans le lit mineur est plus d’une fois modifié. Sous un pont, on le voit emprunter tantôt une arche et tantôt une autre.
Les désastres précités ne sont pas sans enseignements. Etant donné la quantité infime des ponts dans le Haut-Tell et le nombre de ceux balayés en quelques années, on en concluera que les normes applicables à la France en cette matière doivent être laissées de côté. Avant de construire un pont, on interrogera avec fruit les gens du pays pour savoir quelle a été l’étendue des crues dont ils se souviennent et leur force qu’augmentent les impuretés charriées. Autant en dirons-nous pour les maisons qu’on désirerait bâtir à proximité d’une rivière, ou dans une zone inondable.
2o =Les principales rivières=
District le plus montagneux, le plus élevé et le plus central de la Tunisie, le Haut-Tell est en même temps le grand nœud hydrographique du pays. Y naissent, en effet, la Tessa et la Siliana, rameaux de droite de la Medjerda, qui drainent la portion friguienne du Haut-Tell, le Sarrath, qui amène au Mellègue les eaux de la majeure partie de la non- Friguia, l’Oued-Miliane, qui aboutit à la mer, près de Tunis, et les branches supérieures du Zéroud (Oued-el-Hathob du Nord et Oued-el-Hathob du Sud) et du Merguellil, qui sont les principales rainures de la Steppe centrale. En outre, l’Oued-Baïech, qui se jette dans les Chotts, a sa tête au Nord de la chaîne de Byzacène, vers Dernaia. Ainsi, du Haut- Tell, des oueds s’échappent soit vers le golfe de Tunis, soit vers Kairouan-Sousse, soit vers Gafsa. Leur cours est en relation constante avec la tectonique. Ils épousent soit des lignes synclinales, soit des failles, sans qu’il soit utile de s’engager à cet égard dans des développements spéciaux.
Les commencements du Merguellil, du Zéroud et du Baïech sont à étudier avec ces oueds eux-mêmes. Quant au Mellègue, il entre dans la Régence avec un lit qui ne s’effacera plus, un débit aérien qui ne descendra en aucun point à zéro et un nom définitif. Son grand affluent, l’Oued- Sarrath, est un bon spécimen d’oued de plaine, à tracé durable et à berges terreuses a pic, éloignées l’une de l’autre de 25 à 30 mètres. Le Mellègue l’emporte comme longueur absolue et comme volume sur la Siliana et la Tessa, mais, en Tunisie même, on ne lui compte que 150 km., dont 115 dans le Haut-Tell. Son affluent, l’Oued-Haïdra-Sarrath, en a 120. La Tessa arrive à 165 km., dont 20 en dehors du Haut-Tell, dans la Dakhla. Enfin, la Siliana a un total de 190 km.[172]. La Siliana et la Tessa ont, en outre, sur le Mellègue, l’avantage de traverser de bons pays agricoles. Comme ce sont des types parfaits de rivières à éclipses, leur consacrer quelques lignes, c’est non seulement décrire les artères maîtresses de la contrée, mais encore confirmer par des exemples ce que nous avons dit du régime des oueds.
La Siliana a pour tronçon supérieur l’Oued-Ousafa[173] qui débute dans une échancrure de la chaîne des Kalaats du massif de Mactar sous le nom d’Oued-Ramel. C’est alors une ondulation peu accentuée. Pas d’eau courante, mais sol assez humide. Thalweg faiblement marqué. Le Ramel est une merja que suivent deux autres merjas analogues, plus petites. Après un banc de lumachelles, le thalweg s’approfondit et forme un ravin, dans lequel finit par émerger un filet d’eau anonyme. Apparition et disparition de cet écoulement. Au Kef-el-Abbès, défilé où l’inégale résistance des parcelles rocheuses a créé des gueltas. Succession de gueltas et de rigoles avec flux aérien. L’Ousafa est constitué sans qu’on puisse dire qu’il ait pris sa source en un endroit déterminé. Son plus gros affluent, l’Oued-Saboun (200 litres à la seconde), a un départ précis à l’Aïn-Saboun et un cours plus continu. Hydriquement, c’est lui la véritable tête du réseau silianais. Presque seul d’ailleurs il débouche normalement dans l’Ousafa qui coule au-dessous de ses autres affluents, de sorte que la différence de niveau est rachetée par de petites cascades dont la plus pittoresque est celle de Ksar-bou-Fatha, sur l’Oued-Meharen (voir planche F).
Le Haut-Ousafa et l’Oued-Saboun n’ont pas toujours eu leur tracé actuel. Comme l’indique le croquis ci-joint (carte no 8), l’Aïn-Saboun envoya ses eaux en droite ligne dans l’Oued-Kharrouba jusqu’à sa capture par l’érosion régressive d’une branche latérale (C) de l’Oued-Saboun (A) lequel opérait dans les marnes sénoniennes un creusement plus rapide que l’autre rivière (B) encore installée sur les calcaires nummulitiques. Un peu au Sud-Ouest, l’Oued-el-Aoud s’amorce directement sur l’Oued-Ramel en amont d’un barrage rocheux. Lorsque l’Oued-Ramel accueille de l’eau, il la verse naturellement à l’Oued-Ousafa. Toutefois, la différence de niveau est si faible entre les deux pentes que les gens du pays, grâce une faible digue de terre, distribuent ce liquide à leur fantaisie d’un côté ou de l’autre. Ici, la capture est en train de se dessiner, mais l’intervention de l’homme ne permet guère de décider si le phénomène est accompli depuis peu au profit de l’Oued-Ousafa ou s’il doit l’être prochainement à son détriment. Notre figure représente la première hypothèse. Cette communication entre le Haut-El-Aoud, qui est une des têtes du Zéroud, et le Haut-Ousafa, illustre à merveille le rôle de nœud hydrographique joué en Tunisie par le massif de Mactar.
[Illustration : Carte 8. — CAPTURE D’OUEDS SUR LE HAUT OUSAFA]
Après l’adjonction de l’Oued-Saboun, le ruisseau ousafien se change en rivière, bien qu’à la vérité, il s’assèche par places en été. Dans le lit plus encaissé, une eau leste heurte contre les strates calcaires plongeant de la rive droite (forêt de Kessera) vers la rive gauche (plateau de Mactar). En amont de chaque banc, guelta. Le banc est franchi soit par une glissade sur la roche lissée, soit par une cascatelle. Dépourvu d’allure jusque vers l’Oued-Haroun, le lit majeur s’élargit entre la Hamadat des Ouled-Aoun et le Djebel-Bellota en une véritable vallée préalpine enserrant dans un synclinal faillé un beau torrent qui débouche dans la plaine de Siliana dont il emprunte le nom. C’est alors une rivière au chenal régulier entre les berges d’argile duquel ne roulerait souvent aucun débit sans les apports de l’Oued- Lakhmès, issu du Bargou, mais constamment nourri par la grosse source de Ras-el-Ma. Après avoir reçu l’Oued-Massouge, l’Oued-Siliana s’avance dans la région montagneuse et forestière du Gafour où sa vallée revêt un air imposant, notamment vers Sidi-Ayed. Plus loin, seconde plaine, celle d’El-Aroussa où la Siliana reprend l’aspect qu’elle avait dans la plaine précédente. Ensuite, nouveau canton montueux et boisé avec encaissement corrélatif jusqu’à la plaine de Testour où la Siliana meurt dans la Medjerda après un pont de 45 mètres de longueur sous lequel parfois, en été, ne se hasarde plus un filet d’eau.
Malgré ses défaillances, la Siliana a du moins un tracé persistant. L’Oued-Tessa, au contraire, comporte, pour ainsi dire, deux tronçons autonomes. Son origine doit être cherchée sur le plateau Ouartane où dans une profonde entaille s’échelonnent des suintements qui, à partir de Médeïna, créent une jolie rivière. Mais bientôt celle-ci se résorbe dans la plaine de Zouarine où elle n’est plus que l’Oued-Izid, traînée de cailloux et de sable au sein des alluvions argilo-calcaires. La continuité fluviale s’interrompt donc. Toutefois, une felta est à peu près reconnaissable depuis le point d’évanouissement de l’Oued-Izid jusqu’à une sorte de marais situé entre les collines du Sariat-Abida et du Berouag. Dans cette merja où les indigènes creusent en été des puits temporaires, une source, dite Ras-el-Aïn, doit être considérée comme la tête du réseau inférieur de la Tessa. Celle-ci suit la limite Nord de Zouarine et du Sers en collectant la plupart des eaux infiltrées dans ces plaines. Cependant, jusqu’au Sers, elle n’est en somme qu’une merja effilée agrémentée d’un filet d’eau soumis à des éclipses. Plus loin, la Tessa promue rivière traverse successivement des étendues montagneuses et des plaines où son lit dépend de la nature du sol ambiant : vallée plus ou moins aiguë et accidentée en montagne, chenal à berges terreuses et raides en plaine avec suspensions temporaires d’écoulement superficiel comme pour la Siliana.
Pour terminer, indiquons que les cascatelles qu’on relève sur certains oueds, notamment dans la vallée de l’Ousafa, n’ont ni assez de débit, ni assez de hauteur pour pouvoir jamais remplir un rôle économique important. Seule, la source de la Kessera, par suite de son abondance et de la pente qu’elle domine, pourra un jour alimenter une industrie locale. On voit dans cette localité et au Bargou des restes de moulins à céréales jadis mus par un courant d’eau, et il en existait de pareils au Moyen-Age sur l’Oued-Sbiba[174]. L’Ousafa, l’Oued-Haïdra, convenablement dérivés, sont également susceptibles de fournir une certaine force motrice. Mais, d’une façon générale, le Haut-Tell, malgré son caractère montagneux et sa richesse hydrique relative n’est guère capable de fournir de la houille blanche.
3o =Les eaux dormantes=
Comme les sources, les rivières manifestent donc une réelle indigence ayant pour conséquence le peu de persévérance du réseau hydrographique. Les tracés qu’on voit sur les cartes, les noms d’oueds que l’on entend ne doivent pas faire illusion. Pareillement, les nappes d’eau dormante sont à la fois restreintes et temporaires.
Le terme de « Garaat » s’applique dans la toponymie tunisienne à des bas-fonds inondés de temps en temps et sans communication ou presque avec la mer. Le Tell Inférieur et la Steppe en possèdent de considérables (Garaat-el-Mabtouha, etc.). Celles du Haut-Tell sont infiniment moindres. Il en est de très petites comme la Garaat des Ouled-Khezem, sur le plateau de Mactar, ou celles de Tajmout (Gafour) et de Bou-Chebka. La Garaat de la Hamadat de la Kessera couvre une soixantaine d’hectares, l’El-Gouriate[175] des Ouargha, 225 hectares. La plupart sont situées dans les cantons montagneux, celle de Sidi-bou- Meftah est en plaine, en dessous du Kef.
Ces cuvettes n’accueillent d’eau que par les grosses pluies et l’irrégularité du régime pluvial a ici également sa répercussion. De 1882 à 1903, la Garaat de Sidi-bou-Meftah où cependant des leiches attestent une humidité persistante ne s’est transformée en étang que trois fois en 1889, en 1894, en 1900. En 1905, il y avait trois ans que l’El-Gouriate des Ouargha n’avait pas subi le même sort. Selon la quantité d’eau reçue, les garaats mettent plus ou moins de jours à s’assécher. En 1900-1901, la Garaat de la Kessera demeura pleine de novembre à février. La Garaat des Ouled-Khezem abrite chaque hiver une nappe liquide que parfois on observe aussi en été comme en juillet 1906. Ainsi, le Haut-Tell se trouve à l’occasion égayé par quelques étendues d’eau, parfaitement harmoniques avec son relief, et qui évoquent certains petits lacs des contrées montagneuses d’Europe (lacs du Jura, etc.).
L’eau de certaines garaats est douce (Garaat-Sidi-bou-Meftah, Garaat de la Hamadat de la Kessera, etc.). Chez d’autres, l’eau amassée se sale au contact de particules haloïdes qui proviennent non du sous-sol, mais de l’accumulation sur place des produits du lavage de l’aire d’alimentation. En été, le plancher blanchâtre de la Garaat des Ouled- Khezem frappe au loin la vue. Mais il n’est pas amer par lui-même : sur les rives, en effet, deux puits ont de l’eau potable. A l’El-Gouriate des Ouargha, le sel se concentre à l’endroit le plus bas autour d’un Bir-el-Melah appelé aussi El-Majen (la citerne). Le Bir-el-Gouriate est, au contraire, un puits d’eau normale.