II
LES TRIBUS DE L’ANCIEN BLED-EL-ARAB
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1o =Les Ouled-Ayar, la Kessera et les Ouartane=
Les Ouled-Ayar sont signalés pour la première fois au XVIe siècle dans le Kitab el Adouani. Les vrais Ouled-Ayar sont ceux de la Hamadat. Plusieurs sont nettement berbères. Les Ahel-Bez[334] se proclament autochtones et sont peut-être un reliquat des Besoua. Les Afor nous représentent des Beni-Tofourt des Beni-Demmer des Zenata[335]. Les Harat sont une branche des Miknasa. Le village de Maghraoua évoque une des tribus des Louata. Nous rencontrons encore des Mernissa, fraction nefzaouienne. On a l’impression que durant les bouleversements du Moyen- Age des familles berbères de race variée se sont réfugiées dans la Hamadat où elles ont pris conscience d’une sorte de solidarité en combattant contre les tribus arabes, Ouled-Ali, Ouled-Sbaa, Ouled- Mehelhel. Cette lutte persistante explique peut-être le nom même des Ouled-Ayar qui se traduit par « errant, brigand ». Les Ouled-Ali qui s’étaient adjugé la Hamadat et la région adjacente[336], n’y ont plus que quelques petites fractions jadis classées dans les Arouch-Es- Sendjaq. Avec les Ouled-Mraboth des Ouled-Yahia, une d’elles décèle seule aujourd’hui l’élément arabe sur la Hamadat. En marge de celle-ci, les Ouled-Sbaa et les Sayar, fraction des Arab-Majour, possèdent quelques familles sur le plateau de Mactar ainsi que les Ouled-Mehelhel. Au midi de Mactar l’immigration tripolitaine des XVIe et XVIIe siècles (Tarhouna, Soualem, Skarna, Hababsa) amalgamée à l’ouest de la Kessera avec d’autres fractions soit berbères, comme les Louata, soit arabes, produisit les Ouled-Ayar-Guebala qui sont un peu plus nombreux que les Dahara (2.750 mejbas en 1900, la Kessera exceptée, contre 2.200).
Faute de zmala, le chef-lieu des Ouled-Ayar était le village de Maghraoua[337], sur la Hamadat, ce qui marque la suprématie des Dahara. Les Ouled-Ayar avant la création de la mejba devaient chaque année gratifier de 5.000 moutons la colonne beylicale et payer la solde en argent des Beni-Rezg (20 mille francs). En outre, ils donnaient au Gouvernement du goudron pour enduire les chameaux et les navires, des plantes à parfum pour extraire des odeurs, des petits chevaux pour la chasse et un kafiz de grains d’orge verte écorcée. Après 1864 on les scinda en deux caïdats qu’Ali ben Ammar, chef des Ouled-Ayar du Nord, sut en 1881 entraîner contre nous, et mener au massacre du personnel de la gare de l’Oued-Zerga. C’est à Rohia, sur le territoire des Ouled- Ayar, que fut livré en octobre 1881 l’engagement qui termina l’insurrection dans la région[338]. Toutes les tribus du Bled-el-Arab du Haut-Tell étaient là accompagnées des Zeghalma et des Hamama.
Après la pacification, c’est dans la Hamadat, à Souk-el-Djema, que fut placé le siège du cercle chargé de surveiller le pays. Quand la tranquillité fut complète, la suprématie finit par échapper à la Hamadat au bénéfice de Mactar où fut construit le bordj du Contrôle civil après 1886. En 1898, les deux caïdats des Dahara et des Guebala sont accolés en un seul. Mais les Ouled-Abdallah d’Ellès restent au caïdat du Kef, tandis qu’en revanche le caïdat des Ouled-Ayar s’avance jusqu’au milieu du Sers[339]. Le caïd résida à Haouchsfaia jusque vers 1900, date où il ouvrit ses bureaux à Mactar. Quoique décapitée, la Hamadat n’en demeure pas moins par ses villages et l’esprit toujours remuant de ses habitants le canton le plus important des Ouled-Ayar.
Réunis aux Ouled-Ayar, mais constitués avec les Blidète en un khalifalik d’un millier de mejbas auquel ils tiennent comme garantie de leur individualité, les gens de la Kessera (Hassinïa) n’ont avec les Ouled- Ayar (Bachïa) aucun rapport de parenté. En dehors des Mouedzenine, les plus anciens Kesseraouia furent les Beni-Mtine et les Beni-Oulhez. Ces derniers ayant tué un voleur, ses enfants, dont le principal s’appelait Zitoun, dissimulèrent leur haine pour les Beni-Oulhez jusqu’à ce qu’ils eussent endormi leur méfiance. Ils les invitèrent alors à un festin dans une caverne qu’on montre encore. A mesure qu’entrait un des invités, Zitoun et ses frères le frappaient à mort. Ceux des Beni-Oulhez qui esquivèrent le piège se sauvèrent au loin. Leurs descendants sont aujourd’hui un peu au Nord de Testour. Je me suis laissé dire qu’un antagonisme profond les sépare toujours des Beni-Zitoun. Pourtant, ils expliquent leur présence sur la rive gauche de la Medjerda par une émigration naturelle qui, une ou deux générations avant la fondation de Testour par les Andalous, aurait conduit leurs ancêtres à se fixer au pied du Djebel-Skhrira, autour d’une source analogue à celle de la Kessera.
Quoi qu’il en soit, le recasement des Beni-Oulhez doit remonter au XVIe siècle. Les Beni-Zitoun prirent leur place et s’agrégèrent les Mouedzenine. Peu après, à ce noyau s’ajoutèrent les Zorgane, issus de Saad el Azreg qui serait comme le père de Zitoun, originaire de la Seguiet-el-Hamra. Enfin, l’agglomération s’accrut des Beni-Saiour[340]. Plus tard, divers étrangers formèrent le groupe des Gherob[341]. Beni- Zitoun, Beni-Saiour et Gherob vivent à la Kessera en autant de quartiers distincts. Un quatrième quartier est celui des Mechaïha. Les Beni-Zitoun sont établis au haut du village, où une de leurs fractions a divisé en quinze maisons le Ksar byzantin. Avant 1881, on remarquait à la Kessera une espèce de garde nationale d’anciens soldats avec des cadres d’officiers locaux en demi-solde. Le capitaine en était le caïd, Mohammed El Borni, qui avait combattu en Crimée et qui nous appuya contre les Ouled-Ayar.
Comparables à certains égards à ceux-ci (race berbère, villages, etc.), les Ouartane s’en distinguent par ce fait qu’ils sont un groupe homogène de 7.000 personnes de même sang, concentrées comme les Ouargha dans un canton bien déterminé qui, grâce à son heureuse position, a dû voir couler à ses pieds bien des invasions sans en être affecté. Comme pour les Ouargha il n’y a pour ainsi dire pas de Ouartane dans le reste de la Tunisie. Ouartane est pour Ouartatane, ce qui peut-être les identifie aux Beni-Ourtantine qu’Ibn-Khaldoun[342] nous dépeint comme une branche des Beni-Demmer des Zenata. Cependant, quelques-uns d’entre eux veulent comme aïeul un certain El Ouartadine des Beni-Oulhez. De leur existence avant le milieu du XIXe siècle, nous ignorons à peu près tout. Grâce à leur assiette, à leur nombre et à leur cohésion, ils purent protéger leur individualité entre les Ouled-Ayar et les Ounifa. Rudes et supportant mal l’autorité extérieure, les Ouartane ont un penchant prononcé à l’indiscipline et à l’intrigue. Jusqu’en 1897 ils conservèrent un caïdat spécial qui avait le Ksour pour capitale.
2o =Les Fréchich et les Majeur=
Alors qu’en 1895 les Ounifa atteignaient un total de 9.000 mejbas en chiffres ronds, les Majeur en avaient 6.500 et les Fréchich autant[343]. A l’Ouest les deux peuplades contrebalançaient les Nememcha. D’après la tradition, elles auraient eu pendant la seconde moitié du XVIIIe siècle un chef unique qui résidait à Sbeitla avec des cavaliers du maghzen. Cette situation cessa sans doute vers 1812, lors de la révolte du Majri Mohammed ben Ammar el Ferjani qui se prétendait chérif[344]. Bachïa, les deux tribus versaient chaque année à la mahalla beylicale 4.000 moutons, dont 3.000 pour les Fréchich et 1.000 pour les Majeur. Après le traité algéro-tunisien de 1821, Fréchich et Majeur furent séparés et ultérieurement on les coupa en plusieurs tronçons. En plus d’une occurence les deux tribus marchèrent néanmoins de concert et, par exemple, en 1864 et en 1881. En 1895, le Contrôle civil de Thala, créé à cette date, accola en son sein les deux peuplades. A cheval sur la chaîne de Byzacène, elles ont un domaine steppien plus vaste, mais il y a plus d’habitants et de cultures dans la partie tellienne (voir chapitre X).
Si les Majer ou Majeur sont cités par Ibn Khaldoun comme un rameau des Oulhaça, ils ne percent pas dans les auteurs avant le XVIIIe siècle. Au XIXe siècle ils comprennent trois bradas : Fouad dans le Sud-Est de Bermajna, Ouled-Mehenna aux deux flancs du Mrhila, Chaquetma dans le paté montagneux du même nom. Mais cette distribution n’est exacte qu’en gros, car les éléments des trois bradas sont fort entremêlés. En 1901, on comptait 12.000 Fouad, 7.250 Chaquetma et 16.000 Ouled-Mehenna. Les Fouad se morcèlent en Ouled-Sehil, arabes, et en Taghout et Nemalrha, berbères. Berbères sont aussi les Chaquetma en qui on distingue la branche des Trif et celle des Ouled-Moussa. Chez les Ouled-Mehenna, les Msahel que nous rapprocherons des Msahla des Ouled-Ayar sont probablement berbères.
Pasteurs et semi-nomades, les Majeur n’ont jamais été qu’effleurés par la civilisation. Plusieurs fractions (Ouled-Rhilane surtout), prononcent mal certaines lettres arabes, ce qui est également le cas des Ouled- Moussa et des Afial des Fréchich[345]. Relativement proches de Kairouan et du chemin suivi par la colonne annuelle du Djérid, les Majeur orientaux sont demeurés le plus souvent tranquilles, mais les Majeur occidentaux, retranchés sur le massif Sud du Haut-Tell, à côté des Fréchich, ont participé plus d’une fois à la turbulence de ces derniers. Ali ben Rhadahem (غداهم), promoteur de la révolte de 1864, et petit neveu du Mohammed ben Ammar de l’insurrection de 1812 était un Majri des Msahel. Comme son aïeul ou grand oncle, il s’intitula Bey El Omma (bey du peuple). Il fallut l’apparition à Hajeb-El-Aioun d’une petite armée pour décider de la soumission des Majeur et c’est pour les contenir qu’après l’abandon du camp de Djilma on installa en 1885, sur leur flanc Est, le camp d’Hajeb-El-Aioun, imprudemment évacué en septembre 1905 et regarni de quelques troupes à partir d’octobre 1907.
Quant aux fils des antiques Frexes[346], ils ont trois bradas comme les Majeur, mais chacun d’eux (Ouled-Ali au Nord, Ouled-Naji au Centre et Ouled-Ouezzez au Sud) jouit d’un périmètre bien délimité. Au XIXe siècle, ils constituèrent à plusieurs reprises des caïdats particuliers dont les chefs habitaient respectivement Thala, la Foussana et les environs de Kasserine. Au midi des Ouled-Ouezzez un quatrième caïdat assemblait les Ouled-Sidi-Tlil qui ne sont pas des Fréchich, non plus que les gens de Fériana qui dépendaient des Drid. En 1887, les Ouled-Ali sont joints aux Ouled-Naji, en 1891 Fériana et les Ouled-Sidi-Tlil le sont aux Ouled-Ouezzez. Enfin, en 1896, les deux caïdats subsistants sont fondus en un seul appelé caïdat des Fréchich[347].
Les Ouled-Ouezzez en sont le principal élément (13.000 âmes[348] en 1901 contre 7.500 aux Ouled-Naji et 12.000 aux Ouled-Ali). Tous passent pour des descendants de Chich, sauf les Forda et les Zaaba des Ouled-Ouezzez, sauf les Haracta, rameau d’une tribu constantinienne berbère, les Ouled- Rhida, les Ouled-Sidi-Bou-Rhanem et les Benana, fractions maraboutiques. Quant aux peuplades arabes elles se sont évanouies sans presque laisser de traces. Les Fréchich ont tendu à expulser tous les allogènes et se sont refusés à en accueillir d’autres à l’exception des fractions précitées. Montagnards bornés et farouches, ils ont encore plus que les Ouled-Ayar ou les Ouartane l’horreur instinctive et irraisonnée de l’étranger. Leur rudesse native est connue et même exagérée dans les autres cantons de la Régence où on leur applique l’épithéte de kochkhane « hébétés, durs à comprendre » (au singulier kochekh). S’ils aidèrent autrefois le Bey de Tunis contre les Algériens, ce fut en partie à cause de la haine qu’ils nourrissaient pour les Ouled-Yahia- ben-Thaleb et les Nememcha[349]. En 1853, des bandes de Fréchich et d’Ouled-Sidi-Abid marchent contre Tébessa sous la conduite d’un prétendu chérif, natif de Tunis, Ammar ben Guedida[350]. Au milieu du XIXe siècle, Barth est empêché de voyager dans ces parages par une rébellion de Kadûn (Gaddoum) un des caïds des « sauvages et indépendants » Fréchich[351]. En 1864, ils se rallient les premiers à Ben Rhadahem. En 1881, prétextant que le Bey les avait vendus aux Français, ils s’arment contre nous, sauf une portion des Ouled-Ouezzez qui, avec son caïd Ali Seghir, se met à Tébessa à la disposition du général Forgemol.
Les Fréchich semblèrent longtemps peu sûrs. Vers 1885, un de leurs administrateurs s’exprimait ainsi à leur sujet : « Peut-être suffirait- il d’un aventurier audacieux, d’intrigues étrangères ou d’un mot d’ordre donné de très haut pour les soulever contre le Protectorat[352]. » Aussi restèrent-ils en territoire militaire jusqu’en 1895, et on ne les soumit à la conscription qu’en 1897, les derniers des tribus du Haut-Tell[353]. En 1901, on crut possible de priver de soldats Fériana, mais en 1906 une au moins des trois hypothèses visées ci-dessus s’étant réalisée, on vit les Fréchich s’enrôler sous la bannière du soi-disant marabout algérien, Amor ben Othmane, tuer ou islamiser de force, le 26 avril, les quelques Européens de Kasserine et se précipiter le lendemain sur Thala qu’ils se proposaient de piller et où ils ne furent arrêtés que par la force, tandis que d’habiles mesures amenaient la capture de l’agitateur. Les Hanadra des Ouled-Ouezzez avaient fourni les principaux éléments du mouvement.
Ce Bled-El-Arab qui a marqué d’une manière si constante son hostilité au pouvoir central et où aucune modification essentielle (chemins de fer, colonisation) n’est intervenue depuis 1881, demeure aujourd’hui à peu près tel qu’il y a cent ans avec sa population quasi exclusivement berbère. Les tribus de sang arabe n’y sont guère représentées alors qu’elles peuvent revendiquer la moitié des indigènes du Bled-Et-Trouk du Haut-Tell. Cette prévalence des Berbères, toujours prêts à manifester leur esprit indocile et anarchique est en relation avec les massifs montagneux les plus élevés et les plus difficiles. Ainsi s’affirme l’inéluctable influence du substratum géographique.