‹ La région du Haut Tell en Tunisie (le Kef, Téboursouk, Mactar, Thala)Chapitre 22 sur 62 · III - L’EAU ET LA VIE

III - L’EAU ET LA VIE

Les rivières (Siliana, Tessa, etc.) jouent un grand rôle dans la vie des hommes et des animaux. Dans ce territoire où sources et puits s’espacent, elles sont comme de longs abreuvoirs auxquels recourent bêtes et gens. Si le Mellègue ne paraît pas buvable à des Européens, les indigènes s’en contentent. Malgré son passage dans le trias de Sidi- Nasser, le Sarrath est moins saumâtre ainsi qu’on s’en rend compte en goûtant les deux eaux au confluent. D’ailleurs, le degré de salure est variable. Après un orage, les oueds plus ou moins magnésiens voient souvent augmenter leur fadeur parce qu’ils roulent des matériaux arrachés aux affleurements triasiques. Quant aux sources, la proportion de sel y diminue, au contraire, par suite de l’infiltration plus considérable d’eau douce.

Alors que les sources ont entraîné l’installation de maisons ou de villages les oueds agissent plutôt à cet égard comme des épouvantails à cause de la fièvre qui résulte de l’écoulement incertain et incomplet. Cependant, en plaine, quelques habitations bravant la malaria se postent non loin des berges à cause de la possibilité d’élever l’eau pour alimenter les animaux ou créer un jardin. C’est ce qu’on note au Sers. Dans les cantons incultes et principalement dans les grandes zones forestières, c’est souvent auprès des oueds que se réfugie une partie de la vie humaine. Car, le lit des rivières un peu développées offre, çà et là, des lais et relais alluviaux qui sont les seules parcelles cultivables de bien des lieues à la ronde (Siliana dans la traversée de la forêt de Gafour). Ces terres utilisables s’appellent oulja, d’un radical qui signifie « pénétrer » ou encore hania, qui a plutôt le sens d’« arcade » et évoque la courbe que décrit un des côtés de l’oulja.

Dans les préalpes européennes, les hautes vallées ont une forme en V. Le thalweg y est occupé exclusivement par la rivière et il n’y a pas place pour des terres cultivables. Plus bas, le V s’arrondit en U : le fleuve coule entre des alluvions étalées sur un à 2 km. de largeur d’une pente à l’autre et qui accueillent prairies, cultures et villages. Dans le Haut-Tell, rien de pareil. Ou bien on est en présence d’une vallée en V (Oued-Ousafa en aval de Ksour-Abdelmelek, Oued-bou-Adila, etc.) ou bien l’oued entre dans une plaine vaste comme celles de Siliana ou de Zouarine. Entre le Sers et la Rhorfa, l’Oued-Tessa est bordé par des champs, mais ceux-ci sont plutôt sur des croupes que sur plancher horizontal.

Si l’homme et les animaux domestiques ne sont pour les rivières que des hôtes temporaires, les points d’eau ont une flore et une faune propres. Dans les coins humides poussent des joncs (smar) ou des roseaux (qsob). Les Aïn-Smara et les Aïn-Qasbat ne sont pas rares. Là où des suintements mouillent des rochers assez abrités du soleil, verdissent des mousses, des arums, des capillaires[176], etc. Une végétation analogue pare le voisinage des cascades (Bou-Fatha, Médeina, etc.). Dans tous les ruisseaux pullule le cresson. Dans beaucoup, on rencontre la menthe sauvage (fleiou) et la renoncule aquatique à fleurs blanches qui s’aventurent également sur la Hamadat de la Kessera et en haut de la Kalaat-Senane, dans les bassins naturels ou artificiels creusés dans le dallage nummulitique. Sur l’Oued-Sguiffa vit le potamogeton fluitans. Aux rives des oueds, le laurier rose (defla) brode un décor exquis qui ne manque qu’à plus de 8 ou 900m d’altitude. Cette plante indique les lieux où la fièvre est à redouter, mais elle n’en est pas plus la cause que le pavillon de quarantaine arboré sur les navires n’est responsable des maladies qu’il signale. Toutefois, l’eau stagne évidemment dans les fouillis de deflas. Ceux-ci s’accompagnent de saules rouges (aoud el ma), tandis que diverses plantes grimpantes et notamment des ronces (allig) s’accrochent aux uns et aux autres et forment avec eux des fourrés. Des tamarins (tharfa) se hasardent jusqu’au milieu de l’eau. Leurs groupements portent le nom de arich. Vers novembre, presque seuls des végétaux tunisiens, les tamarins revêtent une teinte rousse. En aval de Téboursouk, l’Oued-Khalled encombré d’arichs touffus où l’eau s’endort donne à l’arrière saison l’impression de l’automne dans un coin de France.

A ces éléments principaux il s’en ajoute d’autres. Dans les régions déjà un peu sèches, comme la zone gréseuse des Fréchich-Majeur, le rtem prospère et au printemps montre ses inflorescences jaunes sur lesquelles se détachent des longicornes noirs et rouges. En Friguia, les buissons de rtem sont peu fréquents, mais on a en revanche davantage d’arbres. Le long de la Haute-Medjerda et des rivières au Sud de Souk-Ahras, le long aussi de l’Oued-Seddine, de l’Oued-Sidi-bou-Adila (Ouargha) et de l’Oued-Bargou se déroule une succession de peupliers blancs (safsaf), de bathoums, de frènes (dardar) et d’oliviers sauvages. Au milieu de ces essences éclatent parfois des feuillages d’un vert plus intense, ormeaux (nechm) à l’Oued-Bargou, chênes-zens auprès des autres oueds précités. Une promenade sur le sentier qui cotoie l’Oued-Bargou est un enchantement. On va sous un dôme de verdure, au pas nonchalant d’un cheval. Arbres et buissons se tiennent en rangs serrés près de la piste qui serpente, coupant et recoupant la rivière ou contournant de gros rochers tombés de la montagne. Les caroubiers ou les pins qui tapissent les pentes de celle-ci arrivent par moment jusqu’à l’oued et mélangent leurs ombrages avec ceux des ormeaux ou des peupliers aux troncs desquels s’allie par instants la tige souple et enveloppante d’une vigne (dèlia). En aval de Rhar, la vallée s’élargit et la route est moins agréable, mais une véritable forêt-galerie où l’ormeau domine prolonge son étroite bande verte en dehors du Haut-Tell jusque dans la vallée de l’Oued-Marouf.

Dans les sources nagent souvent des crevettes naines. Les boues vaseuses des oueds sont le séjour de tortues (fakroune) noires à l’odeur repoussante. Dans les herbes croassent des crapeaux ou des grenouilles (jrane). Des crabes (moujnib) se dissimulent dans l’eau sous les pierres, tandis que les sangsues (aleg) rampent et, le cas échéant, s’agrippent au palais des chevaux qui viennent étancher leur soif. Les poissons appartiennent tous à l’espèce barbeau. Il en est qui atteignent des dimensions considérables. D’un goût médiocre dans les rivières paresseuses comme l’Oued-Khalled, ils sont bons à manger dans celles au cours torrentueux comme l’Ousafa. Les indigènes, si pauvres soient-ils, ne pratiquent pas la pêche et rien ne montre mieux leur inaptitude à tirer profit de toutes les ressources de la région. Les barbeaux ne quittent guère la guelta natale à moins qu’une crue ne les entraîne. Je n’ai pas découvert de moules dans les oueds du Haut-Tell, mais il doit sans doute y en avoir comme dans l’Oued-Béja ou l’Oued-bou-Debbane du Fahs. Des anguilles existent dans l’Oued-Ousafa et dans l’Oued-Sarrath aux environs du poste de douane du Djebel-Harraba. Dans les berges des oueds gîtent des rats (far) et des couleuvres d’eau d’une belle teinte verte. J’ai examiné à Mactar, en 1899, une loutre (kelb el ma)[177] tuée dans l’Oued-Sguiffa.

Au dessus des oueds, volètent moucherons (namous) ou libellules, tandis que dans les roseaux ou les lauriers roses se cachent des oiseaux aquatiques confondus sous le nom générique de poule d’eau (djej el ma). Mais ceux-ci se dirigent de préférence vers les garaats où l’étendue liquide est plus vaste, plus tranquille, et où il est plus facile d’éventer le chasseur : pluviers dorés ou guignards, bécasses, bécassines, sarcelles, canards sauvages (jermane), oies (ouezz) s’ébattent en hiver sur les garaats de Sidi-bou-Meftah, des Ouled- Khezem, de la Kessera ou de Bou-Chebka.

Somme toute, l’eau n’entretient pas dans le Haut-Tell une végétation ou une faune exubérantes, ce qui est d’ailleurs en rapport avec la faiblesse relative des sources, rivières ou étangs. Et c’est peut-être encore l’homme qui lui communique le plus d’animation. La verdure des vergers qu’il crée auprès d’elle l’emporte presque toujours sur la végétation spontanée et rien n’est plus pittoresque et vivant qu’un troupeau de bœufs en train de boire à un oued. Les animaux sont dispersés çà et là. Tandis que les uns traînent en arrière, d’autres sont déjà dans l’eau jusqu’à mi-jambe. Solidement campés sur leurs jarrets ils aspirent avidement le breuvage délicieux, n’interrompant leur besogne que pour lever le mufle en l’air et regarder avec un étonnement paisible le voyageur qui passe.

Dans notre second chapitre nous avions indiqué quelle était la végétation spéciale à la montagne. Nous venons de décrire la flore et la faune particulière aux endroits où l’eau abonde. Il nous reste à étudier les plantes qui poussent spontanément dans les étendues non cultivées du Haut-Tell ainsi que les animaux qui s’y rencontrent.

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[Note 162 : D’après d’autres, un molosse garderait l’entrée interne. Si l’on échappe au molosse et si l’on réussit à ouvrir la porte du trésor, des flammes s’en échappent qui chassent l’imprudent.]

[Note 163 : P. 94.]

[Note 164 : Le Djebel-Gorra. Loc. cit., p. 269-270.]

[Note 165 : HAGELSTEIN : Découverte d’une vaste grotte au Djebel- Serdj. (Rev. Tun., 1910), p. 185-188.]

[Note 166 : Parfois, d’ex-entrées de damous, demeurées intactes alors que l’érosion faisait le vide derrière, percent comme un œil certaines murailles calcaires verticales (Djebel-Skhrira de Testour, horloge du Djebel-Mkirriga).]

[Note 167 : Sur ce lac, voir MARTEL : Les Abîmes, Paris, 1894, p. 457-458.]

[Note 168 : MARTEL : Note sur l’enfouissement des eaux souterraines et la disparition des sources. (C. R. Acad. Sciences, t. 136, année 1903, p. 572-574.)]

[Note 169 : Sur l’alimentation hydraulique du Kef, voir RENAULT : Install. hydr. rom., t. II, p. 83-103.]

[Note 170 : DRAPPIER, Ibid., t. I, p. 143.]

[Note 171 : Peut-être est-ce ce canal dont parle Léon L’Africain (Op. cit., III, p. 117-118).]

[Note 172 : Cette longueur a été calculée sur les cartes au 1/100.000e et au 1/50.000e, sans les petits méandres. Elle est donc inférieure à la réalité et a plutôt une valeur comparative.]

[Note 173 : Le radical berbère saf (pour souf) veut dire « rivière » et le préfixe ou signifie « l’endroit à ».]

[Note 174 : Kitab el Istibçar, p. 88.]

[Note 175 : Gouriate est un diminutif de Garaat.]

[Note 176 : On a des capillaires à l’Aïn-Djeldjel, à Bou-Fatha, à l’Aïn- Rebiai des Ouargha, etc.]

[Note 177 : « Chien d’eau ». LATASTE, Op. cit., p. 18, dit qu’il y a des loutres en Kroumirie dans l’Oued-el-Kebir.]

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