I
LES TRIBUS DE L’ANCIEN BLED-ET-TROUK
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1o =Les petites tribus=
En dehors des grandes peuplades, une véritable poussière ethnique s’était déposée au hasard, débris d’anciennes tribus, ou tiach (expatriés) entraînés hors de chez eux par la guerre ou le nomadisme. Ces corpuscules occupaient surtout le Nord-Ouest du Haut-Tell, c’est-à- dire le pays évacué par les Beni-Chennouf, les Ouled-Mimoun et les Ouled-Yahia et que les Drid n’avaient pas rempli. Aux alentours du Kef, ils furent, au XVIIIe siècle, unis sous le nom d’Arouch-Es-Sendjaq (tribus du drapeau), dont les membres étaient qualifiés de raïat es sendjaq (sujets de l’étendard)[308]. D’autres se virent, au XIXe siècle, amalgamés en Arouch-Er-Rgag (petites tribus). D’autres, enfin, ceux de la banlieue de Téboursouk, furent mis très tard sous la dépendance du caïd de cette bourgade.
A l’organisation des Arouch-Es-Sendjaq avait présidé l’idée d’assurer un appui à la garnison du Kef par la création d’une sorte de Cercle où les beys levaient des goums. Le rôle des Arouch-Es-Sendjaq se borna plus tard à recevoir et à entretenir des soldats réguliers jusqu’au règne d’Ahmed-Bey. Leurs villages et Le Kef furent alors assujettis à la conscription avec Téboursouk et les décherats hassinites de la forêt de la Kessera et du Bargou[309]. Les Arouch-Es-Sendjaq constituaient le territoire propre du gouverneur du Kef. Y figuraient notamment les habitants de la ville et de sa banlieue (Ouled-Thaleb fraction des Ouled-Soula, Klaa qui furent parmi les plus chauds fauteurs des Beni- Chennouf et à qui est due la zaouïa du Dyr du Kef, Mellita, Ouled-Ali du Sers, le village d’Ellès et les Ouled-Abdallah des Ouled-Ayar). Sous l’autorité du gouverneur du Kef étaient aussi plus à l’Ouest les villages de Zouarine et de Kalaat-Senane et les Gheraba (c’est-à-dire des Algériens d’origine). Les Arouch-Es-Sendjaq ne s’offrent donc pas comme une unité territoriale. Mais, vu qu’entre leurs divers membres s’étendaient les tribus maghzen des Ouled-Yagoub, Drid et Beni-Rezg, le commandement du Kef s’exerçait en définitive sur un secteur d’un seul tenant. La Kalaat-Senane, enclavée chez les Ouled-Bou-Rhanem, faisait seule exception.
Réunis d’abord sous trois cheikhs après 1881, puis supprimés en 1890, les Arouch-Es-Sendjaq n’ont plus qu’un intérêt rétrospectif. Ils expliquent certaines particularités actuelles et, par exemple, le fait qu’Ellès et les Ouled-Abdallah ne dépendent pas de Mactar comme cela serait naturel, mais du Kef. Kalaat-Senane fut, au contraire, jointe aux Ouled-Bou-Rhanem en 1891.
Les atômes ethniques des autres régions restèrent à l’abandon jusque sous Ahmed-Bey où, pour soumettre à l’impôt les petites collectivités, on imagina un caïdat des Arouch-Er-Rgag-El-Loula et un caïdat des Arouch-Er-Rgag-Ets-Tsènia (c’est-à-dire des petites tribus no 1 et no 2) qui durèrent jusque vers 1890.
2o =Le groupe des Drid=[310]
A l’époque où elle était le principal soutien des Chabbïa, la tribu hilalienne des Drid s’était accrue des Beni-Rezg et des Arab-Majour. Elle-même se subdivisait en trois brada[311] : Ouled-Mennaa, Ouled- Djouine et Ouled-Arfa. Au milieu du XVIIe siècle, les Beni-Rezg entrèrent les premiers au service des beys de Tunis, puis les Ouled- Djouine, les Ouled-Mennaa, les Ouled-Arfa, enfin les Arab-Majour. Aussi, est-ce dans cet ordre que les chefs de ces tribus étaient admis autrefois au baise-main des beys, lors des réceptions d’apparat. Au cours des âges, d’autres fractions s’ajoutèrent à ce groupement, mais sans s’y fondre. Elles formèrent les Arouch-El-Caïd et les Deira. Les « Tribus du Caïd » vantaient tout d’abord les Ouled-Hassen, descendants de ce caïd des Touaba et Gouazine qui fut le premier chef moderne des Drid et dont la lignée fournit le plus souvent les caïds de cette peuplade[312]. A côté des Ouled-Hassen s’y rangent des Rebaia, Merdas, Chabbïa, Hanencha, Ouled-Sbaa, Ourfella, Alaoua, Zèhena. D’autres fractions, en moins grand nombre, s’agrégèrent directement aux chefs soit des Drid, soit de leurs trois subdivisions, et donnèrent naissance aux deiras (entourages) qui ne dépassant guère trente à quarante tentes étaient plus petites que la zmala. La deira comprenait des gens étroitement associés entre eux soit par le sang, et dans ce cas elle n’était autre chose que la famille même du caïd, soit par l’identité des occupations. Les Arouch-El-Caïd étaient une sorte de grosse deira.
Les Drid étaient la plus renommée des tribus maghzen. Ils fournissaient aux beys les cavaliers nécessaires pour les expéditions et notamment pour les colonnes qui allaient percevoir annuellement les impôts dans le Djérid. Ils transportaient, en outre, à Tunis, les grains livrés par les tribus à titre d’achour en nature. Leur morgue était proverbiale et longtemps la capitale fut interdite à leurs chefs dont on redoutait les intrigues. Existence somptueuse, équipages de chasse, tentes vastes et luxueuses embrassant plusieurs pièces, harem bien garni, le caïd des Drid était vraiment un personnage et sa zmala était en Tunisie la plus grandiose.
A leur entrée dans la Régence, le Bey, avons-nous dit, avait casé les Drid dans l’ancien domaine des Ouled-Mimoun et Ouled-Yahia, depuis la Hamadat des Ouled-Ayar jusqu’à Béja. Les Beni-Rezg se cantonnèrent plus spécialement dans le Nord du Sers, les Ouled-Mennaa à la Rhorfa et au Krib[313], les Ouled-Djouine au Gafour, les Ouled-Arfa et les Arab- Majour autour de Béja. Mais, contraintes par métier de posséder beaucoup de chevaux pour la guerre et surtout beaucoup de chameaux pour le commerce des dattes et des céréales, ces peuplades étaient conduites à se mouvoir au hasard des pâturages. Les Drid propres campaient jadis en hiver dans la plaine de Kairouan où leurs chameaux rencontraient les herbes salées qui leur plaisent. Pour la même raison, les Beni-Rezg gagnaient Gamouda. La zmala du caïd des Drid se tenait souvent au Krib durant la saison froide. En été, elle s’installait plus au Nord et, par exemple, vers la Dakhlat de Djendouba.
Néanmoins, lors de l’occupation, les Drid résidaient encore en majorité là où ils avaient été postés au XVIIe siècle. Le Centre et le Nord-Est du Haut-Tell abritaient, en effet, les deux tiers des Ouled-Mennaa, les trois cinquièmes des Ouled-Djouine, le tiers des Arouch-El-Caïd, le cinquième des Ouled-Arfa[314], quelques fractions d’Arab-Majour et les deux cinquièmes des Beni-Rezg. Les Drid qui au XVIIIe siècle partageaient le Sers avec les Ouled-Ali avaient fini par remplacer quasi complètement ceux-ci en leur achetant, semble-t-il, leurs droits sur le pays[315]. La région de Béja hébergeait presque tout le reste des Arab- Majour, un cinquième des Ouled-Arfa et un cinquième des Ouled-Djouine. En somme, la moitié des Drid habite le Haut-Tell, et un quart les régions de Béja et de Testour. D’autres vivent dans la Dakhlat de Djendouba, chez les Riah de Medjez-el-Bab et de Zaghouan, quelques-uns en Algérie. Ceux des Drid qui étaient locataires de grands henchirs (Gafour, Krib) ont été depuis 1881 partiellement éliminés par le jeu des ventes. En revanche, ils se sont plus fortement attachés aux autres cantons et leur nomadisme s’est beaucoup atténué. Les Ouled-Mennaa quasi seuls ont persisté dans leur humeur vagabonde.
Drid, Beni-Rezg et Arab-Majour atteignaient au commencement du Protectorat un effectif global de 7.000 contribuables inscrits à la mejba[316] et formaient respectivement trois caïdats. Leur éparpillement ne permit pas de leur maintenir ces trois circonscriptions, ni même de les grouper en une seule. Depuis 1890, il n’y a plus de caïdats des Beni-Rezg ou des Arab-Majour et en 1891, le caïdat des Drid a cessé d’exister. Son chef, Ahmed ben Sultane, un des Ouled-Hassen, devint caïd de Téboursouk. Seuls les Ouled-Mennaa sont encore un cheikhat ethnique comme autrefois. Si les Drid ne figurent plus en nom, ils tiennent néanmoins une place prépondérante dans leur ancien domaine. Les Beni- Rezg, par exemple, sont le noyau du khalifalik de Sers-Rhorfa et le caïd actuel du Kef est un des leurs. Le caïd de Tajérouine appartient aux Ouled-Djouine.
3o =Les Ounifa=[317]
L’ensemble des tribus de la frontière depuis la Medjerda jusqu’au massif de Thala est désigné sous le nom d’Ounifa auquel on a cherché des étymologies étranges. Pour nous, nous le rapprocherons de Beni-Ounif (Aït-Ounifi), appellation berbère d’un des villages du Figuig. Le groupement dont il s’agit est d’ailleurs nettement identifiable aux Beni-Ounifen haouarides du temps d’Ibn Khaldoun, principal noyau de la principauté des Hanencha dont les Ounifa furent les continuateurs partiels et ce, malgré que les Ounifa, en mémoire de leurs ex-chefs soléimites, reconnaissent comme ancêtre légendaire commun un certain Ben Mahmoud, tige des Mahammid.
Le vocable d’Ounifa fut adopté par la terminologie administrative du Protectorat. Lorsqu’en 1896 Charen, Ouled-Bou-Rhanem et Zeghalma[318] furent amalgamés en un caïdat unique, celui-ci reçut le titre de caïdat des Ounifa-Guebala, c’est-à-dire des Ounifa méridionaux, par opposition aux Ounifa septentrionaux, Touaba, Ouargha et Ouled-Yagoub rattachés au caïdat du Kef, les premiers en 1885, les seconds en 1887 et les troisième vers la même époque. Quant aux Khememsa et Doufane, ils furent versés en 1891 dans le caïdat de Ouartane et Ksour, lequel était lui- même, six ans plus tard, réuni au caïdat des Ounifa-Guebala. Cette intrusion des Ouartane au sein des Ounifa enlevait à ceux-ci leur homogénéité ethnique et le nom d’Ounifa-Guebala n’était plus dès lors entièrement justifié. En mars 1904, ce caïdat troqua cette désignation contre celle de caïdat de Tajérouine.
Ces Ounifa du XVIIIe siècle ne sont pas tous berbères. Les trois grandes fractions des Ouled-Yagoub[319] affirment descendre de Mahdi, Nasser et Ahmed, fils d’un certain Sbaa, issu d’un chef des Douaouda, Mohammed ben Sassi. Nés à proprement parler dans la région des Fréchich, les Ouled- Yagoub furent attirés plus tard dans leur pays actuel par les beys qui en firent une tribu maghzen[320] jusque vers 1850. Comme les Drid, les Ouled-Yagoub accueillirent des familles disparates dont l’ensemble fut affublé de la qualification générale de Touaba (suiveurs, fractions à la suite). Mais on peut se demander si ces Touaba ne sont pas identiques aux Ouled-Tauba dont Ibn Khaldoun fait un rameau des Drid[321]. Et on comprendrait alors pourquoi au XVIIe siècle ce fut un caïd des Touaba qui négocia le retour des Drid en Tunisie. Quoi qu’il en soit, ces Touaba ne comptaient pas comme tribu maghzen.
Si les Ouled-Yagoub sont arabes, le mot Ouargha (ورغة) révèle une provenance berbère. Au Nord-Est de Gafsa, un Djebel-Ouargha jalonne peut-être le chemin jadis parcouru par la tribu à sa sortie de Tripolitaine. D’après une tradition, avec elle auraient émigré les Ouled-Bou-Zid qui s’installèrent à Biadha. Le traité de 1628 classa les Ouargha dans la sphère d’influence d’Alger, mais cette annexion demeura théorique. Contenus à l’Est par le Kef, les Ouargha s’épanchent à l’Ouest et razzient les tribus algériennes, tandis qu’ils font bon ménage avec les peuplades tunisiennes voisines. En 1807, ils sont de l’expédition d’Hamouda-Bey contre Constantine, ce qui les sacre tunisiens. Ils le seront officiellement à partir du traité de 1821[322]. Les Ouargha appuyaient les beys de Tunis, sauf quatre fractions (Chograne, Adada, Ouled-bou-Hariz, Gouarech) qui s’étant proclamées Bachïa furent obligées, comme les Ouled-bou-Zid de Biadha, à un impôt en nature de 270 moutons (Ouled-bou-Zid 30) chaque fois que le bey du camp marchait contre les Kroumirs.
Les Ouargha étaient, en 1895, presque 2.000 personnes payant la mejba, sur lesquelles à peine 200 étrangères à la tribu. Comme l’on ne rencontre pour ainsi dire pas de Ouargha hors de leur pays, ils offrent un tout bien homogène, préservé par l’impénétrabilité d’un territoire situé en marge des grandes routes et protégé par la rudesse des habitants. Les non Ouargha sont des Algériens ou des membres de fractions maraboutiques, Chabbïa et Ouled-Sidi-Abid, tolérés à ce titre et dont les Ouargha ignorants et rustiques ont besoin pour choisir parmi eux des lettrés. Vers 1895, sur treize notaires huit étaient Chabbïa.
Le Kitab El Adouani énonce que les Charen sont du sang des Ouled-Amer- ben-Hilal. Mais la finale « en » est propre aux pluriels berbères. D’autre part, la légende veut que Zghid, chef des Charen, et Difallah, chef des Ouargha, aient vu le jour jumeaux et joints par un pouce. L’opération qui les sépara présagea, dit-on, la division future. Il n’est pas défendu d’en déduire que la formation ou la fixation des deux tribus furent parallèles et eurent lieu sous la direction d’une même famille arabe. D’après les Charen, Zghid qui avait sa zmala dans la plaine de Bermajna aurait été, avec Difallah comme lieutenant, à la tête d’une sorte de confédération qui prépara celle des Hanencha si l’on en croit l’anecdote ci-après : Un bijoutier Juif de la zmala trouva un jour sur le Djebel-Bel-Hannech une Arabe fort belle dont l’amant venait d’être tué. Le Juif la prit comme concubine jusqu’au moment où Zghid sut l’aventure, se saisit de la femme et fit exécuter l’audacieux mécréant. L’étrangère était enceinte : après quelques mois naquit d’elle un garçon qu’on appela Hannachi par allusion à la montagne où il avait été conçu. Zghid épousa la mère et adopta l’enfant. Mais une fois grand, celui-ci se créa dans la tribu un clan avec lequel il n’hésita pas à s’attaquer à Zghid auquel il arracha beaucoup de ses ressortissants. Telle serait la genèse des Hanencha. Le démembrement ne put être arrêté par le fils de Zghid, Amor, qui se consacra à la vie contemplative. Cet Amor ben Zghid est titulaire d’une qoubba à quelque distance du Kef, sur la route de Sakiet-Sidi-Yousef, et le territoire des Charen va jusque-là. Comme au Sud il ne franchit pas le Slata, la tribu a maintenant une station plus septentrionale qu’à l’époque de Zghid.[323]
Pasteurs et contrebandiers, disséminés dans la région du moyen Mellègue, les Charen végètent dans la pauvreté et n’ont aucun village. Ils font du charbon et vendent au Kef le bois de leurs broussailles. Comme les Ouargha, ils sont assez homogènes. En 1895, on y recensait un peu plus de 1.800 mejbas, dont 230 relatives à la tribu maraboutique des Ouled- Sidi-el-Mouelha.
Les Ouled-Sidi-Bou-Rhanem sont aussi une tribu maraboutique, mais, sauf ceux restés non loin du tombeau de l’ancêtre chez les Fréchich, ils nous apparaissent comme des gens rudes et guerriers qui, durant tout le XIXe siècle, bataillent contre les maîtres de la région algérienne limitrophe. En 1836 et 1837, ils contribuent à défendre contre nous Constantine. En 1845, des individus des Ouargha, Charen, Ouled-Bou- Rhanem prennent part à des combats contre nos troupes avec la complicité tacite du kahia du Kef[324]. En 1852, le général de Mac-Mahon poursuit les tribus algériennes hostiles au delà de l’oued Horhihir et leur razzie 20.000 moutons au pied même de la Kalaat-Senane[325]. Après 1881, il fallut plus de dix ans pour les habituer à accepter sans intrigues les chefs qu’on leur donnait. Homogènes comme les Ouargha, un peu supérieurs aux Charen (1.900 mejbas en 1895) et plus turbulents, leurs relations avec l’Algérie les avaient un peu dégrossis. Séparés du reste de la Tunisie par le Mellègue et le Massif de Kalaat-Senane, ils entretenaient leurs principales relations avec l’Ouest. Ils vendaient et achetaient beaucoup à Souk-Ahras, et El-Méridj était leur souk aussi bien que celui des Ouled-Yahia-ben-Thaleb.
Quant aux Zeghalma, ils sont coupés en deux depuis le milieu du XIXe siècle, moment vers lequel une portion d’entre eux s’est enfuie vers Tébessa pour échapper aux troubles et à la famine. Ces émigrés, connus sous le nom de Zeghalma-Ouled-Slim sont tout à fait Algériens quoi qu’ils se rendent aux zerdas célébrées par leurs contribules de la plaine de Bermajna. Ajoutons que les Zeghalma de Tunisie ne sont des Zeghalma pur sang que pour une moitié (400 sur les 850 mejbas de 1895). La fraction des Ouled-Cheikh exerce sur les autres une autorité empruntée à son caractère maraboutique. Il y a 250 ans, un indigène d’une grande famille des Mahammid, nommé Khalifa, ayant eu des difficultés avec ses proches, quitta son canton tripolitain natal et avec sa femme, son fils Mahammed et quelques domestiques s’en fut vers Thala et Tébessa. En 1670, un membre de la famille des Ben Chennouf[326] aurait constitué habous, au profit de Mahammed et de sa descendance mâle, les 2.000 hectares du fameux henchir de Kalaat-Djerda. Parmi les serviteurs de Sidi Khalifa, un certain Zeghlem serait le père des Zeghalma, alors que Mahammed ben Khalifa fut la tige des Ouled-Cheikh. Cette fable renferme comme la plupart des contes analogues un grain de vérité. Nous en retiendrons qu’au-dessus des Zeghalma établis à Bermajna se plaça, au milieu du XVIIIe siècle, une famille tripolitaine maraboutique.
4o =Les Ouled-Aoun et les Ouled-Yahia=
Les Ouled-Aoun dont une opinion étrange de Falbe veut faire les descendants des Huns de Bélisaire[327] sont une branche des Ouled-Saïd mentionnée dans un document espagnol du XVIe siècle[328]. Au XVIIIe siècle, un écrivain les dépeint comme forts d’une centaine de tentes[329]. En 1900, les Ouled-Aoun proprement dits (Bargou et Ouled- Yahia exceptés) comptent 4.000 mejbas. Mais, sur ce chiffre, seule la famille d’El Hadj Ahmed ben Snoussi, dont le fils fut après 1900 cheikh de la fraction d’El-Arab, passe pour représenter vraiment la tribu primitive. Les Ouled-Aoun actuels sont, en réalité, de provenance très variée, ce qui les différencie des groupes précédents.
D’après certains notables, le nom de la plaine de Siliana, cœur de la tribu, serait celui d’un vieux rameau d’Ouled-Aoun. Une partie au moins de ceux-ci aurait ainsi une origine berbère kétamienne[330]. Effectivement, comme en marge de la Bahiret-Siliana, on a le Roba- Siliana et le Roba-Ouled-Yahia, il serait normal qu’à la « région herbeuse » des Ouled-Yahia se soit opposée la « région herbeuse » des Siliana, lesquels auraient ainsi possédé à la fois une plaine (Bahiret- Siliana) et un sra (Roba-Siliana)[331]. En tout cas, sont indubitablement berbères les Beni-Ourane (sous-fraction des Assakra du Massouge) et les Ouled-Znag qui avant 1881 figuraient d’ailleurs dans le caïdat de la Kessera. Znag et Sanhadja sont, comme on le sait, la même chose, le second terme n’étant que l’altération du premier[332]. D’autres Ouled-Aoun sont de sang arabe comme les Ouled-Samoth branche des Ouled-Saïd riahides, comme les Sfina et les Ouled-Sidi-Hamada qui se réclament des Mahammid de Tripolitaine.
Quant aux Ouled-Yahia, sauf quelques familles vers Téboursouk, ils sont concentrés dans leur Roba au nombre de 412 mejbas en 1900. Après 1870, ils furent réunis avec le Bargou et la Kessera en un caïdat scindé en deux morceaux dont l’un, celui du Sud (Kessera) se fondit en 1892 avec les Ouled-Ayar-Guebala et l’autre, qui nous intéresse ici, avec les Ouled-Aoun. La tradition fait d’ailleurs de Yahia un frère d’Aoun. Pour fixer leurs limites, ils décidèrent qu’au jour dit chacun monterait sur une jument de trois ans au chant du coq et, quittant sa tente, galoperait au devant de son adversaire. Là où se serreraient la main les deux cavaliers, là serait leur frontière. Yahia, grâce à une ruse salua son frère à Aïn-Sedja. « C’est comme la dispute d’Aoun et d’Yahia » est un dicton usité lorsqu’un subterfuge clôt un accord transactionnel au profit d’un des deux contractants. Si l’historiette témoigne d’une parenté entre les ancêtres des deux tribus, il est loisible aussi d’en conclure qu’après la victoire des deux peuplades sur les Hédil, le partage du territoire conquis s’opéra au bénéfice des Ouled-Yahia.
Ceux-ci avaient étendu leur domination sur le Bargou dont les cheikhs, simples chefs de décherat, n’exerçaient aucune juridiction sur le pays d’alentour. Aussi l’ex-caïdat s’appelait-il officiellement caïdat de Kessera et Ouled-Yahia, et non caïdat de Kessera et Bargou[333]. Malgré cela, et bien que les Braga cultivent dans le Roba-Yahia, les deux peuplades n’ont jamais été très amies, peut-être à cause de la différence des mœurs, les Ouled-Yahia vivant comme les Ouled-Aoun, tandis que les Braga habitent des villages comme les gens de la Kessera. On constatait au Bargou en 1900 presque 500 mejbas entre lesquelles il n’existe guère de communauté de sang. Au Nord du Bargou, les Ourazla, descendants des Urusitani, couvrent tout le pays montagneux et forestier entre la plaine steppique de Djebibina et le Roba-Ouled-Yahia.