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CHAPITRE SEPTIÈME - I

=La Vie végétale et animale=

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LES FORMATIONS VÉGÉTALES SPONTANÉES

Après avoir exposé, à propos des saisons, comment se déroulait dans le Haut-Tell la vie végétale, nous allons examiner maintenant les formations de plantes spontanées. Par le nombre des individus et l’étendue occupée, certaines essences jouent un rôle spécial dans la constitution géographique du pays. Parfois, au contraire, on est en présence d’associations de diverses espèces ayant une allure et des aptitudes communes ou harmoniques. Comme dans le reste du Tell, ces groupements simples ou complexes se classent en quatre catégories : tapis herbeux, friche, brousse et forêt.

1o Les tapis herbeux. — Le pré de France est ici la merja, bas-fond toujours humide et quelque peu tourbeux, situé autour d’une source ou dans un lit d’oued. Son élément le plus apparent est le jonc nommé smar, à côté duquel figurent maintes petites herbes savoureuses : minette, melilot, folle avoine, ray grass, brome, orge des rats, polygonées, etc., qui poussent en hauteur au mois de mai. La plus grande merja du Haut-Tell est celle du centre du Sers. Dans la plaine de Zouarine il y a une belle prairie envahie par la matricaire et le plantin.

Les jachères annuelles sont remplies de composées, légumineuses ou graminées, déterminant au printemps de vrais herbages qui s’assèchent vers juillet en un paillasson[178] jaune et rude. Mais, en avril et en mai, la terre tunisienne est parée de fleurs, convolvulus tricolor au cœur blanc et or et à la collerette bleue, souci orange, iris rouges, colza jaune, gouttes de sang, sulla carmin, chardon violacé, coquelicot écarlate, bourrache mauve, tulipe, pâquerette, etc.

Ainsi que Pellissier l’a remarqué[179], souvent une seule de ces fleurs règne sur de vastes espaces. Telle réunion de marguerites semble de loin une couche de chaux passée sur le terrain. Tel peuplement dense de liserons azurés ou de carottes sauvages (maana) étale à distance pour la vue un lac inattendu[180]. En avril 1906, la plaine de Bermajna était toute blanche de ravenelles (hara) soudainement dressées et fleuries au-dessus du harmel à qui est dû le fond de la végétation spontanée de ce pays. Souvent, en revanche, on a devant soi une anarchie florale complète dont les indigènes ont su s’inspirer pour les teintes de leurs tapis. Toutes ces herbes sont visibles également au sein des céréales. Ajoutons-y le gazmil (Phalaris cœrulœa), graminée à gland et la Centaurea cœrulœa qui montre uniquement une tige bleue, des fleurs bleues et des bractées bleues. Le tout pourrait se convertir en un foin excellent, comme l’ont fait en 1881 nos colonnes dans la Rhorfa. Du côté de Téboursouk, certains indigènes commencent à s’intéresser à la création de réserves de cette sorte qui sont également réalisables dans les autres sraouate ainsi qu’au Sers, à Zouarine et au Krib lorsque l’année est pluvieuse.

Les gras pâturages des sraouate sont pour la plupart semés de touffes de khorchef (Cynara cardunculus). Cet artichaut sauvage atteste la profondeur de la terre. Il est en quelque sorte l’emblème de sa richesse, et symbolise le terrain « tell »[181]. Il a souvent pour voisins le chardon bleu (Eryngium campestre[182], et le driès (Thapsia garganica), qu’on note principalement en non-Friguia. Le krachoune (Othonnopsis cheirifolia) couvre de ses fleurs jaunes bien des terrains argileux (plateau de Mactar, région du Moyen Mellègue, etc.). Il n’a pas cependant dans le Haut-Tell tunisien l’importance qu’il atteint plus à l’Ouest où Trabut a pu en faire le roi d’une zone botanique qui comprend, outre les plateaux sétifiens, une bonne partie de la province de Constantine. D’ailleurs, diverses plantes qui accompagnent en Algérie le krachoune sont rares ou manquent en Tunisie, ainsi que l’a constaté Bonnet[183].

Merjas, terrains à khorchef ou à krachoune n’ont en général pas un arbre. Dans le Haut-Tell, les très bonnes terres ignorent l’affreux jujubier (sder), ce qui sur les sraouate pourrait s’expliquer par l’altitude et le climat. Mais des lieues carrées de plaine en sont aussi démunies. Ces glèbes privilégiées n’ayant jamais cessé d’être cultivées depuis les Romains, le jujubier n’a pu s’y installer ou s’y rétablir. Ce n’est que dans les plaines déjà inférieures en qualité comme celle d’El- Mor, que cette essence a pu être propagée sans entraves par les moutons qui après avoir avalé les baies en restituent les noyaux à la terre.

Ces tapis végétaux sont nettement telliens et par suite on les vérifie plus particulièrement en Friguia ou dans les sraouate. Cependant, dans le reste du Haut-Tell et dans la Steppe même, on voit çà et là du krachoune ou du khorchef. Le passage du Tell à la Steppe s’opère ainsi par gradations. Réciproquement, d’autres associations végétales habituelles à la Steppe sont courantes dans le Haut-Tell ou plus exactement dans la zone non friguienne de celui-ci et hors des sraouate. Ce sont notamment le tapis à armoises et le tapis à harmel.

Les deux armoises, l’armoise blanche ou chiha (Artemisia herba alba) et l’armoise champêtre ou tgoufet (Artemisia campestris) (voir planche J), celle-là d’un gris bleuté, celle-ci d’un vert tendre, la première plus spécialement localisée dans les endroits argileux, la seconde caractéristique des terres sableuses, ne sont pas inconnues dans le Nord du Haut-Tell. Au Sud de la zone des plaines centrales elles tiennent une place prépondérante, ainsi que le marque notre description de la non-Friguia. Le tgoufet et, avec lui, le metnen (Thymelæa hirsuta), sont comme l’enseigne vivante de la « aitsa ». Malgré le caractère montueux du relief, tel de leurs tapis en non-Friguia n’est pas indigne des plaines de Djehina des Zlass-Guebala ou des Ouled-Asker des Fréchich du Sud. De même, le harmel (Peganum harmala), n’est pas plus abondant dans certains cantons à l’Est de la dorsale tunisienne (plaine d’Abida près de Kairouan) que dans Bermajna ou Foussana. Par ses herbes les plus ordinaires, la partie non friguienne du Haut-Tell évoque donc franchement la Steppe. D’autres plantes familières à celle-ci sont le sparte ou sennarh (Lygæum spartum) et l’alfa (Stipa tenacissima). Toutes deux ne sont pas absolument rares dans le Haut- Tell. Mais, ainsi que nous l’avons signalé précédemment, elles s’y subordonnent à la forêt ou en représentent vraisemblablement les restes, alors que dans la Steppe elles s’offrent en peuplements autonomes.

Quasi absentes de la Friguia, les salsolacées ne s’affirment un peu que dans quelques coins du Sud du Haut-Tell (régions du Sarrath et du Moyen Mellègue, plaines d’El-Afrane, de Foussana et de Rohia). Le qtaf (Atriplex halymus) est la plus répandue. Les jeunes pousses se mangent à la façon des épinards ou bouillies dans du lait. Les plantes halophytes sont appréciées des éleveurs de moutons et plus encore des possesseurs de chameaux. Dans la Foussana, sur des terrains de ce genre, j’ai vu une fois un troupeau de 300 camelins et guère plus loin un autre de 100 têtes, tous appartenant à des Ouled-Naji. Quant aux terrains sableux à Aristida pungens (sboth des tunisiens, drine des algériens), ils sont encore plus infréquents et confinés vers la Steppe au Zelfane et dans l’oued d’Aïn-Khamouda.

2o L’Onomastique forestière. — Si arich est un peuplement de tamarins et klij un de rtems, les réunions de plantes ligneuses répondent au terme général de rhaba. Une étendue de romarin est une rhaba aussi bien qu’une forêt de pins d’Alep. Des buissons de lentisques sont une rhaba tout comme des fourrés de chênes. Ce vocable s’attache également à des plantations exécutées par l’homme. Les olivettes du Sahel et les oasis à palmiers sont qualifiées de rhaba ainsi que les jardins de Testour.

Dans l’antiquité, le latin « silva » a dû avoir des contours aussi indécis. Sur la foi de Corippus[184], Diehl a écrit[185] que la ville de Laribus (Lorbeus) était « presque cachée au milieu des bois ». Or, pour quiconque a une expérience de la contrée, il est patent que les plaines du Kef, de Lorbeus, de Zouarine et du Sers étaient consacrées tout entières aux céréales et qu’il ne pouvait y avoir quelques boisements que sur le Djebel-Lorbeus, et bien clairsemés sans doute, par suite des besoins des habitants de la ville. Il faut croire que Corippus a appliqué l’enflure poétique à une localité dont il savait grosso modo qu’elle était située dans une région où il y avait des forêts, à moins qu’on ne préfère rendre « silva » par « broussaille »[186]. Les appréciations sur l’intensité du peuplement forestier à l’époque romaine et les comparaisons avec l’époque moderne seraient plus mesurées si l’on n’oubliait pas les diverses acceptions possibles de « silva ». Dans l’inscription d’Aïn-Djemmala (vers Aïn-Tounga), on lit « silvestribus » que Carcopino a traduit avec raison par « maquis »[187]. Un autre mot latin, celui de « saltus », cadre avec les régions broussailleuses coupées de clairières, ombragées çà et là par des bouquets d’arbres et ouvertes à l’élevage. C’est à peu près notre brousse. Et cela est en harmonie avec nos renseignements sur la plupart des saltus africains et sur leur état actuel. (Saltus du Nord- Est du massif de Téboursouk et du bas Khalled, saltus Beguensis (Zelfane), etc.) Saltus équivaut d’ailleurs également à « domaine » ou à « henchir » comme nous dirions aujourd’hui. Il est, en effet, assimilé à « fundus » dans plusieurs inscriptions[188].

Dans les auteurs contemporains même, des titres comme ceux de « forêt » et de « bois » ne sont pas toujours des plus explicites. Un Européen de France ou d’Allemagne hésitera avant d’appeler « forêt » les plus beaux boisements de l’Afrique du Nord. Et Cosson est dans cet état d’esprit lorsqu’il parle de « la prétendue forêt de la Kessera »[189] en laquelle il reconnaît seulement un « bois montueux ». Un demi-siècle plus tôt, Puckler Muskau observait très justement que « ..... dans cette partie de l’Afrique, on n’entend par le mot bois qu’un taillis plus ou moins épais d’arbres de moyenne hauteur et de grands arbustes »[190].

Des succédanés de rhaba sont le frech et la zemla. Le frech de Zeriba est une belle brousse d’oliviers et de caroubiers. Mais, ailleurs, dans le Haut-Tell, ce même terme concerne d’humbles peuplements de romarin et, dans la Steppe, des pelouses d’armoises. C’est que frech n’a d’autre signification réelle que celle de « couverture ». Dans des conditions analogues, varie la valeur du mot zemla. Chez les Fréchich et les Majeur, il qualifie les terrains exclusivement occupés par l’alfa. Chez les Ouled-Ayar et ailleurs en Friguia, il correspond au français « hallier » : autour de la Kessera, la zemla est un épais fouillis de chênes-verts. Et tout cela est logique, car zemla n’a étymologiquement d’autre sens que celui d’« assemblage » sans qu’il soit spécifié de quelle chose ou de quel végétal il s’agit[191].

Cette souplesse ne permet pas d’employer rhaba, frech ou zemla pour classer les diverses formations ligneuses. Force est donc de nous contenter de notre « forêt » pour les peuplements d’arbres. Assurément, la forêt du Haut-Tell est un fait plus aisé à constater qu’à définir, d’autant plus que la hauteur des arbres, l’épaisseur ou l’âge des boisements et la considération des espèces ne sont pas un criterium fixe et infaillible[192]. Pourvu que l’on renonce à l’idée de forêt à la manière de l’Europe du Nord, l’utilisation de ce terme est pourtant possible et même nécessaire. Quant aux formations buissonneuses, elles sont couramment gratifiées en Tunisie du nom de « brousse » qui est dans la Régence l’équivalent du maquis corse. Cependant, il importe de distinguer une haute brousse (celle-ci encore assez dense et majestueuse et dépassant la taille de l’homme) et une basse brousse composée de végétaux frutescents, laquelle n’est la plupart du temps qu’une friche. Quant aux étendues libres au sein de la rhaba, elles sont dites tella ou biadha. Tella fait allusion à la valeur agricole du sol. Biadha envisage son état de nudité et de blancheur, et rend exactement « clairière »[193]. Inversement, à cause de la teinte sombre des espaces boisés, maint mamelon, mainte ravine encombrés d’arbres et de broussailles sont des Krouma-Souda ou des Oued-El-Asoued (la Croupe Noire, la Rivière Noire).

3o La friche. — La forêt cumulant, outre ses caractères propres, ceux de la brousse et de la friche, il nous semble préférable d’examiner d’abord ces deux dernières, ce qui aura l’avantage de mieux dégager les particularités de toutes trois.

Le romarin ou klil est le chef de la friche. Soit seul, soit en compagnie d’autres essences, il règne aussi bien en non-Friguia qu’en Friguia et en montagne qu’en colline. Du sein de ses peuplements, s’élancent les touffes élégantes du diss (Ampelodesmos tenax) ou de l’alfa, graminées dont nous avons suffisamment indiqué antérieurement l’habitat et le rôle[194]. Avec elles, la marroube (oum er roubia) est une des herbes de la friche. Cette labiée, chère aux abeilles, aime les coteaux pierreux et les ruines romaines où, comme à Lorbeus, elle s’associe l’asperge sauvage (seqqoum). Avec les végétaux susvisés s’aperçoivent diverses plantes ligneuses, thym ou zater, lavande, zriga, bruyère ou lenj (Erica arborea), cette dernière à partir d’une certaine altitude. Dans quelques creux fleurit l’oum el lia ou mellia (ciste de Montpellier). Un peu partout se pressent d’autres cistes, des genêts, genêt d’Espagne ou Spartium junceum (thagthag), genêt épineux ou Calycotome villosa (guendoul). Le palmier nain est inconnu.

Toute cette basse brousse n’a au maximum qu’un mètre ou un mètre cinquante. Rarement, la friche est pure. Entre Testour et le Khalled, il s’y campe quelques pins, isolés ou par petits bouquets, etc. A mesure que l’on s’élève en montagne, les arbres tendent à augmenter parce que moins exposés à la dent des animaux ou au fer de l’homme. Ils vont parfois jusqu’à créer vers le sommet une façon de haute brousse (Slata) qui, mêlée d’une certaine quantité de beaux pins comme au Djebel- Harraba, peut prendre un air de bois ou se transformer comme autour de la Kessera, en une forêt véritable.

4o La haute brousse et la forêt. — La brousse est constituée par les éléments de la friche surmontés d’autres végétaux plus grands. Mais alors que la friche n’est installée que sur des surfaces caillouteuses ou sableuses, la brousse s’empare aussi de terres alluviales argilo- calcaires. Il y a ainsi une brousse de plaine ou de terrains profonds et une brousse de terrains rocheux.

La première catégorie est assez bien représentée par le frech de Zeriba, par la brousse qui relie l’Oued-Siliana au Djebel-Ech-Chehid ou au Djebel-El-Akhouate (voir planche F), par celle du Khalled en dessous de Téboursouk, etc. Elle comporte essentiellement des lentisques parmi lesquels se glissent des caroubiers et des oléastres, ceux-ci sillonnant de préférence les lignes de moindre altitude. Sur quelques points, on remarque aussi des myrtes, rihane (Myrtus communis) et du qtem (Phyllirea media). Les lentisques et les arbres précités font sur le sol des taches de verdure, des macchie, selon l’expression corse. Entre elles, en effet, il n’y a pas de sous-bois et le parterre n’est décoré que de petites herbes annuelles. Les graminées, parmi lesquelles se signale surtout la bèhema (Stipa tortilis) ne forment pas de gazon, non plus que la Ferula communis ou kalakh ou les plantes bulbeuses ou légumineuses. Toutes, d’ailleurs, sèchent complètement en été. Contrairement à ce que l’on va imprimant, le lentisque vit au- dessus de 600m et on le rencontre jusqu’à 800m. Accrue de l’orme et surtout du peuplier blanc ou safsaf[195], la haute brousse dresse des galeries de verdure le long de certains oueds (Bargou, Ousafa, Oued-El- Qedim) où l’humidité latente supplée, le cas échéant, à la profondeur du sol.

A ce type s’oppose la brousse de conifères et de chênes des pentes rocheuses des montagnes. Les deux genévriers, celui de Phénicie (Juniperus phoenicea) ou araar et l’oxycèdre (Juniperus oxycedrus) ou thaga, capables d’atteindre jusqu’à une douzaine de mètres, n’ont guère, la plupart du temps, que le tiers de cette taille. Très rustique et ne redoutant ni les orientations chaudes, ni les sols maigres ou stériles, l’araar tient une place considérable dans les boisements du Sud du Haut-Tell. Parfois, il s’y offre presque seul en peuplements assez clairs, comme au Zelfane (voir planche G).

Le thuya ne s’observe que sur le pourtour du massif du Djouggar, au Nord-Ouest vers Tarf-Ech-Chena, à l’Est dans l’Oued-Haddada. Il y annonce les thuyas du Tell Inférieur. Cet arbre n’est nullement confondu par les indigènes avec le genévrier de Phénicie, ainsi que le croient les Européens dont l’oreille n’arrive pas à distinguer le mot araar (عرعر) du vocable aar (عار), qui est le nom du thuya. Le cyprès est dans le Haut-Tell une exception[196]. Chez les Majeur se joint souvent aux genévriers le sumac ou jdari (Rhus pentaphylla), arbrisseau de steppe. L’arbousier ou lenj (Arbustus unedo) est visible çà et là par individus épars.

Avec les genévriers, ce sont les chênes qui dominent. Dans le Haut-Tell, ils comprennent trois espèces : l’yeuse, communément appelé chêne-vert (Quercus ilex), et quelques échantillons de chêne-liège ou fernane (Quercus suber) et de chêne-zen (Quercus mirbeckii). Le chêne-zen est limité à quelques points très frais du massif Ouargha (Aïn-Zana, Oued-Zana, Aïn-Taghit, Oued-El-Adaïlia) où il est un traînard des peuplements kroumirs. Plus lent encore à battre en retraite, s’affirme le chêne-liège[197] (voir carte hors texte). Enumérons-en quelques exemplaires isolés au Sra-Ouargha (Aïn-Tasbine au Nord du Djebel-Melah et Djebel-Seffah). Dans les monts de Téboursouk, il y a un Koudiat- Fernane au Djebel-Rhazouane. Cette essence s’aperçoit aussi à El-Alia, au Bled-Zehna et vers Sidi-El-Aïadi à l’Est du Goraa[198]. Essentiellement silicicole, elle s’installe sur les grès comme en Kroumirie. Au Serdj, le fernane monte pour ainsi dire la garde à l’orée de la Steppe. Sous la lèvre supérieure de la grande faille, derrière Zeriba, le ravin frais de l’Oued-El-Fernane[199] est, de par sa situation, presque complètement à l’abri du soleil. Sur des éboulis où sont dispersés des fragments de grès aptiens, un millier de chênes- lièges, dont quatre ou cinq gros arbres, sont disséminés parmi des chênes-verts. Ajoutons que ce coin montagneux, haut d’environ 700m, est semé d’anciennes murettes étagées qui concourent à imbiber la terre d’humidité. Les conditions spéciales de ce vallon contribuent à expliquer cet habitat méridional.

Si l’existence de quelques chênes-zens et lièges dans le Haut Tell est intéressante en ce qui a trait à la diffusion des espèces, elle est négligeable au point de vue du faciès végétal. Le chêne-vert, en revanche, règne sur de vastes surfaces. Dans les régions du Kef et de Téboursouk, il aime se tenir au-dessus de 5 à 600m, ligne qui se relève, à mesure qu’on avance vers la Steppe, en même temps que celle des sraouate. Moins indifférent à l’hygrométrie et à la nature du terrain que l’araar, il est comme les sraouate plus fréquent en Friguia que dans le reste du Haut-Tell. Lorsqu’il se développe en arbre, c’est le chejeret el ballothe (l’arbre aux glands). Est-il au contraire simple arbrisseau, on le dénomme kechrid, et ses taillis forment le fond de la brousse dans beaucoup de hauts cantons montagneux de la Friguia.

Araar et Kechrid, voilà donc les deux principaux éléments du maquis de montagne. Ces deux essences foisonnant l’une dans la zone méridionale du Haut-Tell, l’autre dans la bande du septentrion, les chênes voisinent de cette façon avec le diss (Ouargha, région du Kef, Hamadat des Ouled- Ayar, forêts de la frontière dans les parages d’Haïdra, etc.) comme les genévriers avec l’alfa (Berbérou, Zelfane, etc.). Il en résulte pour le Haut-Tell, en face de la brousse à lentisques, deux types de haute brousse de montagne relativement bien localisés et ombrageant des éléments divers de la friche.

Ces trois genres de brousse comptent plus d’hectares que la forêt propre et leur prévalence est un des traits géographiques les plus caractéristiques du Haut-Tell, tout autant que la forêt de pin d’Alep. A la brousse de montagne, il ne manque d’ailleurs pas grand chose pour se changer en forêt, et cette transformation s’effectuerait si mille contingences n’intervenaient généralement pour empêcher le processus d’avoir son couronnement normal.

Les éléments de la haute brousse montagneuse, lorsqu’ils sont suffisamment « arbres », entrent à l’occasion dans la composition de la forêt, mais celle-ci est quasi exclusivement constituée par le pin d’Alep ou snouber (Pinus halepensis). Sobre, rustique et robuste, ce résineux croît sur tous les sols, à toutes les orientations et à toutes les altitudes (voir planches E, G, H). Toutefois, sa prédilection est pour les calcaires de l’âge secondaire et principalement pour le cénomanien et le sénonien. A l’énorme extension de ces étages dans le Haut-Tell correspond précisément la diffusion du pin d’Alep. Celui-ci conserve à l’état boisé des espaces où ne réussirait aussi bien aucune autre essence, et qui ne sont au surplus susceptibles d’aucune culture. Il se contente, en effet, d’une quantité d’eau assez faible et d’un terrain très maigre. Dans le Tell Septentrional, le végétal caractéristique est le chêne-liège ou zen, dans le Tell Inférieur, c’est le thuya. Dans le Sahel, c’est l’olivier, dans la Steppe montagneuse, c’est l’alfa, dans le Haut-Tell, c’est le pin d’Alep. A la vérité, on constate des boisements de cette essence dans les autres portions du Tell tunisien et inversement la Steppe s’enorgueillit de snouber en quelques endroits. Mais le quartier général du pin d’Alep est bien le Haut-Tell, car cet arbre y exerce sa suprématie d’un bout à l’autre du territoire dans la partie friguienne comme dans la zone méridionale. Superposé au Nord à la brousse de chênes et à la friche de diss comme dans le Tell Septentrional et couvrant au midi des genévriers et l’alfa, c’est lui qui assure vraiment l’unité végétale de la région depuis la Medjerda jusqu’aux chênes de Zeugitane et de Byzacène. Sous son feuillage protecteur s’avancent au devant l’une de l’autre la flore du Tell et celle de la Steppe et elles s’y mélangent un moment.

Il existe dans le Haut-Tell de magnifiques spécimens de ce résineux (Ouargha, autour d’Aïn-Safsaf et de la Kessera, etc.). Quelques forêts sont très touffues et très épaisses. Chez les Fréchich et les Majeur, la forêt tend à s’éclaircir. Près de Bou-Chebka elle ne comprend plus que deux éléments : pin d’Alep sur friche à alfa (voir planche H). La haute brousse est absente et les jeunes pins sont plutôt rares. Rien n’atteste plus éloquemment l’imminence de la Steppe[200] et effectivement, dans ses énormes quantités de pin d’Alep, le pays au Sud du Djebel-Sif serait à laisser en dehors du Tell. Bien que ses exemplaires les plus beaux dépassent rarement quinze à vingt mètres, la forêt du Haut-Tell revêt pourtant une certaine grandeur sauvage qu’elle emprunte partiellement à la nature tourmentée de son sol. Par une chaude après-midi, il est bon de s’arrêter à l’ombre d’un pin, alors que la vue erre au loin sur les boisements environnants et s’y repose de l’éclat du ciel. Parfois, dans la torpeur ambiante, résonne la voix claire d’une flûte agreste. C’est un pâtre nonchalant qui suit d’un œil distrait ses moutons éparpillés et égaie la solitude. Les notes s’égrènent dans l’air tiède, tombant dans le vide ou provoquant la réponse stridente et irritée des cigales et la vision antique du faune s’évoque un instant dans l’esprit du voyageur.

[Illustration : XII — LA KALAAT FRARHA (CHAQUETMA) ET LA FORÊT SOUS- JACENTE. PINS SUR ROMARIN ET GENÊTS. (Cliché Monchicourt.)]

[Illustration : XIII — LES BOISEMENTS DU ZELFANE : ARAARS ET ALFAS. (Cliché Monchicourt.)

Planche G]

En résumé, forêt, haute brousse et friche n’ont entre elles que des différences de degrés. La friche est pareille au sous-bois de la brousse, la brousse est semblable au sous-bois de la forêt. Ce sont, pour ainsi parler, des tiroirs s’emboîtant l’un dans l’autre. Enlevez les grands arbres de la forêt, il reste la brousse, ôtez les gros buissons de la brousse, il n’y a plus que la friche. La brousse est la dégradation de la forêt, la friche est le reliquat de la brousse. Avec le temps, la friche peut redevenir brousse et la brousse forêt. Forêt, brousse et friche voisinent d’ailleurs. Pas de forêt sans coins de brousse ou de friche : dans la forêt de la Kessera, toutes deux accaparent probablement plus d’hectares que les peuplements forestiers.

Nous avons déjà indiqué dans notre chapitre II quelle place de premier ordre tenaient dans le Haut-Tell les surfaces boisées, soit par leur total qui atteint plus du tiers de la superficie de la région (36,8 %), soit par leur subdivision entre tous les groupes de cantons. C’est ce que confirme le tableau suivant où nous avons condensé les résultats des délimitations de forêts domaniales opérées par l’Etat en y ajoutant la forêt privée de Gafour :

NOMBRE D’HECTARES DE BOISEMENTS

Monts du Kef 23.500

Massif Ouargha 43.000

Forêt des Mellita 11.000

Forêt du Maïza 6.700

Reste de la partie Nord-Est de la zone des plaines 4.300

Partie Nord du massif de Mactar 7.000 ------- Partie friguienne du Haut-Tell 279.000 ------- SURFACE TOTALE de ce pays en hectares 794.000

Serdj et Bargou Sud 14.000

Massifs du Djouggar et du Bargou Nord 57.500

Forêt de Gafour 25.000

Forêt autour du Djebel-Chetlou 15.000

Glacis Nord-Est du Haut-Tell 34.500

Monts de Téboursouk 37.500

Forêt de la Kessera 20.000

Reste du Sud du massif de Mactar 22.000

Zone du Moyen-Mellègue 30.750

Massif de Kalaat-Senane 4.250

Tell des Majeur 71.000

Tell des Fréchich au Nord des plaines d’El-Afrane et Foussana 40.000

Idem au Sud de ces plaines 58.000 ------- Partie non friguienne du Haut-Tell 246.000 ------- SURFACE TOTALE de ce pays en hectares 631.000

L’ensemble des forêts et des brousses du Haut-Tell avec les parcelles de friche enclavées est égal à 525.000 hectares. On remarquera que la partie non friguienne du Haut-Tell entre dans ce total pour un chiffre absolu à peine inférieur à celui de la partie friguienne. Mais cette région ayant une extension moins grande, la non-Friguia possède en réalité un coefficient de boisement supérieur, 38,9 contre 35,1 %, qui s’élève à presque 50 % dans le Tell des Fréchich et à 61 % dans le Tell des Majeur. Ainsi se trouve amplement justifiée l’inscription de toute cette zone dans le Tell.

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